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VI. — Le rôle de l'État et de rassociation libre

Il importe, d'abord, pour prévenir tout malentendu, de préciser les rôles respectifs de l'association libre et de rÉlat. Faut-il les heurter l'une contre l'autre et les mettre aux prises, dans une sorte de duel à mort entre deux adversaires implacables, qui ne sauraient subsister en même temps ?

Pour ma part, je me refuse à poser la question avec une telle intransigeance et à soutenir qu'il n'y a pas de place entre le « Tout à l'Etat » et le « Rien à TEtat ». 11 n'est pas un adorateur fanatique de l'Etat qui ne comprenne la nécessité de recourir à Tinitiative privée pour certains services, par exemple ceux de bienfaisance , pas plus qu'il n'est un économiste assez absolu pour refuser tout concours de l'Etat, par exemple, pour protéger ceux qui ne peuvent pas se défendre euxmêmes, comme les enfants, et pour faire régner l'ordre -dans la rue. Des deux côtés, on admet donc une certaine dose de l'intervention de l'Etat; mais là où xîesse raccord, c'est quand il s'agit de tracer la frontière qui sépare les interventions légitimes de celles qui ne le sont pas.

Difficile est la démarcation entre le domaine dç

l'État et celui de l'initiative privée. L'on n'a trouvé jusqu'ici ni méthodes, ni instruments, ni géomètres, pour tracer cette frontière avec précision. Les penseurs les plus éminents s'y sont essayés et leur travail est sans cesse h refaire. Cette limite est, en effet, mobile et se déplace continuellement au gré de l'opinion publique et des mœurs. 11 y a là une évolution dont les phases seraient curieuses à noter : certains règlements sont prématurés, d'autres sont démodés. On dirait des v<^iements qu'il faut ajuster à la taille d'un enfant à mesure qu'il grandit, comme à ses goûts à mesure que son esprit se forme. A un moment donné, les mœurs sont pjus ou moins rebelles ou favorables à certaines interventions : il en est qu'elles appellent; d'autres, qu'elles repoussent. L'opinion publique a son éducation, ses engouements, ses exigences, « son état d'âme », dont on ne saurait faire abstraction. Nous avons, par exemple, aujourd'hui, en matière de protection des humbles, des petites gens, des enfants, des vieillards, des aliénés, des prévenus, des prisonniers, des idées que n'avaient pas nos pères et qui ont violemment déplacé la limite de ce qui semble permis à rÉtat et de ce qui lui est interdit.

Nous avons reculé le « non licet! » bien au delà de son ancienne définition. La loi, qu'on reléguait volontiers autrefois dans une sphère élevée, d'où elle planait sur les intérêts sans en troubler le libre jeu, a pris pied sur le sol et n'hésite plus à pénétrer dans l'atelier, en attendant qu'elle pénètre demain dans le foyer domestique, pour y ré$j:ler minutieusement le sort des familles et des individus.

C'est bien là qu'est la véritable question qui se débat aujourd'huî^.entre les interventionnistes et le?

libéraux. « Simple question de dosage », disent les premiers pour en rapetisser l'importance et endormir leurs adversaires. Mais ce dosage lui-même peut être mortel ou vital, comme il Test dans certaines préparations pharmaceutiques, de sorte que, même ainsi posée, la question reste capitale et justifie l'ardeur passionnée qu'on met, de part et d'autre, à l'agiter.

A mon avis, la première place revient à l'association, ou plutôt aux associations, car elles se présentent sous Taspect d'un réseau qui nous enlace de toutes parts. Un même homme appartient à plusieurs d'entre elles, qui décrivent autour de lui des cercles concentriques de plus en plus grands, comme ces rides circulaires que trace à la surface de l'eaù une pierre jetée au centre d'un bassin.

La première, la plus forte, la plus douce et la plus t^ belle de toutes est la fa^mille, qui groupe, dans une étroite et forte union, le père, la mère et les enfants. Autour de cette première association naturelle s'en étagent de plus vastes, avec des orbites de plus en plus étendus : l'atelier, le métier, le culte, la commune, la province, la patrie. Entre ces grandes associations primordiales s'en intercalent une foule d'autres, dont nous sommes tour à tour membres, fournisseurs, clients, débiteurs ou créanciers. L'association se mêle à tous nos actes : elle est comme l'air que nous respirons et dans lequel nous nous mouvons.

Chacune de ces associations libres a son rôle et son domaine particulier, qu'il importe de défendre contre les empiétements de l'Etat. Si Ton applique à la division du travail entre les divers organes sociaux « le principe de la moindre action » qui régit le jeu des

forces en mécanique, on est autorisé à soutenir que, pour l'accomplissement d'un service déterminé, il convient de recourir à Torgane élémentaire, qui lui est exactement adapté, et qu'on ne doit faire appel à un organe supérieur, que lorsqu'on sera convaincu que celui qui le précède immédiatement dans la hiérarchie des associations, est insuffisant pour cette tâche.

On commencera donc par s'adresser à la famille ; puis, si elle se récuse ou se dérobe, aux groupements professionnels, aux associations de prévoyance. C'est seulement dans le cas avéré de leur impuissance ou de leur abdication, qu'on frappera à la porte de la commune, puis à celle de la province; enfin, comme ultima ratio, à celle de l'Etat, pour ces services publics, tels que la justice, la défense du territoire, la diplomatie..., qui échappent décidément aux prises de l'individu et de l'association.

Avant donc de se résigner à implorer l'Etat, il faut se demander si l'un des cercles plus ou moins étendus de l'association libre ne peut pas suffire au résultat qu'on poursuit. Presque toujours, on s'apercevra que, si telle société est impuissante pour accomplir une tâche, on peut la confier avec succès à l'union de sociétés analogues, ou à la fédération de ces unions, c'est-à-dire, en dernière analyse, qu'il est possible de faire avantageusement l'économie de ce recours à l'État.

Pour se passer de cet appui extérieur, le citoyen a besoin de tremper son caractère, de forger son énergie et, non seulement de conquérir la liberté, mais encore de savoir en tirer parti et s'en rendre digne.

Jean-Jacques Rousseau l'a dit excellemment : « C'est ôter toute moralité aux actions de l'homme que^d'ôter

toute liberté à sa volonté ! » La tutelle de l'Etat démoralise, en effet, ceux qu'elle protège, enlève tout ressort à leur vie, les engourdit et les transforme en assistés, comptant, non sur eux-mêmes, mais sur lui et prêt» à subir toutes les servitudes d'une coûteuse et iracassière bureaucratie, pourvu qu'ils soient dispensés de prévoir et d'agir.

Au lieu de comprimer ainsi les libres initiatives de la prévoyance, l'État a le devoir de les provoquer et de les encourager, de manière à restreindre, comme on l'a dit plus haut, le champ de l assistance. Il doit ne se résigner à l'action directe qu'à contre-cœur, quand il s'agit d'un grand intérêt public, qui, sans lui, resterait en souffrance, et pour suppléer momentanément à la torpeur ou à l'impuissance démontrées de l'initiative privée : mais, même dans ce cas, il s'efforcera de promouvoir cette initiative et de la guider, loin de l'entraver et de la supplanter; il se donnera pour tâche de se rendre inutile, de renoncer à son intervention, dès qu'elle ne sera plus indispensable, en un mot, de se l)orner à veiller de haut sur les services accomplis librement par les associations de tous les degrés.

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