LES RESTES DE COLON
La destinée réservait à Gristôval Colon (1) une vie errante , pleine de hasards et de dangers. Il était dit que, môme dans la tombe, il ne trouverait pas le repos. 11 fit quatre voyages au Nouveau iMonde, et trois fois ses restes furent transportés d'une sépulture à un autre.
C'est à Yalladolid que la mort le frappa , le 20 mai 1506 (2), et il convient de rappeler tout
(1) Puisque nous nous adressons à des lecteurs français , nous devrions l'appeler Christophe Colomb. Son nom véritable était Cristoforo Colombo, dont les auteurs latins, anglais et allemands ont fait Colombus. Lui-même, après s'être fixé en Espagne, signa toujours « Cristôval Colon » , et il spécifia à plusieurs reprises que ses descendants devraient suivre son exemple. L'adoption de cette forme nous est , d'ailleurs , imposée par les textes que nous aurons à citer et dans lesquels il est question souvent des membres de sa famille qui doivent être appelés Colon et non Colomb.
(2^ Bartolomé de Las Casas, Hislorla de las Indias, livre II, chap. XXXVIII. V. l'édition si exacte et si complète publiée dans la Collection des Documentos ineditos para la historia de EspaTia, et la vie de Las Casas due au savant I). J.-M. Fabié; - Gonzalo Fernandez de Oviedo, Historia gênerai y natural de las Indias, livre III, ch. ix; - Antonio de Herrera
10 LES IVESTIOS
d'abord cette date, puisque nous devons suivre pas à pas les restes de Colon.
Les dépouilles mortelles du premier Almirante des Indes furent déposées dans Téglise des Franciscains de Valladolid. Le choix de ce couvent a éveillé la curiosité des érudits. L'un l'explique par l'humilité chrétienne de Colon et par sa dévotion particulière à saint François d'Assise, dont il portait souvent Fhabit, en sa qualité de tertiaire de l'Ordre franciscain ; un autre l'attribue à la pauvreté;, ou pour mieux dire à la misère, qui accablait le Découvreur du Nouveau Monde à ce moment suprême, et prend de là occasion pour reprocher aux Espagnols d'avoir payé de la plus noire ingratitude « le plus grand et le plus signalé service qui fut jamais rendu à la couronne de Castille, » comme le dit Zurita, au point de laisser ensevelir obscurément cet homme digne d'une éternelle renommée (1).
Nous n'avons pas à nous occuper des chagrins
Tordesillas, Ilisloria général de los hechos de los Castellanos en las Jslas y Tierra firtne del mar Oceano, Décade I, livre VI, chap. XV ; — Juan de Mariana, Ilisloria gênerai de Espana, livre XXVIII, chap. xvm, etc.
Presque tous ces historiens disent que Colon mourut « le jour de l'Ascension, 20 mai. » Un critique moderne remarque qu'en 150G cette solennité tombait non pas le 20, mais le 10 mai. En réalité, c'était le 21 ; mais tout porte à croire que la date réelle du décès de Colon est le 20 mai , abstraction laite de la fête mobile.
(1) Mariana^ Hist. gênerai de Espana, 1. XXVI, chap. in.
qui affligèrent la vieillesse de rAlmirante, à partir surtout de la mort d'Isabelle la Catholique, sa constante protectrice., la glorieuse souveraine dont le génie était seul capable de comprendre le sien. Nous nous bornerons ici, avec l'Académie royale de rilistoire, à rétablir la vérité des faits qui d'euxmêmes s'offriront à nous.
Grist()val Colon , frère du vénérable Tiers-Ordre, rendit donc lame entre les bras des moines de San Francisco de Valladolid, qui entouraient son lit de mort. Ses obsèques furent célébrées avec solennité dans la paroisse de Santa Maria la Antigua, puis son corps fut porté au couvent des Franciscains 011 il reçut la sépulture (1).
Si, comme il est probable, on ne grava alors aucune épitaphe sur sa tombe, ce fut la faute de ses parents et de ses amis. Irving dit bien que
(1) On lit dans une curieuse brochure, intitulée Los Restas cleD. Crislùval Colon et publiée, en 1878, à Valence, par l'auteur de la Bibliotheca Vetustisshna : « Colon mourut à Valladolid, D'après la tradition, on dit qu'il fut inhumé dans le caveau du couvent des Franciscains de cette cité. Les preuves manquent absolument. » Les documents en effet font défaut, mais le témoignage unanime des historiens équivaut ici à la meilleure des preuves. Quant aux obsèques solennelles, cette cérémonie réfute l'erreur des écrivains mal informés ou mal intentionnés qui prétendent que Colon fut enterré sans bruit et presque par charité. Voir D. Martin Fernandez de Navarrete, Coleccion de los viajes y descubrimientos que hicieron por mar los f'Jspanoles desde fines del siglo XV ; t. I, p. cxLViii.
Ferdinand le Catholique fit élever à Colon un monument avec la devise si connue :
Por Gastilla y por Léon Nuevo Mundo hallô Colon (1);
Cependant aucun témoignage authentique ne confirme cette assertion.
Quoi qu'il en soit , comme Cristôval Colon observait strictement la règle de saint François d'Assise , pour lequel il professait tant de dévotion,
(1) Washington Irving, History of the Life and voyages of Christopher Columbns, livre XVIII, chap. iv. Cette devise est celle que les Rois catholiques auraient concédée à Colon, au dire de Fernandez de Oviedo, Hist. natural y général de las Indias, livre II, chap. vn, et de Gil Gonzalez Dâvila, Teatî^o ecclesiastico de la primitiva Iglesia de las Indias Occidentales, t. I, p. 256.
