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cheveux, sur leurs joues, à leur corsage : Cécile était indolente et mélancolique ; elle n'avait d'autre attrait que sa pâleur. Je vois toujours sa douce figure, souriante et pourtant triste, sa belle figure qui semblait éclairée d'une mauvaise étoile ; je vois toujours son corps si souple et si fragile que le chagrin devait briser... Je ne veux pas vous faire son portrait : elle avait ce quelque chose qui vient du ciel. Si vous pouviez voir dans mon cœur, vous la verriez, elle n'est plus que là. Pour les gens du pays Cécile était presque laide ; pour moi Cécile était plus que belle : je voyais son visage dans son âme !
Or donc, à cette fête, je devins tout d'un coup amoureux de Cécile, c'est-à-dire je sentis que je l'aimais depuis quatre ans. Cette découverte me donna une joie sans pareille, et cette joie me donna un orgueil de tous les diables. Je levai la tête avec fierté et je regardai avec dédain la troupe éperdue qui bondissait à mes pieds. J'eus pendant un moment une belle illusion : je m'imaginai que j'étais le roi de la fête ! — Allons donc ! me dit mon père en me donnant un coup d'archet ; ton violon grince des dents. J'allais répondre à mon père avec la dignité bouffonne d'un enfant que l'amour a
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fait homme, lorsque Cécile vint de notre côté, plus pâle et plus belle encore. Elle s'arrêta devant nous , appuya ses petites mains blanches sur les planches de l'estrade , et , d'une voix adorablement suppliante , elle murmura en regardant mon père : — M. Richard, de grâce, jouez-nous le joli air de dimanche paçsé : Tra la la la, le ciel n'a plue d'étoiles. Je m'empressai de répondre pour mon père que nous étions ravis de servir MUo Cécile. Elle me regarda doucement , et retourna vers ses amies en souriant de son divin sourire. Je la regardais encore lorsque mon père me donna un second coup d'archet : — Tu as promis de jouer cet air : tu le joueras, me dit-il d'un ton moitié comique, moitié sérieux. Jusque-là j'avais joué en dépit de toutes les oreilles, et la parole de mon père me désespéra. Mon violon pendait à ma main tremblante, mon cœur palpitait, je ne savais que devenir. Cependant mon père avait joué la ritournelle, et tous les danseurs tendaient la main pour la chaîne des dames. Comme je traînais à l'aventure mes regards désolés je revis Cécile, dont le grand œil noir tourné vers moi semblait me dire : — Eh bien ! et cet air donc? Vous m'oubliez déjà! — A cet instant, subitement ranimé, je saisis mon violon, et je
me mis à jouer tout seul, à la grâce de Dieu...
Tout en disant ces mots Richard avait repris son violon : il acheva sa phrase en jouant admirablement cet air charmant de Mazaniello : — Tra la la la, le ciel n'a plus d'étoiles.
Il était rayonnant, son cœur battait avec force , son œil jetait des éclairs. Quand il eut fini de jouer il me regarda et me dit d'une voix émue : — Voilà comme j'ai joué ce dimanche-là.
DES SUITES o'uit OBAGE.
Comme mon père l'avait prévu, le bon Dieu, qui ne se repose plus le saint jour du diman-
che, termina la fête d'Origny par un orage. Cet orage nous surprit à la brune, à l'heure la plus dansante. Le vent souffla quelque temps avant la pluie, et les acharnés danseurs voulaient braver l'orage. Mon père, qui lorgnait d'un œil ardent le prochain cabaret, leur conseillait en vain d'aller à tous les diables. Cécile venait de partir avec la servante de la ferme. Elle partie, je me sentis seul au milieu de la foule, et je n'eus plus la force de jouer; je re-
gardais d'un œil mélancolique les pommiers du chemin de Landouzy , et mon âme s'envolait avec Cécile. Cependant le vent faisait un assez beau dégât parmi les vertus restées fidèles à la fête. Il battait et soulevait les jupes les plus rebelles , même des danseuses qui se défendaient pour tout de bon. Les galants profitaient du désordre, les plus sots devenaient spirituels : Jacques embrassait sa blonde , Pierre étreignait sa brune. A la fin, ce spectacle de rustiques amours, qui d'abord m'avait révolté, me sembla un tableau fort attrayant. J'oubliai la chaste image de Cécile, je ne vis plus que les paysannes joufflues; d'autres amours s'agitèrent en moi; je bus coup sur coup trois ou quatre verres de claret , et je me mis à jouer avec une ardeur sans pareille des airs grivois comme ceux-ci : La bonne aventure, à gué ! — Va-t'en voir s'ils viennent Jean! Je donnais de si beaux coups d'archet que mon père crut que je devenais fou. — Quel est donc le diable qui t'emporte? me demanda-t-il. En effet, c'était bien un démon qui m'emportait ainsi, le démon des folles amours. J'eus là une heure d'ivresse en jouant pour les ainoureuses joufflues, tout comme j'avais eu une heure de douce extase en jouant pour
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Cécile. On se souvient longtemps de ces deux heures-là. L'orage éclata avec une violence aveugle ; il jeta de la pluie et du feu à pleines mains ; il finit par disperser tout le monde. Les uns allèrent au cabaret où pleuvait le vin, mon père fut de ceux-là ; les autres s'enfuirent sans savoir où, dans des granges désertes, sous des arbres touffus, vers des meules de foin ; je fus de ceux-ci. 11 fallait voir nos grotesques ébats, il fallait entendre nos clameurs infinies. Les filles, ne songeant qu'à s'abriter de l'orage à cause de leurs fanfreluches, s'apprivoisaient joliment alors ; pourvu que leurs collerettes fussent préservées de la pluie, elles laissaient paisiblement chiffonner ' le corsage ; aussi criaient-elles par-ci par-là : Mon bonnet! ma collerette ! ma robe ! mon fichu ! — mais elles ne songeaient guère à crier : Mes mains 1 mes bras ! ma lèvre! ma vertu S
J'avais fini par me nicher avec les plus alertes dans une masure chancelante qui servait de bergerie 1 hiver, ne servant plus à rien dès que les moutons couchaient à la belle étoile. Nous la trouvâmes tapissée d'une certaine paille de colza dont l'odeur me monte encore à la tête; nous nous couchâmes pêle-mêle, dans la nuit la plus profonde, sans reconnaître d'abord nos
voisins et no* voisines ; maïs peu à peu : — C'est toi, Pierre? — C'est vous, MUe Agathe?
