‹ Les révélations de l'écriture d'après un controle scientifiqueChapitre 73 sur 80 · LES APPRÉCIATIONS DE M. CRÉPIEUX-JAM1N · texte numérisé non relu

LES APPRÉCIATIONS DE M. CRÉPIEUX-JAM1N

Je vais relater en détail, car la chose en vaut la peine, comment j'ai façonné l'expérience pour M. Crépieux-Jamin. Ce serait une erreur de croire que des épreuves de contrôle

s'organisent à priori, selon certaines règles applicables à tous les cas et valables pour tous les experts. On n'expérimente pas dans l'absolu. A la vérité, j'ai du modifier mon expérience plusieurs fois, pour mieux l'adapter aux habitudes de M. Crépieux-Jamin. Ainsi, je me suis aperçu que je n'avais pas prévu telle cause d'incertitude qui provenait de sa manière de travailler, et il m'a fallu revenir sur mes pas, modifier le dispositif qui avait d'abord paru convenable. Cette série d'épreuves a duré environ deux

Fig. 66. — Ces vœux hypocrites, extraits d'une lettre à un prolecteur, sont de Nouguier, dangereux assassin, qui fut exécuté à Lyon pour avoir tué une femme à coups de bouteille, après préméditation, dans V affaire dite de la Villette.

mois. Je ne saurais mieux la comparer qu'à un duel; c'est moi qui attaquais, tantôt par des coups droits, tantôt par des feintes. Mon adversaire a montré une très belle défense, et je le dis tout de suite, ce long combat^ s'est terminé à son honneur.'

Mais soyons plus précis.

J'ai d'abord envoyé uniquement à M. Crépieux-Jamin des écritures d'assassins; bien entendu, je ne l'avertissais pas de l'origine des documents, et je me contentais de lui demander un portrait graphologique, en le priant d'insister sur la moralité, la bonté et les qualités contraires.

On a vu plus haut quelques-uns de ses portraits.

Le lecteur qui a étudié patiemment les documents précédents a dû se rendre compte qu'il est extrêmement délicat

de les apprécier. Lorsque M. Crépieux-Jamin dit d'un assassin que c'est un être dangereux, menteur et d'une moralité vraiment basse, tout le monde sera d'accord pour lui donner raison; mais, devant d'autres documents, il semble que l'expert a péché par excès d'indulgence. Les sujets qui me "semblent bien jugés sont au nombre de 7 sur 12; je dis « il me semble », parce que je n'ai pas d'autre critérium qu'une impression subjective. Voici ces portraits, en raccourci.

Vidal, le tueur de femmes, que M. Crépieux-Jamin traite de « nature déséquilibrée, de violent, de sensuel, de paresseux ».

Tilloy, assassin, dont M. Crépieux-Jamin dit « paresseux, sensuel, avec des mouvements de violence qui ne laissent pas que d'inquiéter ».

Nouguier, assassin, qui serait un « doux, violent, fourbe ».

Henri Vallat, assassin, qui est reconnu « dangereux, menteur et d'une moralité vraiment basse ».

Auguste Servant, assassin, qui est « méchant, vindicatif, sans scrupule, un très mauvais caractère, avec lequel la vie est dangereuse ».

Eyraud, assassin, qui est déclaré « pas bon, médiocrement honnête et même moins encore ».

Un inverti assassin, dont on nous dit « que son perfectionnement intellectuel et moral pourrait commencer par un traitement médical ».

Voilà sept diagnostics qui me paraissent excellents.

Pour 4 autres criminels, M. Crépieux-Jamin a vraiment manqué de la sévérité nécessaire. Ce sont : Hoyos, un assassin, à qui on reproche seulement d'être « mesquin, vaniteux, prétentieux, menteur et fourbe. Petit esprit et petit caractère ».

Carron, le parricide : « Sa droiture est loin d'être irréprochable, mais ce n'est pas un homme méchant; il n'inspire pas confiance ; mais il a des sentiments tendres ; et des côtés attachaots. »

jVjmo Rachel Galtié, l'empoisonneuse de Saint-Clar, « est impulsive, désordonnée, menteuse à la façon des hystériques, dont elle a la psychologie dangereuse, parce que déséquilibrée, mais pas méchante, affectueuse, ayant des côtés désagréables et excessifs plutôt qu'odieux ».

Jules Dautrez, assassin, qui « serait foncièrement bon, a une conscience, est affectueux, mais brouillon, et deviendrait peu sûr s'il était déclassé ».

Somme toute , il me semble que ces quatre diagnostics sont inférieurs aux précédents. Mais je ne me dissimule pas que la démonstration que j'en fais ici est bien sujette à caution.

A la réflexion il m'a semblé utile de savoir comment l'expert traiterait de vrais honnêtes gens, et s'il sentirait la différence entre eux et les précédents personnages. Je lui envoyai donc l'écriture de trois très honnêtes gens, que je connais, et qui sont de mon milieu : une dame qui appartient au corps enseignant, un docteur es sciences qui a été mon élève et reste mon collaborateur, et un ministre d'un pays étranger, qui est mon vieil ami de jeunesse, une de ces natures d'élite qui inspirent à la fois de l'estime et une irrésistible sympathie.

Voici deux des portraits de M. Crépieux-Jamin.

Catul (j'ai donné ce nom au ministre).

PORTRAIT DE £ATUL PAR M. CREPIEUX-JAMIN

Les deux caractéristiques fondamentales de Catul sont du talent et un caractère très complexe.

Son intelligence est tout à fait vive, lumineuse et débrouillarde, mais elle s'applique avec une intensité variable.

Il pense, il agit avec intensité, puis brusquement il change de direction.

Ce mode d'action diminue sa force ; on peut être quelqu'un dans ces conditions, mais il est plus difficile de faire quelque chose de grand.

Son imagination brillante et très représentative est, chez lui, une qualité brillante, quelque chose comme la lumière de son esprit. Elle colore et vivifie son intelligence à un haut degré, provoquant des sensations d'art, excitant sa pensée sans l'exalter. Il a du goût, de la délicatesse et, grand émotif, va d'instinct vers les belles choses.

Malgré ses hautes qualités il n'est pas heureux. C'est une nature facilement déprimée.

Il est orgueilleux et parfois amer et caustique. C'est une haute intelligence, ce n'est pas un caractère. Sa nature est triste; en tout cas la gaîté sereine lui manque. Il est cependant d'un commerce intéressant.

Ce serait trop dire que de parler de sa bonté, mais il est affectueux et dévoué pour ses amis.

Il a quelques vivacités et brusqueries,' il est assez impatient. D'autre part on peut compter sur sa droiture pour autant que la négligence ne s'en mêle pas.

Le portrait est bon, très bon même ; mais il n'est pas flatté. Catul est infiniment supérieur. Je ne nie pas qu'à la rigueur, il puisse être sujet à de la dépression, — les luttes politiques en donnent l'occasion souvent, mais je ne le crois pas spécialement irritable, ni nerveux. Il a un bon estomac, l'esprit clair, une volonté robuste, une grande endurance contre la fatigue, et malgré le scepticisme naturel à quelqu'un qui a souvent vu les hommes de près, je lui trouve des tendances optimistes et quelque chose de tout à fait tonique dans le tempérament. C'est une force unie à de la bonté; je ne sais pas une alliance de qualités plus attachante et plus belle.

Encore un portrait, celui de M. X., docteur es sciences.

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