D'après le Prolocolo del Monasterio de las Cuevas , manuscrit dont il sera parlé plus loin, la devise était :
A Gastilla y ci Léon Nuevo Mundo diô Colon.
C'est ainsi qu'elle figure encore dans les armoiries de D. Cristôval Colon de la Cerda, duc de Veragua, marquis de la Jamaica, Almirante et Adelantado mayor des Indes.
Moreau de Saint-Méry, dans sa Description topographique et politique de la partie espagnole de Vlsle Saint-Domingue ; Philadelphie, 1796, t. I, p. 125, dit :
A Gastilla y Aragon Otro Mundo diô Golon.
M. P. M., auteur de l'article Oà sont vraiment les restes de Christophe Colomb (Revue maritime et colonicde, janvier 1878, p. 108) le copie sans songer que la découverte du
et dont les religieux l'assistèrent à ses derniers moments avec le même dévouement qu'il avait autrefois rencontré chez Fr. Juan Ferez de Marchena et les Franciscains du couvent de la Rabida (1), auxquels revient une si grande part de sa renommée, on comprend aisément pourquoi, à la prière du moribond, ou par amour fraternel , le cadavre de FAlmirante fut recueilli par les Franciscains de Yalladolid et conservé dans leur église à titre de dépôt provisoire. Nous disons provisoire, car Colon
Nouveau Monde fut une entreprise tentée par Isabelle la Catholique, sans la participation de son mari, le roi Ferdinand d'Aragon, et que cette entreprise fut menée à bonne fm par Colon sous la bannière de Castille. Comme la couronne d'Aragon n'approuva pas l'expédition ni n'aida à la conquête, les Aragonais et les Catalans ne furent admis à coloniser les Indes occidentales et à y trafiquer qu'après que cette grâce si enviée leur eut été accordée par Charles-Quint, au moment où, à la diversité des royaumes de Castille et d'Aragon, allait succéder l'unité espagnole. V. Historia de la Economia politica en Espafia, chap. lxxviii. Le nom d'Aragon ne doit donc pas figurer dans la devise.
D'ailleurs, il n'est question de cette devise ni d'aucune autre dans la cédule royale , publiée par Navarrete, t. II , p. 36, et concédant des armoiries à Colon. L'Almirante la prit de sa propre autorité et la postérité l'a justement consacrée. V. Fernandez Duro , Colon y la Historia postuma, p. 208-210 et 299-300.
(1) Le couvent de Santa Maria de la Rabida a été sauvé de la ruine et restauré avec soin, grâce à la munificence de LL. AA. RR. le duc et la duchesse de Montpensier. Il est situé à une lieue de Palos de Moguer, port d'où Colon s'embarqua pour son premier voyage, le 3 août 1492.
avait désigné un autre lieu pour sa sépulture; mais n'anticipons pas sur les faits.
Du caveau de San Francisco de Yalladolid , ces glorieux restes furent transférés à la Gartuja (Chartreuse) de Santa Maria de las Guevas, ainsi qu'il est constaté dans le testament de D. Diego Colon , lils du premier Alrairante des Indes et héritier de sa dignité, testament passé à Saint- Domingue, le 8 septembre 1523 , et dans la cédule royale du 2 juin 1537, par laquelle Charles-Quint autorise la translation dont nous parlerons plus loin. Dans ce dernier document, le souverain dit : « L'Almirante D. Gristôval Colon mourut dans nos royaumes et voulut être déposé dans le monastère de las Cuevas, extra muros de la cité de Séville (1). n L'inhumation de Colon à San Francisco de Yalladolid fut donc un acte pieux, imposé par les circonstances, en attendant que son cercueil fût porté à las Cuevas, oii, selon la volonté de FAlmirante , ses ossements devaient rester jusqu'au jour encore incertain de sa sépulture définitive.
On ne sait quand et comment eut lieu la translation à la Chartreuse de las Cuevas. D. Martin Fernandez de Navarrete a publié un document des iVrchives de Séville oii il est question de l'année 1513 (2), date qui semble douteuse au circonspect
(1) Archives générales des Indes. — V. Informe de la Real Academia de la Historia, appendice II.
(2) Navarrete, Coleccion de viajes , t. I, p. 148; — W.
Irving, Life and voyages of C, Columbus, 1. VIII^ chap. iv.
DE GllRlSÏOrifE COLOMB. 15
auteur de Los Restas de D. Cristôval Colon, lequel dit cependant : «< Il dut y rester jusqu'eu 1513 (1). »
Le Protocolo ciel Monasterio de ISuestra Sehora Santa Maria de las Cuevas (2), renferme la note suivante : « Année 1506. — Le 20 mai de cette année mourut, à Valladolid, l'héroïque et fameux Cristôval Colon, et ses ossements furent transférés dans ce monastère et placés en dépôt, non dans la sépulture des seigneurs de la maison de Alcalâ, comme le dit Zuniga, mais dans la chapelle de Santa Ana, que fit bâtir le prieur D. Diego Luxan Tannée suivante, et c'est la môme que nous appelons aujourd'hui du Santo Cristo Ce gentilhomme était ce célèbre Almirante de la mer et l'ancêtre de la maison de Veragua, à l'éloge duquel suffit la devise du tombeau oii il gît dans l'île et cité de Saint-Domingue, ainsi conçue : a castilla Y A LEON NUEvo MUNDO Dio COLON. Daus la même chapelle fut déposé son fils Diego Colon. »
Nous relèverons dans la citation précédente quatre faits qui circonscrivent le champ des conjectures, à savoir : la publication des Anales ecle-
(!) Los Restas de D. Cristôval Colon, p. 8.
