LES JOIES DIT HAHIAGE
Le lendemain je demandai la main de ma cousine Truchet; — c'était demander mon châtiment. Trois semaines après je m'enchevêtrai dans le mariage, la tète la première. Dès les premiers jours de mes noces il me fallut subir le caquetage et la jalousie de ma chère femme : — Avise-toi de songer encore à ta belle Cécile, qui a la mine d'une ressuscitée ! Avise-toi de revenir tard et de t'arrêter au cabaret l Ton père buvait comme une fontaine et contait des sornettes à toutes les filles : que je t'y rencontre un peu ! — Quel trébuchet ! me
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disais-je tout bas en tournant le dos à ma chère femme. Quelques mois se passèrent dans cette gaieté conjugale. Mme Richard, qui n'avait point d'amour, avait des tempêtes plein le cœur ; à chaque instant je recevais une bourrasque. — D'où venez-vous, monsieur? — Je viens de me promener, disais-je gravement. — Tu viens du cabaret, chien d'ivrogne ! — Oui, ma femme. — Non, cœur de roche! tu ne viens pas du cabaret : tu viens de perdre ton temps avec les voisines. — Oui, ma femme. — Non, brigand! tu viens de voir Cécile. Et Mme Richard éclatait par toutes ses extrémitésméchantes. Elle s'emportait souvent jusqu'aux morsures. En un mot* cette femme-là m'aimait à la rage.
Je vous parle ici du passé : hélas ! le présent est comme le passé, l'avenir menace d'être comme le présent. Je ne finirais pas si je vous disais tous mes chagrins domestiques. Les mauvaises femmes ont le cœur hérissé comme le houx ; les mauvais mariages sont pareils aux mauvaises femmes, il n'est pas de jour qu'on ne s'y déchire un peu ; moi je suis tout sanglant. Certes, c'est en pensant à une femme comme la mienne que le grand roi Salomon a dit ces belles paroles : La femme est plus amère
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que la mort, — Ces années passées, heureusement, je me réfugiais dans mon amour pour Cécile, je m'abritais des colères de ma femme dans ce beau rêve caché que je vous confie en tremblant; il faut bien vous le dire aussi, il m'arrivait quelquefois de me réfugier au cabaret et de m'abriter derrière une bouteille de vin. Mais au cabaret je n'étais pas tranquille, car madame Richard survenait toujours mal à propos. — Que fais-tu là, ivrogne? Et pour toute réponse je versais du vin dans mon verre, et quand elle m'en laissait le temps je versais ^doucement mon verre dans ma bouche. — Si tu ne viens pas tout de suite, je vais me jeter dans le puits. — Allez, ma femme. — Elle n'avait garde, la coquine !
Je ne voyais guère Cécile, qui ne reparais* sait plus à la danse. Son mari indignait tout le monde par sa conduite ; il s'abandonnait à toutes les mauvaises passions ; il faisait de sa pauvre femme une servante, et de sa servante une maîtresse; le bruit s'en répandait sourde* ment, comme toutes les tristes vérités.
Un jour je voulus enfin savoir tout mon malheur; je résolus d'être le témoin de tout ce qui se passait dans cet antre. Dès qu'il fit un peu nuit je grimpai comme un chat au mur
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du jardin et j'arrivai bientôt devant les fenêtre» d'une petite salle où restait toujours Cécile. Je la surpris au coin du feu; elle était toute seule. A sa tête penchée au-dessus de l'àtre je devinai sa tristesse; bientôt elle releva la tête , mais ce fut pour essuyer de, grosses larmes. Au bout d'un instant la servante survint, et à peine cette fille fut-elle entrée que je vis apparaître ce M. Després; il alla s'asseoir en chantonnant près de sa femme, mais surtout près de sa servante, qui s'était mise à l'autre coin de la cheminée, devant un vieux rouet. Le silence dura quelques secondes; enfin M. Després pria, de la voix et du regard, sa maîtresse de chanter, et celle-ci, tout en préparant son lin, se mit à braire une chanson digne de sa voix. A la fin du premier couplet M. Després ordonna à sa femme, d'un ton de maître, d'aller chercher une bûche. La pauvre Cécile obéit comme une machine. Pourtant elle jeta à son mari et à sa servante un regard de mépris , de douleur et de dignité. Aussitôt qu'elle fut sortie M. Després se pencha vers sa maîtresse et l'embrassa. — Au retour de Cécile la servante entonna le second couplet en roulant ses yeux de bœuf avec langueur. Ce second couplet était plein de débauche; il fit
