MON COEUR ET MON VIOLON
Une année se passa , une belle année pour moi : passion, joie et douleur, mon cœur était plein; enfin tous les ingrédients de l'amour. J'aimais Cécile. Je ne vous dirai pas les charmes, les délices, les enchantements de cet amour silencieux et solitaire, car j'aimais tout bas et tout seul. C'était un feu que j'attisais au fond de mon bois touffu ; nul ne s'en doutait, pas même elle ! Et cependant que de fois mon violon lui a chanté mes amours ! Dès qu'elle paraissait à la salle de danse de Landouzy un frisson glacial et brûlant me courait de la tête 1 21.
aux pieds ; sans m'en douter je jouais plus doucement et plus tendrement; les airs les plus vifs et les plus gais s'alanguissaient et s'attristaient. Elle n'avait pas l'embarras de suivre ma musique ; c'était ma musique qui suivait sa danse. Hélas ! pendant que je l'adorais ainsi , l'ingrate abandonnait sa main et son cœur à M. Eugène. Il proGtait de ce regard de feu que mouillait mon violon. Cependant, de temps en temps , je recueillais aussi un de ces regards enchanteurs. C'était le prix de mon amour; je n'en révais pas d'autre. Quand on commence à vivre on est heureux d'un jouet, bientôt on trouve ses bras trop longs pour étreindre le monde ; l'amour n'est pas comme la vie : c'est toujours un enfant.
Un jour, jour maudit ! Cécile et son amant v forent au logis paternel me prier à leurs noces, c'est-à-dire prier mon violon. Je faillis m'élancer à la gorge de M. Després , et , ma foi, mon père survint fort à propos pour arrêter ma colère. Le lendemain les cloches annoncèrent mon malheur par cette grande musique que l'Eglise joue trois fois pour chacun de nous : à notre naissance, à notre mariage, à notre mort. Je suivis les mariés à l'autel ; je priai Dieu pour Cécile ! Pour prix de mes prières je reçus, à la
li jotnvt db vioiow. 251
porte de l'église, une aune de ruban bleu dont il me fallut, à mon grand dépit, enjoliver mon violon. Malgré ma tristesse, le diner fut joyeux; au dessert, tout le monde était gris, tout le monde trinquait et chantait à la fois ; moi, je regardais en silence la belle mariée ; je voyais avec peine cette blanche vertu qui se débattait avec les mauvaises paroles. Cécile s'ennuyait, elle appelait à grands cris l'heure de la danse; plus de vingt fois elle me regarda de son regard enchanteur. — Était-ce le joueur de violon qu'elle regardait?
Quand tout le monde eut chanté malicieusement un sot couplet à la mariée, qui certes, n'y entendait pas malice, mon père, ennuyé, reprit son violon. — Voilà bien des chansons à boire de l'eau et à dormir debout ! Madame la mariée, suivez-moi dans la salle, mon violon chante mieux que tous ces malins-là. Allons ! allons ! des entrechats, morbleu !
Une demi-heure après tout le monde dansait; moi j'étais perche sur la tribune et je jouais par instinct. A me voir si morne et si désolé on eût dit que j'assistais à un enterrement. Hélas ! n'aftsistai-je pas à l'enterrement de mes rêves?
Bientôt mon père, entraîné par les buveurs,
me laissa seul dans la tribune : ce fut alors que ma douleur éclata sur mon violon ; je me mis à jouer l'air le plus triste que je savais : Tra la la la la, le ciel n'a plu$ d'étoiles. Et mon violon, ou mon âme, gémit et sanglota ; c'étaient des plaintes et des cris à toucher des cœurs de roche : jamais musique ne fut aussi déchirante; tous les danseurs s'en émurent bientôt; ils s'arrêtèrent comme par miracle, ils se regardèrent tout étonnés ; quelques-uns grimpèrent sur la tribune et virent mes larmes qui tombaient abondamment.
Mais aussitôt ces regards indiscrets séchèrent mes larmes ! je chassai les danseurs avec colère. Le bruit se répandit tout d'un coup que je pleurais, et Cécile vint, avec sa nonchalance accoutumée, me demander pourquoi. Je ne répondis point, et je me remis à jouer.
Au milieu de la nuit il me fallut subir un dernier supplice, supplice infernal dont le souvenir seul m'arrache encore le cœur. Quelques minutes après que la mariée eut disparu de la danse les malins de la noce m'entraînèrent, avec mon violon, vers la chambre nuptiale. Vous le dirai -je? je me laissai entraîner sans trop de résistance. Quand on souffre, une nouvelle douleur est presque attrayante.
À la porte, qui n'était point ouverte, hélas ! les gens de la noce me prièrent d'improviser quelque chose pour la circonstance, vous entendez bien ? pour la circonstance ; involontairement je jouai cet air si connu : C'est V amour r V amour, l'amour, l'amour! Pendant que j'improvisais ainsi les malins improvisaient pareillement une chanson grivoise que chantaient nos grand'mères , mais ils n'achevèrent pas ; au milieu du second couplet je levai mon violon et je le brisai avec une noble colère sur la porte de la chambre. nuptiale. — Mon pauvre violon ! . . .