(2) P. 360. Ce précieux manuscrit fait partie des collections de l'Académie royale de l'Histoire. C'est une relation abrégée des événements concernant le monastère de las Cuevas et un recueil de notes extraites de documents plus ou moins anciens , dont les dates varient entre 1400 et 1758. Quelquefois le texte n'est qu'une copie littérale de ces documents. Le passage cité ici se trouve dans V Informe de la Real Academia de la Ilistoria, appendice, VI.
siàsticos y secidares de la Ciudad de Sevilla, par Ortiz de Ziiniga, qui est de 1677 ; l'emploi du titre de duc de Veragua, concédé, en 1537, à D. Luis Colon, petit-fils du premier Almirante ; la translation des restes de ce dernier à Saint-Domingue, qui n'a pu être antérieure à la cédule royale de 1537, acte déjà cité et dont nous aurons bientôt à nous occuper plus longuement; enfin le dépôt dans ce môme monastère et dans la chapelle du Santo Cristo du corps de D. Diego Colon, mort en 1526, fils de D. Cristôval et père de D. Luis. Comme on le voit, cette dernière date est la plus rapprochée; c'est la seule importante dans la question.
Une autre ^ d'origine différente mais non moins certaine, est celle du 8 septembre 1523, jour où D. Diego Colon, second Almirante, fit son testament. I] y déclare que le corps de son père « est déposé dans le monastère de las Cuevas de Séville. » La translation des cendres du grand Almirante , de Yalladolid à Séville, eut donc lieu entre 1506 et 1523. Le doute se restreint à cette période de dix-sept ans.
Si la date de 1513 donnée par le savant Navarrete offre des doutes, elle semble cependant, faute de preuves plus certaines^ se rapprocher assez de la vérité; quant à celle de 1507, proposée par un critique moderne, elle présente beaucoup moins de vraisemblance (1).
Le Protocolo dit bien que le corps de Colon fut
(1) Los Restas de D. Cristôval Colon, p, 8.
déposé dans la chapelle » que lit bâtir le prieur D. Diego Luxan Tannée suivante , » c'est-à-dire en 1507, et assurément il n'est pas impossible d'édifier une chapelle annexée à l'église d'un monastère et d'y disposer une sépulture de famille en moins d'un an ; mais une telle célérité est-elle supposable? On ne se pressait pas tant au XVP siècle.
La seconde translation des cendres du Découvreur du Nouveau Monde eut lieu pour donner à ses dépouilles mortelles une sépulture définitive à Hispaniola, dans la cité de Saint-Domingue.
Ainsi l'avait voulu formellement Colon, comme le constate la cédule royale donnée à Valladolid le 2 juin 1537, dans laquelle il est relaté que Dona Maria de Toledo , veuve de D. Diego, le second Almirante, avait, « en son nom et comme tutrice et curatrice de D. Luis Colon, son fils, » supplié Charles-Quint de lui faire don de la « capilla mayor (1) » de l'église cathédrale de la cité de Saint-Domingue, afin de transférer à Hispaniola les restes de D. Cristôval Colon , déposés au monastère de las Cuevas « pour accomplir la volonté dudit Almirante. » L'Empereur « considérant, dit-il, que ledit Almirante nous a servi dans la découverte, conquête et colonisation de nos Indes, et que ses fils et petit-fils nous ont servi et servent , « octroyé la grâce demandée et concède à D. Luis Colon a licence et faculté de pouvoir y ensevelir les ossements de D. Cristôval Colon, son
(1) Chœur du maître-autel.
grand-père, de ses père et mère, et de son frère et de ses héritiers et successeurs, dans sa maison et majorât maintenant et en tout temps, pour toujours, à jamais (1). )>
Ce curieux document donne lieu à quelques observations. D'abord , la licence demandée et obtenue est un privilège fort honorable pour les descendants de Colon, une dérogation en leur faveur aux règles établies pour le patronage royal dans toutes les églises des Indes, car on leur accorde le droit à une sépulture exclusive dans le lieu prééminent d'une cathédrale. Si, en effet, les particuliers pouvaient acquérir la propriété et le patronage de chapelles dans les cathédrales, il y avait une exception pour la capilla mayor^ '< dans laquelle, dit Solorzano, on ne peut enterrer personne et qui doit être toujours réservée pour Sa Majesté (2). »
En second lieu, l'acte précité confirme nos renseignements sur l'endroit précis que Colon avait désigné pour sa sépulture.
Par une clause bien connue de son testament, le grand homme veut ériger une chapelle desservie par trois chapelains chargés « de dire chaque jour trois messes, l'une en l'honneur de la Sainte- Trinité, l'autre en l'honneur de la Conception de Notre-Dame, et une autre pour l'âme de tous les fidèles trépassés et pour mon âme et pour celles
(1) Archives des Indes.
(2) Juan de Solorzano Pereira, Politica Indiana; Madrid, 1048, in-fol.