rougir Cécile , et elle voulut s'en aller. Gomme elle arrivait à la porte son mari courut à elle et la ramena avec violence à la cheminée. — Restez là ! lui dit-il en lui jetant un regard courroucé» — - Vous me brisez les mains, murmura Cécile... J'étais tout palpitant. — Oh ! que vous êtes méchant! reprit la pauvre femme, qui était devenue pâle comme la mort. L'infâme lui brisait toujours les mains dans ses mains de fer. Elle avait d'abord souri avec amertume; enfin, la douleur dépassant la résignation , elle poussa un cri perçant qui me déchira le cœur. Je voulus m'élancer à sa défense, et d'un seul coup je cassai toutes les vitres de la croisée qui me séparait d'elle. A ce bruit M. Després fut abattu tout d'un coup comme tous les lâches surpris dans de mauvaises actions; mais, se ranimant un peu, il vint à la fenêtre et demanda qui est-ce qui était là. — Moi ! lui dis-je avec fureur. Il retourna vers la cheminée, décrocha son fusil de chasse et me mit en joue sans avoir l'air d'y regarder à deux fois. Je ne suis point du tout un lâche, sur ma foi ; cependant je m'enfuis comme si j'avais eu ma femme à mes trousses»
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Le lendemain M. Després partit avec sa femme, sans dire ou il allait. Ils restèrent deux mois à Rouen, non sans une grande surprise de tout le pays. A leur retour je me mis en la tète qu'il me fallait punir M. Després de sa tyrannie envers Cécile ; mais, après y avoir réfléchi, je craignis de faire du bruit et de dévoiler aux yeux de tout le monde l'horrible scène que j'avais vue ; d'ailleurs, Dde dis-je, à / moins de le tuer — et je ne me souciais pas d'aller si loin — je ne délivrerai point Cécile ;
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au contraire, il se vengera sur elle avec colère.
Dans ce temps-là il se fit, fort à propos pour me détourner un peu de mes luttes intérieures, quelques grandes noces aux environs. A force de boire , à force d'entendre ces vieilles chansons que j'aime tant, de voir ces folles danses qui reverdissent les grand'mères , je parvins à m'éloigner de Cécile. Mais la dernière noce finie, les plaisirs grossiers, les lourds nuages envolés, mon amour et ma douleur revinrent tout d'un coup avec une violence terrible. Je passais mes journées à battre la campagne de la tête , des pieds et du cœur ; j'allais me désoler au fond de la charmille ; je venais sur cette montagne, et, pendant de longues heures, je restais en contemplation devant la demeure de M. Després. — Vous la voyez , audessus des saules, — un toit d'ardoises, — des volets verts , — un jardin anglais renfermant une belle maison qui n'a été qu'une prison pour Cécile! La malheureuse femme ne sortait pas. Une fois par semaine on la voyait traverser les prés pour aller voir son père, qui était mal avec M. Després. J'essayai vainement de la rencontrer : Dieu ne le voulut pas. Que de fois je suis allé me cacher dans les osiers du
Pré aux Oies et dans l'avoine de M. Bertrand, en espérant la voir passer ! J'attendais , tout en palpitant au moindre bruit ; j'attendais encore, la nuit me chassait comme j'étais venu.
Par d'habiles manœuvres M. Després parvint à faire croire dans le pays que ses discordes avec sa femme étaient passées. Je voulus le croire comme les autres , mais en vain ! Mon pauvre cœur qui souffrait le martyre, me poussait de plus en plus dans mes tristes pressentiments. Le cœur ne se trompe jamais.
Un soir du mois de septembre , je revenais de je ne sais où, quand, au coin de ma maison, j'entrevis une forme blanche qui s'agitait. Je suis tout ému, mon cœur bat, j'avance en chancelant et je reconnais Cécile. — Cécile ! — Oui, murmura-t-elle. Je lui pris la main comme dans la bergerie d'Origny : cette fois elle me laissa sa main. Pendant quelques secondes nous gardâmes le silence ; enfin , me regardant de son regard triste : — Vous êtes mon seul ami, me dit«elle : M. Després m'a chassée, et je suis venue h vous. Me voici : qu'allons-nous faire? Je n'ose aller à la ferme; il y a eu aujourd'hui une partie de chasse. Je ne veux pas troubler le plaisir du souper, et puis j'ai toujours caché mon malheur à mon père. M. Després est ivre-fou. Je vais at- 1 22.
