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Gomme Cécile l'avait pressenti tout d'un coup, au milieu de cette nuit si douce et si pure elle devait mourir bientôt. La vie est le chemin de la mort, dit le proverbe. Cécile a passé plus vite qu'une autre sur ce sentier d'épines ; elle avait les pieds trop délicats pour marcher longtemps; elle est retournée au ciel parmi les anges : le bon Dieu l'a recueillie avec amour; le bon Dieu l'a enlevée avec pitié de notre monde, qui doit être le purgatoire dont parle l'Ecriture.
Elle est morte le 17 octobre de l'an passé,
vers quatre heures après midi. Les vendangeurs chantaient dans les vignes, les chiens de chasse aboyaient dans les bois. À l'heure de sa mort j'étais là-bas, dans ce sainfoin couvert de pommiers ; je voyais la fenêtre de sa chambre : mon âme allait plus loin que mes yeux. Comme j'étais triste! comme la joie de la chasse et des vendanges me déchirait le cœur! Un peu avant quatre heures on a ouvert la fenêtre : au même instant j'ai vu passer au-dessus de moi une famille d'hirondelles qui s'en allait chercher le printemps ailleurs; son âme s'est 'envolée avec les hirondelles. Je n'ai appris sa mort que vers le coucher du soleil. Cependant, au passage des hirondelles j'ai frisonne et je suis devenu plus triste que jamais ; — j'aurais voulu creuser ma fosse et m'en terrer moimême!
Aussitôt que j'ai entendu sonner je suis rentré dans Landouzy. Devant une porte quelques femmes parlaient de Cécile. — Elle est donc morte? dis-je en m'arrétaot. — Oui, mon pauvre Richard, m'a répondu l'une de ces femmes; elle est morte en parlant de toi. La garde-malade m'a dit tout à l'heure qu'avant de passer elle avait demandé de la musique. La pauvre enfant aimait tant la musique! Richard, Ri-
chard! s'est-elle écriée en tendant les bras, joue encore des airs d'autrefois ! M. Després s'est avancé en pleurant, le monstre ! et elle est morte tout d'un coup, comme si elle avait encore eu peur de lui.
J'ai laissé parler ces femmes, je me suis enfui avec une joie funèbre que ma douleur a bien vite chassée. J'ai passé une nuit horrible, j'ai prié, j'ai pleuré, je me suis sans cesse débattu avec mes angoisses ; je voulais mourir, je voulais suivre Cécile. Quels regrets, mon Dieu! Le lendemain, à l'heure de l'enterrement, je suis venu sur cette montagne. Le ciel était voilé, les feuilles tombaient, le vent gémissait : cette fois la nature était comme mon cœur — à l'agonie. Quand j'ai vu le cercueil dans le cimetière, quand j'ai entendu le chant du Miserere, je me suis agenouillé sur cette roche , dont la vue seule réveille mon cœur, et là , prenant mon violon d'une main tremblante, je me suis mis à jouer cet air qu'elle aimait tant : Tral la! la! la! la! le ciel n'a plus d'étoiles...
Pendant que je jouais, un bruit étrange m'a frappé : c'était un bruit presque semblable au battement d'ailes de la colombe. J'ai regardé autour de moi, je n'ai rien vu; bientôt le même
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bruit m'est revenu à l'oreille, et j'ai encore regardé en vain. N'était-ce pas l'âme de Cécile ! Certes, si elle est descendue du ciel pour voir enterrer son corps, elle a passé au-dessus de cette roche.
Depuis ce grand jour de tristesse je me suis peu distrait dans de vulgaires et profanes amours t Fanhy est un petit démon qui me damne à merveille; Rose m'agace plus le cœur que les dents; Lisa est assez jolie quand elle roucoule : mais toutes ces filles me sont venues après Cécile, et elles ont beau faire, elles n'éteignent pas ma belle flamme bleue, mon seul amour, un amour digne des anges , un amour qui s'est allumé là -haut, à côté de la sainte vierge Marie, dans les splendeurs du ciel. Les feux qui s'allument là-haut sont éternels comme les étoiles; ceux qui s'allument sur la terre s'éteignent tout de suite, comme ces feux follets que nous verrons tout à l'heure voltiger sur les marais de Landouzy.
Non , les amourettes n'empêcheront pas l'amour : les nuages passent, le soleil reste; le corps tombe, l'âme s'élève. J'aime Cécile aujourd'hui comme je l'aimais hier; la Mort, en l'emportant , n'a pu glacer mon cœur : pourtant la cruelle a passé si près de moi! J'aime toujours
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Cécile : je l'appelle dans mes rêveries, je loi tends mes bras tremblants. Cette pauvre Ame, chassée du monde, y redescend pour moi quand je viens ici jouer des airs de beau temps. — Cette roche baignée de mes larmes est le lieu de notre rendez-vous.
En achevant ce récit , Richard , tout égaré dans ses chères souvenances, pencha la tète avec une mélancolie amère.
Le soleil venait de se coucher dans son lit de nuages ; la lune s'avançait au-dessus de la montagne pour veiller sur le pays endormi. La soirée était calme, le bruit était silencieux : un son de cloche , une chanson lointaine, un cri d'enfant, un mugissement de vache. Richard poursuivait doucement son rêve d'amour; moi j'écoutais encore, m'imaginant toujours entendre cette triste histoire; je regardais avec admiration ce pauvre musicien sentimental qui adorait si bien sa bouteille en revenant de la fête d'Origny et qui maintenant était si loin de sa bouteille !
Tout à coup une voix criarde fit évanouir les songes de l'amoureux joueur de violon : — Ma femme ! ma femme ! dit:il avec terreur.
Et je vis une brune et alerte paysanne qui gravissait l'escarpement de la montagne en
menaçant du regard le pauvre philosophe.
— Il ne faut pas qu'elle vienne ici ! reprit-il en saisissant son violon et en me tendant la main.
Et , d'une voix plus émue , le regard perdu dans l'ombre, il murmura : — Adieu, Cécile ! A demain !
Mit DU TOME PB SUER.