DE CHRTSTOIMIK COLOMH. 19
de mon père et de ma mère et de ma femme
et si ce peut être dans Tîle dTIispaniola, que Dieu me donna miraculeusement, je me réjouirai que ce soit là où je l'ai invoqué, c'est-à-dire dans la (V vega » dite de la Conception (1). »
D. Diego Colon, dans son testament du 8 septembre 1523, constate que jusqu'alors il n'avait pu accomplir cette volonté de son père. 11 y ordonne à ses héritiers 'c de bâtira Saint-Domingue et dans la cité de la Conception un monastère de religieuses de Sainte-Claire, dont la capilla mayor soit la sépulture de TAlmirante et la sienne, et d'apporter dans ladite chapelle le corps de l'Almirante, son père, qui est déposé dans le monastère de las Cuevas de Séville. ^ 11 prescrit d'y transférer également les restes de Dona Felipa Mufiiz de Perestrello, femme de D. Cristôval , et ceux de l'Adelantado D. Bartolomé, lequel était enterré à San Francisco de la cité de Saint-Domingue (2).
En résumé, D. Diego, tout en respectant dans son essence la volonté de son père, prescrit la fondation d'un monastère de religieuses au lieu
(1) Testament et codicille passés à Valladolid le 19 mai 1506. Archives des Indes ; — Mémorial del hecho en el pleilo sobre la sucesion del estado y mayorazgo de Veragua, rnarquesado de Jamaica y almirantazgo de las Indias que fundù D. Cristôbal Colon, primero descubridor, Alrnirante, Virrey y Gobernador gênerai délias; 1607, 288 ff. in-f", f. 7; — Navarrete, Colecc'wn de los viajes, t. II, p. 311 ; — Informe de la Real Academia de la Historia, appendice, II.
('2) Archives des Indes; — Informe de la Real Academia de la Historia, appendice, III.
d'une humble chapelle pour recevoir le cercueil du premier Almiranle des Indes, et Charles-Quint, renonçant à un droit régalien, accorde dans la capilla mayor de la cathédrale de Saint-Domingue une sépulture plus honorable encore au héros qui avait rendu de si grands services à la couronne deCastille.
Yoilà donc Fexode des dépouilles mortelles bien déterminée et ses trois premières étapes sont : San Francisco de Yalladolid, le monastère de las Cuevas, la cathédrale de Saint-Domingue.
Mais à quel moment placer cette dernière translation? Aucun document authentique n'en peut préciser ni le jour ni même l'année; car, àplusieurs reprises et par des causes diverses, les archives de la cathédrale de Saint-Domingue ont été en grande partie détruites. Toutefois , le fait dont il s'agit a dii forcément s'accomplir entre 1540 et 1559.
Après la charte royale du 2 juin 1537, confirmée le 22 aotit 1539, autorisant la translation du corps de Colon, de Séville à Saint-Domingue, l'Almirante D. Luis et , en son nom , sa mère , Dona Maria de Toledo, eurent à soutenir une lutte avec le Chapitre de la cathédrale, qui soulevait des objections contre la concession de la capilla mayor pour une sépulture particulière. D. Luis présenta à Charles- Quint une nouvelle supplique. Il demandait à être mis en possession de la chapelle, « afin d'y déposer les ossements de l'Almirante D. Crist()val Colon, son ayeul (1) », et le monarque écrivit au Conseil
(1) Archives des Indes.
DE CIlRISTOniE COLOMB. 21
des Indes, à Madrid, pour enjoindre à TÉvôque, au Doyen et au Ghapilre de Saint-Domingue, de se conformer sans délai à ses ordres précédents. Cette lettre de jussion est du 5 novembre 1540. La translation dans le sanctuaire de la cathédrale eut donc lieu postérieurement à cette époque (1).
Quant à la date de 1559, elle est tirée de Las Casas , et c'est celle même de la dédicace placée en tête de son Historia de las Indias, ouvrage dans lequel nous lisons : <' On porta son corps et ses os à las Cuevas de Séville, monastère des Chartreux , d'oîi on les embarqua et amena en cette cité de Saint-Domingue, et ils sont enterrés dans la capilla mayor de l'église cathédrale (2). »
L'inhumation définitive de Colon a donc eu lieu pendant cette période de dix-neuf ans. Mais on peut affirmer sans témérité que, grâce à l'opiniâtre constance de D. Luis Colon, grâce aux ordres formels de Charles-Quint , la volonté du Découvreur du Nouveau Monde fut accomplie, sinon dès 1541,
(1) Irving affirme sans hésiter que le corps de Colon et celui de son fils furent inhumés en 153G dans le sanctuaire de la cathédrale de Saint-Domingue. Life and voyages of Christopher CoUunbKS, 1. XYIII, chap. iv. Cette date ne concorde pas cependant avec les documents mentionnés par le grand écrivain américain, dont la Vie de Colon est, malgré ce qu'en a pu dire M. Roselly de Lorgues, une œuvre consciencieuse^ et que tous les historiens de l'Almirante et du Nouveau Monde doivent consulter avec soin.
(2) Las Casas, Hist. de las Indias, liv. II, chap. xxxviii. La dédicace de cet ouvrage est du mois de novembre 1550.
du moins dans une des années qui suivirent immédiatement.
D. Antonio Lopez Prieto, le savant auteur de VInfo7')ne sodre los restas de Colon (1), dit que ces restes « furent reçus par son petit-fils D. Luis (alors à Saint-Domingue), avec tout le respect que Ton peut supposer. » Le fait est constaté par la Relacion de las cosas de la Espanola, de D. Alonso de Fuenmayor^ premier archevêque de Saint-Domingue (2), qui, en parlant de l'année 1549, écrit que « la sépulture du grand Almirante D. Gristôval Colon, oii sont ses ossements, est très-vénérée et respectée dans cette sainte église. »> Ce témoignage indéniable circonscrit encore le champ des recherches.
