I. — Le problème de la vieillesse dans le passé
Le problème de la vieillesse n'est pas précisément nouveau. Il s'est posé depuis les premiers âges du monde. Aussitôt qu'il est apparu des hommes sur la terre, tous ceux qui ne sont pas morts jeunes — on peut l'affirmer sans témérité — ont vieilli, et — second truisme, non moins incontestable que le premier — - si, devenus incapables de travailler, ils ne sont pas morts de faim, c'est qu'ils ont trouvé les moyens d'assurer leur existence.
Ces moyens multiples ont été, dans le passé, d'une extrême simplicité. Parmi eux, il faut faire une place d'honneur à la famille, à laquelle, imprégnés que nous sommes d'individualisme, nous avons l'air de ne plus guère songer aujourd'hui, bien qu'elle nous offre presque toujours la plus efficace et la meilleure des solutions pour les problèmes sociaux. La famille n'est pas un groupement artificiel, formé par la juxtaposition d'intérêts momentanés; c'est l'association naturelle, primordiale, dont les membres sont unis par les
liens du sang. Elle demeure, alors que taut passe; elle conserve intacte son unité à travers les âges ; ellerépare constamment ses pertes et fait avec de courtschaînons soudés bout à bout une chaîne indéfinie, qui relie les générations successives et rattache le présent au passé et à Tavenir. C'est elle qui entretient ses enfants et ses vieillards, dont les membres valides assument la charge, en attendant qu'à leur tour ils soient plus tard soutenus par la communauté; harmonieux échange de services, inspiré par la tendresse familiale, et qui résout d'admirable façon, non seulement le problème de Tenfance, mais encore celui de la vieillesse.
Cette solution n'est pas la seule : il en existe d'autres, presque aussi anciennes et non moins instinctives.
L'homme a de tout temps éprouvé un grand attrait pour la terre : elle est l'objet de ses désirs constants, sa passion dominante, sa maltresse, suivant le mot de Michelet. Elle représente pour lui la caisse d'épargne toujours ouverte, la tirelire la plus fidèle, le placement le plus sûr. 11 en est à peu près de même pour l'acquisition de sa maison et pour celle de son atelier, qui lui inspirent des efforts continués sans relâche pendant toute une vie de labeur. Une fois atteint l'un de ces buts, le travailleur peut voir arriver la vieillesse sans inquiétude, puisque les revenus de son champ, de sa maison, de son atelier lui tiennent lieu de retraite.
Tout cela s'est fait depuis la plus haute antiquité, spontanément, sans intervention de l'État, sans formalisme bureaucratique, parce que tout cela découle des aspirations mêmes de la nature humaine.
Si j'osais recourir à une comparaison physiologique, je dirais qu'il en était de cette fonction de la prévoyance familiale comme de celle d'un estomac normal, qui remplit son office à notre insu. Ce n'est que le jour où il se détraque que Ton commence à s'apercevoir de son existence et à faire appel au médecin.
IL — Le problème actuel de la vieillesse.
C'est précisément ce qui s'est produit dans notre organisme social par suite de l'avènement de la grande industrie.
Autrefois, la population était principalement rurale. Or, aux champs, le grand air conserve le paysan, qui, tout en se courbant, reste en général vert et robuste. Le vieillard achève son existence au foyer domestique, où il se rend utile en gardant les petits enfants, en soignant les animaux et la basse-cour, en cultivant un coin de jardin, en menant le bétail au pâturage, en s'acquittant, en un mot, des menues besognes à sa portée.
Par cela même qu'elle attirait les paysans autour des usines et désorganisait la famille, la grande industrie amenait une véritable révolution dans la situation des vieillards. Trop souvent anémiés par un travail sédentaire, épuisés par la fatigue du métier, lentement ruinés par l'insalubrité de leur logement et par le défaut d'hygiène, privés d'air, de verdure et de soleil, déracinés de la terre, qui est la mère nourrice de l'homme, souvent entraînés par les séductions du cabaret et atteints par l'alcoolisme, les ouvriers deviennent de bonne heure incapables de gagner leur vie et celle des êtres dont ils ont la charge. S'ils n'ont pas su ou pu faire acte de prévoyance, ils se trouvent, dans leurs
vieux jours, condamnés aux plus dures privations et peut-être réduits à implorer le secours public de Fassistance publique ou de la bienfaisance privée.
Il faut le dire à Thonneur de notre époque : jamais les misères humaines n'ont éveillé autant de sollicitude que de nos jours; de toutes parts, avec une admirable et touchante ingéniosité, on s'efforce de les atténuer dans la mesure du possible et d'éviter les maux évitables. Aussi, en présence des souffrances endurées par les vieillards, Topinion publique s'est-elle justement émue et a-t-elle mis à Tordre du jour la question de la vieillesse.
Dans cette recherche des remèdes, des esprits généreux et impatients d'aboutir ont écarté, comme inefficaces ou trop lents en tout cas, ceux qui dépendent de la famille ou de l'initiative privée. On a fait, disent-ils, un assez long crédit à la liberté ; mais elle n'a obtenu que d'insignifiants résultats. On ne peut plus attendre. Le mal est grave, pressant, et il veut une solution dont l'ampleur réponde à ses exigences. L'Etat seul est de taille à suffire à la tâche. Il faut prendre modèle sur Torganisation allemande, dont les succès, dit-on, ont pleinement répondu aux espérances de ses promoteurs, lui emprunter son mécanisme et son moteur, c'est-àdire recourir à l'obligation, hors de laquelle il n'y a que des velléités incohérentes et des résultats partiels.
C'est ainsi qu'il s'est créé dans notre pays un grand courant en faveur de la retraite obligatoire, et c'est dans ces termes que la question est actuellement posée devant notre Parlement.
Quoiqu'il soit bien difficile de remonter les courants d'opinion quand ils ont pris une telle violence, c'est un devoir, pour ceux qui croient aux inconvénients et
aux dangers de Tobligation, de la combattre tant que la question n'est pas définitivement tranchée et qu'il ne s'est encore rien fait d'irréparable.
Ne pouvant ici reprendre à fond le débat, je me bornerai à résumer en quelques mots les objections qu'opposent à ce système ses adversaires, et, comme on ne peut rester sur une négation, j'indiquerai ensuite la solution libérale qui peut être, à mon sens, victorieusement opposée à la solution étatiste.