LA GRÈVE GÉNÉRALE DES MINEURS DE
Parmi ces propositions de lois, les dernières en date avaient été provoquées, sinon imposées, par ce qui se passait alors dans le monde des mineurs. Depuis plusieurs années déjà, ceux-ci menaçaient les pouvoirs publics d’une grève générale dans le but d'obtenir du parlement le vote de lois donnant satisfaction aux trois revendications primordiales que les Congrès ne cessaient de proclamer : journée de huit heures ;minimum de salaires ; retraite de 2 francs par jour après vingt-cinq ans de service, sans condition d'âge.
Dans le courant de l’année 1902 la situation vint à s’aggraver par suite de l'entrée en jeu d’un facteur nouveau. Les Compagnies exploitantes avaient, nous l'avons vu, au moins dans les deux bassins houillers les plus importants, celui du Nord-Pas-de-Calais et celui de la Loire, passé avec leurs ouvriers des « conventions >» majorant les salaires, pour un temps déter-
miné. L'industrie houillère traversa de 1897 à 1901
une période de prospérité absolument anormale, vers 1902, à la suite de diverses causes, une certaine lourdeur de l'industrie métallurgique, la fin de la guerre du Transvaal, la clôture de l’exposition, il y eut un arrêt dans ce mouvement de hausse ; arrêt fatal et prévu d’ailleurs par les Compagnies elles-mêmes, du moins si l’on en juge par les fonds de réserve considérables qu’elles avaient accumulés dans la période précédente (1). Pour être redevenue normale, la situation de l’industrie houïillère n’en restait pas moins fort prospère, malgré cela, les Compagnies paraissaient disposées à donner son plein effet à la clause résolutoire inscrite dans les conventions.
Décidée en principe au Congrès de Lens (avril 1901) ajournée par le Comité national de la Fédération des mineurs de France à la suite du dépôt de deux propositions de loi, relatives: l’une à l’amélioration du régime des retraites (projet Basly), l’autre à la limitation de la durée du travail, la grève fut de nouveau votée, en mai 1902, par le Congrès d’Alais,
puis ajournée à la suite d’un referendum
1. Un chiffre suffira à donner une idée de l’accroissement prodigieux des bénéfices réalisés par les Compagniés houillères du Nord et Pas-de-Calais de 1896 à 1902 : la plus-value moyenne des dividendes de 1901 était de 146 0/0 par rapport à 1896. Entre autres, les dividendes distribués par les Compagnies de Bruay, de Dourges et de Béthune avaient subi une hausse respective de 243,233 et 200 0/0.
Les conventions d'Arras, du 31 octobre, majorant les salaires d’une prime de 10 0/0, cessaient à partir du 31 mai 1902. Trois entrevues eurent lieu les 15 et 26 maiet le 9 juin entre les délégués des ouvriers et ceux des patrons. Ceux-ci déclarèrent ne pouvoir consentir qu'à ramener la prime à 5 0,0 ; les délégués ouvriers refusèrent cette transaction. Toutefois, le Congrès de Commentry, qui avait à son ordre du jour la question de la grève générale, devant se réunir le 24 septembre, les syndicats du Nord et du Pas-de-Calais résolurent d’attendre jusqu'à cette date avant d’en venir à une mesure définitive.
Dans le centre, les Compagnies du bassin de la Loire firent savoir qu'à dater du 16 août 1902, la prime de 9 0/0 accordée à leurs ouvriers par l’arbitrage du 6 janvier 1900 (arbitrage Jaurès-Gruner) serait réduite à 3 0/0.
Dans un bassin comme dans l’autre, les Compagnies invoquaient que la baisse du prix de vente des
charbons les obligeait à une diminution corrélative du taux des salaires.
Sur ces entrefaites, le Congrès national des mineurs se réunissait à Commentry, le 24 septembre et, par 85 voix contre 8 abstentions votait la grève générale, laissant au comité de la Fédération nationale le soin de fixer le jour de la cessation du travail.
Celui-ci, dans une séance à huis-clos tenue à Pa-
ris, à la Bourse du travail, décida d’envoyer au Gouvernement et aux Compagnies une ultime sommation. Au premier, il demandait d’user de son influence pour faire aboutirles lois répondant aux revendications de la corporation ; aux secondes, il proposait la nomination d’une délégation de 13 membres chargée de discuter conjointement avec une délégation ouvrière les questions de rémunération et d’organisation du travail.