L'ordre successif des faits est donc celui-ci :
En 1536 , remise à la famille des corps de Colon et de son fils-, D. Diego (3) , ce qui permet de supposer la translation immédiate de leurs restes à Hispaniola, oîi ils arrivèrent cette année même ou au commencement de 1537.
En 1537, première cédule de Charles-Quint concédant à D. Luis Colon la capilla mayor de la cathédrale de Saint-Domingue, pour y enterrer son ayeul et les autres membres de sa maison.
(1) Adressé au gouverneur général de Cuba, au mois de mars 1878, et publié à la Havane.
(2) Ce curieux manuscrit se trouve à la Havane dans la bibliothèque de M. Lopez Prieto. H est probablement unique, car Nicolas Antonio ne l'a pas cité dans sa Bibliotheca Hispana nova.
(3) Protocole, p. ^^J).
DE (',IiIlISTOI'lIE COLOMll. 23
En 1539, seconde cédule ordonnant de respecter les prescriptions de la précédente.
En 1540, troisième cédule sommant rÉveque, le Doyen et le Chapitre^ d'en accomplir le contenu sans délai ni excuse.
On entrevoit la lutte de D. Luis Colon contre le clergé de Saint-Domingue. L'un s'empresse de transporter à Hispaniola les restes de son glorieux ancêtre ; l'autre diiîère tant qu'il peut la remise de la capilla mayor, et , tandis qu'on négocie à la cour^, les dépouilles de Colon attendent quatre années qu'une main puissante leur accorde enfin une tranquille sépulture. Durant ce temps , oii le cercueil de l'Almirante fut-il déposé ? On l'ignore, mais ce fut probablement dans la cathédrale ellemême.
Ceux qui prétendent avoir découvert , il y a quelques années , les « véritables restes )> de Cristôval Colon , et leurs apologistes , les écrivains dominicains, se répandent longuement en plaintes amères sur l'ingratitude des Espagnols. Un de leurs grands arguments est qu'aucune épitaphe ne désignait à la postérité la tombe de l'Almirante. Le plus intrépide et le plus agressif d'entre eux , Mgr Roque Cocchia, évêque d'Orope, in partions infideliwn , délégat du Saint-Siège près la République dominicaine , et vicaire apostolique de ce diocèse (1;, écrit : a L'ingratitude humaine ne sut pas trouver un morceau de pierre pour graver son
(i) Aujourd'hui archevêque fVOtrante.
nom et indiquer cette tombe (1). » Puis D. Emiliano Tejera s'écrie : « Gela semble incroyable ! Pour les premiers Colon , il n'y eut dans l'île d'Hispaniola, la terre de leur amour, le berceau et la patrie du dernier Almirante, ni une dalle, ni une inscription , pas même un nom gravé sur une simple pierre (2). »
Nenousoccuponspas, quanta présent du moins, de cette prétendue ingratitude de l'Espagne. Mais les inscriptions , qui sait s'il n'y en avait pas ? N'ont-elles pu être détruites par l'œuvre du temps?
Fernandez de Oviedo, qui visita la cathédrale de Saint-Domingue avant son achèvement en 1540, dit : « Elle est bien bâtie dans les parties déjà faites et, lorsqu'elle sera terminée, elle sera somptueuse et telle qu'aucune des cathédrales d'Espagne ne la surpassera (3). » Cette église fut saccagée par Francis Drake, en 1586, et presque entièrement renversée par d'effroyables tremblements de terre, de 1564 à 1791. Les féroces soldats de Toussaint Louverture détruisirent, en 1801, les richesses artistiques qu'elle possédait. Enfin elle a eu la
(1) Descuhrimiento de Los verdaderos restas de Cristôbal Colon. Carta pastoral de Monsenor D.Fr. Roque Cocchia,de la Orden de Capuchinos, Obispo de Orope, Delegado de la Santa Sede cerca de la Repuhlica de Santo Domingo, Haïti y Venezuela y Yicario Apostolico de la Arcïtidiôcesis de Santo-Domingo ; Santo-Domingo, 1877, p. 8.
(2) Los Reslos de Colon en Santo Domingo, p. 20.
(3] Historia gênerai y natnral de las Indias, l. III, ch. ix.
DE GllllISToniE COLOMB. 25
mauvaise fortune de perdre en partie sa beauté primitive et son harmonie h la suite de restaurations malencontreuses.
Les uns disent que les reconstructions successives ont forcément modifié l'intérieur deTédifice; d'autres atllrment que le sanctuaire est, malgré tout, resté à la même place. La contradiction n'est qu'apparente ; car la capilla mayor, tout en conservant le môme emplacement, a reçu peut-être une disposition nouvelle. Une pierre tombale a donc pu facilement disparaître au milieu des ruines de la malheureuse cathédrale.
Plus prudent que Mgr Cocchia, M. Tejera se borne à dire : « Colon n'eut pas de pierre sur sa tombe, ou, s'il en eut une, elle fut aussi peu durable que ses honneurs et ses dignités (1). »
Puisque le doute subsiste, il n'y a pas de raison sérieuse de récuser le témoignage du Protocolo que nous avons cité plus haut et que nous rappelons ici : « Ce gentilhomme à l'éloge duquel
suffit la devise du tombeau oii il gît dans l'île et cité de Saint-Domingue, ainsi conçue : « a castilla. Y A LEON NUEVO MUNDO Dio COLON. » L'histoire du héros, son génie et sa fortune, la grandeur de ses services et la reconnaissance de la patrie, tout est résumé dans cette simple épitaphe.