tendre près de vous que sa folie soit passée. J'espère qu'il me laissera rentrer à la maison. Je croyais trouver un abri chez vous, mais votre femme m'a fermé la porte au nez. — Ma femme ! m'écriai-je avec indignation. — Eh bien ! reprit Cécile de sa douce voix, n'allez-vous pas faire comme M. Després, jouer le rôle de la Barbe- Bleue! Je vous défends d'en vouloir à votre femme pour cela. Je m'étais promis de ne pas vous le dire ; je ne sais pourquoi je vous l'ai dit. — Il commençait à pleuvoir, le vent était froid ; Cécile n'avait pour tout vêtement qu'une robe de mousseline et un petit châle noué par devant. Je ne savais où la conduire. — Si nous allions chez votre père? me dit-elle. La maison de mon père était à deux pas de là ; nous y allâmes en silence. Mon père, qui venait de se coucher, respecta les larmes de Cécile ; il s'endormit ou il fit semblant de dormir — un vieux bonhomme de père qui comprenait les saintes amours ! — Je rallumai le feu ; Cécile vint s'asseoir devant l'âtre, à coté de moi. Elle regarda la flamme sans rien dire, abîmée dans sa peine. Ayant levé les yeux, elle sembla se ranimer à la vue du violon de mon père, appendu à la cheminée; son œil brilla d'un ddux éclat, sa bouche s'embellit d'un sourire; mais comme
ce sourire s'effaça bien vite ! — Ah ! dit-elle en respirant avec peine, la vue de ce violon m'a fait du bien... Il y a si longtemps... Nous reparlâmes des beaux jours passés. Que de souvenirs ! que de regrets!. Gomme nous ressaisissions avidement cette existence enchantée dont nous avions joui avec dédain ! Nous restâmes presque toute la nuit sur ce chapitre charmant; du reste, pas une parole d'amour : c'est à peine si j'osais aimer Cécile si près d'elle. Je n'étais sans doute pour rien dans ses regrets : ce qu'elle regrettait, hélas ! c'était cette illusion de sa belle jeunesse que le mariage avait détruite; c'était le plaisir d'être belle, de jeter çà et là son doux sourire, son limpide regard, cet éclat charmant qui sortait de son âme ; ce qu'elle regrettait, c'était la joie de danser follement, le bonheur de rêver en cueillant des fleurs!
Un peu après minuit Cécile s'endormit, mais elle se réveilla presque aussitôt et me surprit à genoux devant elle. — Je prie pour vous, lui dis -je d'une voix étouffée. Elle me tendit la main ; je voulus la baiser, et je ne sais comment cela se fit que ma bouche atteignit son front. — Un chaste baiser dont elle n'a pas rougi ! — Je révais, m'a-t-elle dit, un mauvais
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réve. . . Je mourrai bientôt, Richard; je le sens : on ne survit pas à tant de chagrins. Ne dites à personne la cause de ma mort. Pensez à moi de temps en temps ; la tombe me sera moins noire. Après un silence elle reprit : — Une folle idée me passe parla tète : quoique la douleur m'ait vieillie , je suis comme un enfant. Ecoutez, Richard; vous savez comme j'aime la musique; il y a surtout des airs joués que j'avais dix-huit ans, des airs qui m'enivrent et qui m'arrachent des larmes. Après ma mort allez quelquefois, le soir, les jouer sur la petite montagne qui s'avance au-dessus du cimetière. — Non, Richard, ne m'écoutez pas; je réve, je divague , je perds la tête. — J'essayai de la consoler; je lui dis que Dieu* aurait pitié d'elle. Je lui offris, comme j'eusse fait pour ma sœur, de l'emmener loin de son mari , au bout du monde. Je parlais à mon ombre : Cécile ne m'entendait pas.
Au point du jour elle se leva; elle voulut retourner chez son mari. — Il ne vous pardonnera pas d'avoir passé la nuit dehors. — Ce n'est pas la première fois, murmura-t-elle en ouvrant la porte. Elle regarda le ciel et s'enfuit. Elle m'échappa comme un songe. Je la suivis d'abord ; mais je m'arrêtai bientôt au
passage d'une troupe de moissonneurs qui s'en allaient aux champs. Cécile était déjà loin; en arrivant au verger du médecin elle me fit un signe d'adieu et elle disparut dans les arbres. Je ne l'ai pas revue. Maintenant, quand je passe devant ce verger, je pâlis et je chancelle comme si j'allais mourir.