Le 3 octobre 1902, le président du Conseil répondait qu'il était disposé à faire toutes diligences pour que le Parlement hâtât dans la mesure du possible le vote des propositions de lois en faveur des ouvriers mineurs ; il terminait en exprimant l'espoir que les «ouvriers mineurs auraient assez de confiance dans le Gouvernement pour s’abstenir de résolutions extrêmes qui pourraient avoir pour effet de leur aliéner une partie des sympathies qui leur sont acquises. >
De son côté, le Comité central des houil'ères de France répondait le 6 octobre en déclinant l'offre de négociation sous le prétexte quelque peu spécieux que ses statuts « excluaient des délibérations de l’Association les conditions selon lesquelles il convient àses membres de gérer leursentreprises respectives.»
Le Comité national s’assembla de nouveau à Paris etle8 octobre vota, à l’unanimité, la cessation du tra-
vail pour le 9 àu matin. A cette date, il'y avait déjà
— RL — 32.000 grévistes dans le Nord et le Pas-de-Calais, et les mineurs.de la Loire s'étaient mis en chômage dès le 8. |
Le Comité national communiqua alors à la Presse un manifeste: fort habilement rédigé dans lequel il s’adressait successivement au prolétariat français, aux commerçants, aux mineurs de tous les pays et aux soldats, « enfants du Peuple ». Une nouvelle: lettre au président du Conseil exposait que la grève était dirigée non contre le Gouvernement mais con-: treles Compagnies. Enfin, un second appel au Comité des houillères provoquait de la part du président de cette Association un nouveau refus d'entrer en pour: parlers.,
Le 10, la grève est générale, les délégués des mi-: neurs du Nord et du Pas-de-Calais réunis en Congrès à Lens, décidaient par 112 voix contre 17 de donner au Comité de la fédération régionale, mandat de négocier avec les Compagnies. M. Basly adressa alors aux préfets du. Nord et du Pas-de-Calais une lettre leur demandant d’insister auprès de ces der-. nières pour que des négociations soient entamées avec les délégués des grévistes sur les questions suivantes : ‘relèvement des salaires ; 2° établissement d’un minimum de salaires ; 3° suppression du surmenage ; À° engagement de ne prononcer aucun renvoi pour faits de grève ; 5’ contrôle dessalaires. Les
deux préfets acceptèrent la mission qui leur était
ainsi offerte et écrivirent aux directeurs des Compägnies qui répondirent en demandant un délai pour consulter leurs Conseils d'administration (1).
Le 19 octobre, la grève atteignait son maximum d'intensité, elle était générale dans 11 départements et englobait 111.266 grévistes.
Devant les retards apportés par les Compagnies à répondre à l'invitation des préfets, les députés des centres miniers interpellèrent ie Gouvernement, dans les séances des 21 et 23 octobre ; à la suite d’une discussion fort éloquente et fort passionnée à laquelle prirent surtout part MM. Jaurès, Basly, Briand, Plichon et de Beauregard, la Chambre, par 375 voix contre 164, vota un ordre du jour de confiance proposé par MM. Gouzy, Sarrien, Étienne et Jaurès et invitant le Gouvernement à « user de toute son influence pour faire accepter l’arbitrage par les parties. »
D'ailleurs le moment était critique et le Gouvernement se devait d'agir énergiquement el sans tarder ;
la grève des mineurs, en effet, avait eu des contre-
1. Entre temps, dans la nuit du 10 au 11, s'était produit le douloureux incident de Terrenoire, où, à la suite d'une collision entre grévistes et gendarmes, l’un de ces derniers tira un coup de revolver qui tua sur le coup un des manifestants et en blessa gravement un second, frère du premier, — V. à ce sujet, l'interpellation Briand à la Chambre des députés. Séance du mardi 21 octobre 1902,
coups fort graves ; les ouvriers déchargeurs de char bons étrangers dans les ports avaient déclaré la grève par solidarité. Des désordres si violents éclatèrent, à ce propos, à Dunkerque, que, durant la journée du 23 octobre, l’autorité civile dut remettre à l’autorité militaire le soin d'assurer l’ordre. Ces événements n'eurent, fort heureusement, ni suite, ni répercussion et la reprise du travail, votée par voie de referendum le 24, eut lieu, le 25 à Marseille et à Calais et le 26 à Dunkerque.
Sur l’ordre qui leur fut adressé télégraphiquement par le président du Conseil, les préfets du Nord et du Pas-de-Calais invitèrent, le 26 octobre, les directeurs des Compagnies à se soumettre à l'arbitrage, en insistant « sur les inconvénients et les périls de toute sorte qui pourraient résulter de la prolongation de la grève (1). »
Estimant que la proposition d’arbitrage était prématurée les délégués des exploitants entrèrent en négociation avec les délégués ouvriers. Deux entrevues eurent lieu, le 31 octobre, à Arras, et le 2 novembre, à Lille, à la suite desquelles les Compagnies s’engagèrent à examiner avec une grande bienveillance les circonstances atténuantes en faveur de la réintégration des ouvriers grévistes ; on convint que,
pour éviter le surmenage, les longues coupes seraient