On a souvent prétendu qu'une élégante inscription en vers latins indiquait aussi à la postérité
(l) Los Restas de Colon on Sa)ito Doynimjo, p. 7.
la sépulture de Colon. Goleti (1) et Alcedo (2) raffîrment et reproduisent l'élégie de Juan de Gastellanos qui commence ainsi :
Hic locus abscondit pr?eclari membra Colon i
M. Lopez Prieto soutient énergiquement que cette épitaphe existait sur le tombeau de la Chartreuse de las Cuevas et qu'elle fut gravée avec quelques variantes sur celui de Saint-Domingue (3), tandis qu'un autre érudit met ce fait en doute (4). Toujours est-il que Moreau de Saint-Méry, lorsqu'il visita Hispaniola en 1780, n'y reconnut aucune trace d'inscription.
C'est en 1588 seulement que Castellanos écrivit son élégie à la louange de Colon , dont il voulait simplement honorer la mémoire , sans chercher à lui composer une épitaphe. Il n'usa pas de cette fiction poétique de dire qu'elle était gravée sur la tombe du héros, et se contenta de faire allusion à une rumeur vague ou à un souvenir qu'il pouvait raviver.
Y dentro de las Cuevas de Sevilla Lo hazen sepaltar sus herederos,
(i) Coleti , Dizionario storico-geograpco dclV America Méridionale, v America.
(,2/ Alcedo, Diccionario geogrâfico-hlstorlco de las Indias Occidentales, v America.
(3) Lopez Prieto, Informe sobre los restas de Colon, p. 43.
(4; Los Restos de D. Cristnval Colon, p. 47.
DE ClIRISTUl'IlE COLOMU. 27
Y dizen que en la parle do jazia
l'iisieron epigraniiua que dezia :
Hic locus absconcllt, etc. (1)
GolcLi Ta copiée dans Gastellanos, et Alccdo dans Goleti, mais aucun d'eux ne parle de visu.
Les écrivains dominicains sont bien peu versés dans l'histoire d'Espagne en faisant tant de bruit
(1) Voici le texte complet de l'élégie :
Los funerales desta marauilla Ilonraron valerosos caualleros,
Y no tan solamente de Castilla Pero tambien de reynos estrangeros :
Y dentro de las cuevas de Seuilla Lo hazen sepultar sus herederos
Y dizen que en la parte do jazia Pusieron Epigramma que dezia.
Ilic locus ahscondit prœclari membra Coloni,
Cuius sacrattim numen ad astra volât, yon satis vnus erat sibi mundus notus, et orbem
Ignotum priscis omnibus ipse dédit. Diuitias summas terras dispersit in omnes
Atque animas cœlo tradidit innumerasy Invertit canipos divinis legibus aptos^
llegibus et nostris prospéra régna dédit.
Este poco compas que ves encierra Aquel varon que dio tan alto buelo, Que no se contento con nuestro suelo
Y por darnos vn nueuo se destierra.
Dlo riquezas inmensas a la tierra Inumerables animas al cielo
Hallo donde plantar divinas leyes
Y prospéras prouincias a sus reyes.
Juan de Gastellanos, Primera parte (seule publiée) de las Klegias de Varones Ilustres de Indias; Madrid, 1589, in-4o, p. 89, 90.
parce que la sépulture de Cristoval Colon aurait été oubliée. Ils ignorent que Charles-Quint, en concédant aux descendants du premier Almirante le privilège tout royal d'être inhumé dans la capilla mayor de la cathédrale de Saint-Domingue , les autorisa en même temps « à faire tous les monuments qu'ils voudraient et à placer sur tous et chacun d'eux leurs armoiries (1). » Un sarcophage, une statue^, un buste, un écusson n'honorent pas moins la mémoire des grands hommes qu'un marbre orné de caractères gravés. La sculpture parle peut-être un langage plus élevé , plus significatif, plus durable surtout qu'une simple inscription.
La concession de la capilla mayor à la famille de Colon fit, de la partie du sanctuaire affectée à sa sépulture, une propriété particulière. Ni le souverain, ni personne ne pouvait, sans violer des droits certains , ajouter ou retrancher une lettre aux inscriptions des tombeaux. Si l'oubli a enveloppé la sépulture du héros plus ou moins longtemps, il faut s'en prendre aux désastres éprouvés par la cathédrale, à la négligence des architectes, à l'absence des ducs de Yeragua^, mais non, sans injustice préméditée^ à l'ingratitude des Espagnols. Qui sait même si le silence fait autour du cercueil de l' Almirante n'eut pas pour cause une vénération prudente ?
La disparition de l'épitaphe et de tout signe
(i) Charte royale du '2 juin 1537.
DE CTIRlSTOPnE COLOMB. 29
extérieur indiquant la tombe de Colon, coïncide avec le développement de la piraterie dans la mer des Antilles. A la fin du XVP siècle, et pendant tout le XVIP, Cuba et Saint-Domingue furent sans cesse exposées aux attaques des llibustiers français de l'île de la Tortue et des corsaires anglais de la Jamaïque. N'est-ce point alors que^ pour mettre les cendres du grand homme à Tabri des profanations , on enleva discrètement tout ce qui pouvait les signaler h des agresseurs sans foi ni loi ? Nous le prouverons bientôt.