— Rose? — Leroy? — Lisa? — Jacques? — Quel temps ! — Quel orage ! — - Quelle pluie !
— Pendant toutes ces reconnaissances je gé~ Baissais de ne pouvoir, comme les autres, m'é-r crier : — Cécile ! — Tout à coup j'entendis à mon coté sa voix si douce, qui avait tant d'écho dans mon cœur, Mlle Bertrand disait à la servante de la ferme : — Mon père sera bien méchant ce soir ; c'était Bien la peine de partir avec les autres. — Cécile ! m'écriai -je à mon tour. — C'est le petit Richard, dit aussitôt la servante. — Je ne sais qui m'empêcha de lui casser les dents : le petit Richard! ah! la vieille pie ! Je gardai le silence, bénissant la nuit qui cachait mon dépit et ma rougeur. Cécile se taisait de son côté ; j'entendais son souffle enivrant, elle dut entendre les battements de mon cœur. Je m'agitais sur le colza comme un damné dans les «flammes ; j'étais tout haletant et tout éperdu. Sans savoir ce que je faisais je tendis la main vers Cécile, j'atteignis la sienne du bout des doigts et des lèvres ; mais la petite main m'échappa comme un moineau. Je fus tout effrayé de ce que j'avais fait ; au fond de mon cœur, je demandai pardon à Cécile 5 je crois
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même que je m'agenouillai devant elle, mais alors ce fut autant pour l'adorer que pour lui demander grâce. — Puisque Richard est là, qu'il joue un air pour nous désennuyer, dit une fille qui se trouvait sans amant et qui n'était pas fâchée de faire son petit programme. — Oui, oui, de la musique! s'écria-t-on de toutes parts. Je pris mon violon par instinct et je débutai par un air grivois. Ma musique fut couverte de gros rires discordants qui m'avertirent que je jouais au gré de toute l'assistance. Mais je ne jouais pas au gré de mon cœur, et je pressentais que mes grands coups d'archet agaçaient les belles dents de Cécile. — Assez de musique comme cela, dis-je en m* arrêtant, assez de foin pour les ânes, un peu de fleurs pour les abeilles ! — Et, sans autre prologue, je me mis à jouer de beaux airs mélancoliques anciennement venus de Paris. — À la bonne heure ! murmura Cécile , qui pleurait de joie amoureuse.
Bientôt je fus saisi d'une jalouse colère en l'entendant murmurer : — Je dansais avec M. Després quand on a joué cela. Je m'arrêtai subitement, mon violon tomba sur mes genoux, mon cœur s'oppressa, je perdis la tète. — Eh. bien ! Richard, me dit Cécile d'une voix trem-
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Mante, poursuivez donc. — Non ! m*écriai-je avec un fureur comique. Cécile éclata de rire, puis elle acheva doucement Fair que j'avais commencé.
Hélas ! oui, elle aimait M. Eugène Després, un jeune bourgeois en sabots qui chassait tous les soirs autour de la ferme de M. Bertrand, tantôt avec un fusil, tantôt sans fusil. M. Després avait vingt-quatre ans; il voulait se marier pour avoir quinze arpents de terre : Cécile en avait trente. Aux yeux de ces paysans imbéciles il était du rang le plus honorable parce qu'il ne faisait rien : le bel honneur, ma foi ! H avait passé dix ans dans les collèges pour apprendre comment on se croise les bras : quelle science! Vous comprenez bien qu'il allait à merveille à une jeune fille de dix-huit ans qui se laisse séduire à l'appât d'un pareil homme et d'une pareille science. Aussi bien Cécile en était folle. Hélas! hélas! elle a maudit cet amour plus que je ne l'ai maudit moi - même. Sous cette belle tête hypocrite M. Després cachait un mauvais cœur, ou plutôt il n'avait pas de cœur !
Quand Forage fut passé , quand la lune remit la tête à la lucarne de la masure, on songea enfin à retourner au logis. Je demeurai le dernier sur le lit de paille de colza, héroïque-
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ment résolu à m'y laisser mourir de jalousie , mais Cécile n'avait pas fait vingt pas que j'a«* bandonnais déjà la masure. Je suivis involontairement cette trace légère jusqu'à la porte de la ferme : là porte était depuis longtemps refermée que je croyais la suivre encore.
Enfin je m'en retournai vers le logis paternel ; mais , dans la grande rue de Landouzy, le cabaret de mon cousin Truchét m'allécha par ses lumières et par ses chansons; je trouvai là plusieurs amis qui s'enivraient avec du claret. — Voyons, Richard, me diaje, noyons notre jalousie dans un verre de vin. — C'est bien la peine d'en laisser ! repris-je en regardant ma bouteille et mes joyeux amis. Quand le cabaret tourna autour de moi je perdis de vue Cécile, et je contai des contes bleus à la descendante de mon cousin Truchet, à Mlle Justine, qui était une petite fille charmante, et dont j'eus l'an passé la sottise de faire une mauvaise femme qui va me battre ce soir. — Sancie Richarde, ora pro nobis!