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IV. — L'obligation et les irréductibles de la prévoyance

Les griefs que nous venons d'articuler contre l'obligation nous semblent de nature à faire hésiter avant de se jeter dans ses bras, et de réduire à une seule note ce merveilleux clavier de la prévoyance, dont chaque père de famille peut aujourd'hui jouer à son gré.

Mais, nous objectent les amis de l'obligation, vous parlez bieii à Taise de ce clavier, comme si chacun pouvait en manier les touches. La réalité est autre : en dehors d'une élite privilégiée, il reste des couches profondes, absolument réfractaires à la prévoyance, . qu'elles n'ont pas voulu, su ou pu exercer. C'est précisément cette armée d'irréductibles qu'il faut viser et atteindre par l'obligation, puisque la liberté est impuissante vis-à-vis d'eux.

Quel est l'effectif de cette armée? Nul ne saurait le dire exactement. En tout cas, il n'est pas immuable, et l'on est en droit d'affirmer que, sans qu'on ait besoin d aller jusqu'à l'obligation, il peut être entamé par l'action combinée des lois et des mœurs. Nous le voyons bien en Belgique, oii la loi du 10 mai 1900 sur les retraites ouvrières, basée sur l'intervention de la mutualité libre, a obtenu de brillants résultats.

Chez nous-mêmes, malgré les restrictions de la législation de 1852, la mutualité a pris un remarquable essor. Notre pays est parfois lent à se mettre en mouvement; mais, quand il est ébranlé, il marche ou plutôt il bondit et devance bientôt ceux qui l'avaient précédé. En matière sociale, comme pour tout le reste, on peut et l'on doit compter sur le généreux élan de notre race, sur « la furia francese ».

Ce tuf, qu'on prétend impénétrable à la prévoyance, est donc en réalité rongé par les progrès de la mutualité, plus sûrement encore que les Alpes ne Tétaient d'après la légende antique, par « le vinaigre d*Annibal ». Mais je veux bien concéder que, d'ici à quelques années du moins, il sera difficile d'enrégimenter tout le monde dans les rangs de la prévoyance libre et qu'il restera encore un certain noyau de ces irréductibles.

Est-ce donc sur cette minorité qu'il faudra prendre la mesure de la loi à intervenir? Va-t-on baisser le niveau général pour ne pas dépasser la taille des nains? Ce serait là un étalon humiliant pour la nation. Une loi de prévoyance doit être confectionnée sur le patron des gens vigoureux et debout, mais non sur celui des impotents qui se courbent ou se traînent. Qu'on organise en faveur de ces derniers l'assistance, qui devra suppléer à leur imprévoyance ou à leurs défaillances organiques ; mais, après avoir rempli vis-à-vis d'eux ce devoir de charité, ou, si l'on préfère le mot plus en faveur aujourd'hui, de « solidarité », que l'on adapte les lois de prévoyance aux prévoyants. Les règlements militaires ne sont pas faits pour les éclopés et les dispensés, mais pour les soldats valides, qui sont la véritable armée. Il faut relever et non abaisser l'idéal, s'appuyer sur les vertus qui font les peuples forts et non encourager les infirmités morales, qui les destituent de toute initiative et par suite de toute vigueur.

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