Cherchons auparavant quels membres du lignage de Colon reçurent, en outre du Découvreur du Nouveau Monde , la sépulture dans la capilla mayor de Saint-Domingue.
Le Protocolo du monastère de las Cuevas constate que D. Diego Colon, fils aîné de D. Cristoval et décédé près de Tolède, en 1526, fut inhumé dans cette Chartreuse. En vertu de la concession royale de 1537, son corps fut porté à Saint-Domingue avec celui de son père, et tous les deux furent inhumés dans le sanctuaire de Téglise métropolitaine.
D. Luis Colon, petit-fils du premier Almirante, mourut en exil à Oran^ en 1572, et fut enterré à las Cuevas, comme ses prédécesseurs. Là se perd la trace de ses dépouilles mortelles. Le Protocolo ne parle pas de la translation des restes de D. Luis; c'était cependant un fait à noter dans ce registre , moins à cause du caractère du personnage qu'en raison de son origine et de-sa qualité
30 LES HESTES
de premier duc de Yeragua (1). Toutefois, vu le peu de force des témoignages contraires et comme la Chartreuse de las Guevas cessa d'être le dépôt des archives et la sépulture des Colon , on peut admettre l'assertion de Moreau de Saint-Méry. « En dehors de la marche du maître-autel, à droite et à gauche, dit ce voyageur, reposent dans deux cercueils de plomb les os de Christophe Colomb (2j et ceux de Don Louis , son frère (3). »
Il y a plus de raisons de douter si un autre D. Diego , mort en Espagne^ en 1578. et ûls du second D. Cristôval, reçut la sépulture dans celte église.
Nous n'avons aucuns renseignements précis sur la fin de la vie de D. Bartolomé Colon, Adelantado des Indes , et Taîné des deux frères de i'Almirante. Irving présume qu'il mourut à Saint-
Ci) Il résulte du Protocolo^ fol. 400, que, vers 1552, D. Luis Colon « réclama instamment la chapelle du Santo Cristo , pour sa sépulture et celle de ses descendants » , et que, malgré les raisons sérieuses sur lesquelles il appuyait sa prétention, celle-ci fut repoussée pour des motifs qui ne sont pas bien connus. On devrait en conclure qu'il ne fut pas enterré dans ladite Chartreuse; ceipendant VExpediente promovido por Pedro Navarro como testamenlario de D. Luis Colon, nis. des Archives des Indes, établit que son corps fut transporté d'Oran à las Cuevas, et il était naturel que de là il fût transféré au panthéon de sa famille, dans la cathédrale de Saint-Domingue.
(2) On verra plus loin quel est ce D. Cristôval, petit-iils du premier Almirante.
(3) Moreau de Saint-Méry, t. 1, p. 125.
Dominguc peu après le départ de son neveu 1). l)iei;o pour la cour d'Espagne, le 0 avril 1515 (1). Ou peut être plus aflirmatif que Téminent historien, car il est avéré que D. Bartolomé Colon ne vivait plus le 16 janvier de cette année, date à laquelle la Reine Doua .Tuana (2) pourvoyait D. Diego de la charge d'Adelantado des Indes, vacante par le décès de son oncle (o). Que devinrent ses restes? D. Diego nous apprend dans son testament que, le 8 septembre 1523, « le corps de TAdelantado D. Bartolomé Colon était déposé dans le monastère {sic) de San Francisco de la cité de Saint-Domingue (4). )> Il dit « déposé » et non a enseveli, a Suivant le Protocolo, après la remise des corps du grand Colon et de D. Diego, son fils, celui de D. Bartolomé serait resté seul à las Cuevas, dans la chapelle du Santo Cristo, « jusqu'à présent (5) », ajoutait le moine en copiant littéralement un texte plus ancien, sans se douter des dilTicultés d'interprétation que ces mots offriraient plus tard. Mais la date de 1523 émane d'un acte authentique et, par conséquent, on doit conclure
(1) Life and voilages of ChristopJwr Colambus, append., IL
(2) Jeanne la Folle, c'est-à-dire Fernand le Catholique, qui était alors régent de Castille et gouvernait au nom de sa fille.
(3) Navarrete, Coleccion de los viajes y descubrimientos ,
t. II, p. 363. — L'original de ce document fait partie des archives du di c de Veragua. A l'origine , l'Adelantado était un commandant en chef chargé spécialement de la garde des frontières.
(4) Archives des Indes.
Protocolo de las Cuevas, fol. 400.
que les restes de l'Adelantado furent déposés d'abord à San Francisco .de Saint-Domingue , puis transportés à las Guevas , oii les Colon avaient droit de sépulture, et enfin inhumés défini tivement dans le sanctuaire de la cathédrale de Saint-Domingue, avec ceux de son illustre frère et de son neveu, par extension de la faveur accordée par Charles-Quint aux descendants de TAlmirante.
Un autre D. Diego, le plus jeune et le moins connu des frères de D. Cristôval, vécut et mourut probablement à Hispaniola. « Si cette supposition est exacte, dit un judicieux auteur que nous nous plaisons à citer, il aura dû être enseveli à Saint- Domingue et ce serait le premier Colon enterré dans la cathédrale (1). » Dans la cathédrale, cela pourrait être , mais non dans le sanctuaire , puisque le panthéon des Colon n'y fut établi qu'en 1540. Toutefois il n'est pas inadmissible , quoique le fait soit fort douteux , que son corps ait été inhumé plus tard dans la capilla mayor ; mais le plus jeune des premiers Colon est également celui dont les services ont été les moins éclatants. Une vie plus obscure n'a obtenu sans doute qu'une sépulture plus humble.
De ce qui précède, l'inhumation dans le sanctuaire de la cathédrale de Saint-Domingue est certaine pour D. Cristôval Colon, premier Almirante, et D. Diego, son fils et son successeur dans
(1) Los Restas de D. Cristôval Colon, p. 11.
cette dignité ; elle est très-probable pour D. Bartolomé^ à cause de sa parenté avec le Découvreur du Nouveau Monde, de son titre d'Adelantado et de ses services insignes comme principal fondateur de la colonie; enfin pour D. Luis, troisième Almirante et premier duc de Veragua, et pour son frère D. Crist()val^ deuxième du nom.
Les glorieux restes de Colon reposaient à Saint- Domingue, lorsque la paix de son tombeau fut troublée par de graves événements qui se firent ressentir de la métropole à la colonie.
Par le traité de Baie du 22 juillet 1795, le roi d'Espagne dut céder à la France tout le territoire qui lui appartenait encore dans l'île Saint-Domingue (1). A la nouvelle du prochain abandon de Tantique possession de la couronne de Gastille, D. Gabriel de Aristizabal, lieutenant-général de la flotte et commandant de Tescadre espagnole aux Antilles, prit la patriotique résolution de transférer à la Havane les cendres de D. Gristôval Golon. Il n'attendit pas d'autorisation du gouvernement central, qui, loin de le désavouer, le félicita de sa louable initiative. Aristizabal avait eu raison de penser que, si l'Espagne, subissant les dures lois de la guerre, était contrainte de livrer à une autre nation une de ses plus belles colonies, il fallait du moins sauver l'honneur en ne laissant pas aux mains de l'étranger les reliques du grand homme. Les transporter dans l'île voisine de Cuba était un
(1) Depuis la paix de Riswick, en 1697.
témoignage de reconnaissance nationale, d'autant plus éclatant que plus grands étaient alors les malheurs de la patrie. Un tel acte recommande à la postérité le nom de D. Gabriel de Aristizabaî.
Le 20 décembre 1795, cet officier général convoqua dans la cathédrale de Saint-Domingue , les autorités civiles, militaires et ecclésiastiques de l'île (1), et, ce qu'il importe de noter, les fondés de pouvoirs du duc de Veragua (2). En leur présence, « on ouvrit, lisons-nous dans le procèsverbal, un caveau qui est sous le sanctuaire, du côté de rÉvangile, contre le mur principal et les degrés du grand autel, lequel a une vare (3) cube, et en icelui se trouvèrent quelques lames de plomb d'environ un tiers (de vare) de long, indiquant qu'il y avait eu une caisse dudit métal et des fragments d'os de tibia ou autres de quelque défunt, renfermés dans un vase rempli de terre; et par les fragments qu'elle contenait, par la petite dimension de quelques-uns d'entre eux^ et par leur couleur, on reconnut qu'ils appartenaient audit cadavre, et on mit le tout dans un cercueil de plomb doré avec une serrure de fer, etc. (4). »
(1) Entre autres : D. Joaquin Garcia, maréchal de camp, président, gouverneur et capitaine général de l'île; D. Fr. Fernando Portillo y Torres, archevêque de Saint-Domingue; D.Gregorio Saviilon, doyen etrégidor perpétuel de la cité, etc.
(2) J.-B. Oyarzabal et D. Andrés de Lecanda.
(3) La vara = 0™, 835.
(4) Navarrete, Coleccion de los viajes y descubrimioitos, t. II, p. 365 et suiv.
Les restes de Colon lurent placés sur le briganlin le Descubridor , puis transbordés sur le San Lorenzo, vaisseau à trois ponts, qui les conduisit à la Havane. Ils furent portés processionnellement à la cathédrale de cette cité, où, après des obsèques solennelles, ils furent déposés dans une niche ouverte dans le sanctuaire du côté de rÉvangile , et dont l'emplacement est maintenant indiqué par un buste de marbre et une élégante inscription latine avec la date de 1796.
On a blâmé et traité d'irréfléchi le patriotisme qui inspira cette translation des restes de l'Almirante. L'évêque d'Orope condamne un témoignage d'alfection et de reconnaissance « comme un nouveau trouble à la paix dont ce grand homme devait jouir au moins dans la tombe (1). y> Qu'eût-on dit pourtant des Espagnols si, par leur faute, les nègres de Toussaint Louverture eussent violé la sépulture de Colon et jeté ses cendres au vent? Et dans les guerres civiles qui ont désolé si longtemps les anciennes colonies espagnoles du Nouveau Monde, la barbarie des blancs n'a-t-elle pas été aussi à craindre que celle des noirs ? En 1823, la populace de Mexico n'a-t-elle pas tenté de profaner la sépulture de Hernan Cortés, gardée dans une chapelle de l'Hôpital de Jésus? Si cet acte sauvage ne s'est pas accompli, c'est parce qu'un ministre (2) évita cette honte à son pays en
(1^ Pastoral, p. 8.
(2) Alaman, l'un des hommes d'état et des historiens les plus distingués du Mexique.
exhumant en secret la dépouille mortelle du « Conquistador. »
Grâce au général Aristizabal , Colon repose à la Havane et rien ne viendra désormais le troubler dans la paix du tombeau.