TOME SECOND
itlill nous».
BRUXELLES et LEIPZIG.
^SVY^-
2 IM BEVBNANT0.
La petite aventure sentimentale qui a pour titre la Clef du Pare n'est pas un conte imaginé, c'est l'épisode le plus gracieux et le plus tendre de la jeunesse d'un célèbre musicien de ce temps.
Le célèbre musicien m'a confié ce souvenir avec des larmes : c'est à lui que je renvoie cette page de sa vie.
àr — H — Y£.
L'an passé, le premier dimanche du mois de mai, Alfred Didier, tristement penché à la fenêtre d'un vieil hôtel de la rue Dauphine, rêvait au ciel de la Provence en regardant le ciel nébuleux de la Seine quand on sonna doucement à sa porte. Il tressaillit et murmura : — C'est à coup sur la main timide d'une femme.
Alfred Didier était un jeune musicien nouvellement venu de Marseille à Paris en poursuivant la fortune. Pour séduire la divinité rebelle, suivant le mot de nos aïeux en belleslettres, il savait chanter comme un Italien, et
joignait à cela une figure des plus avenantes, une pâle et mélancolique figure couronnée de cheveux bruns et doucement éclairée par de beaux yeux bleu de mer, comme en révent les adolescentes. — Ces yeux-là feront leur chemin, avait souvent dit sa marraine. Et en effet ils avaient été fort loin déjà dans certains cœurs de Marseille. Mais le musicien se souciait bien de ces succès-là ! la plus petite étincelle de gloire eût bien mieux fait son affaire. A Paris, comme à Marseille, il y eut des cœurs qui s'ouvrirent à ses regards. Le premier, il faut bien dire, fut tout simplement celui de sa voisine dans l'hôtel, une belle paysanne de Villers-Cotterets qui cherchait aussi fortune à Paris.
Cependant Alfred, émerveillé du coup de sonnette, — c'était la première visite qui s'annonçait depuis trois semaines, — s'empressa d'aller ouvrir la porte, après avoir toutefois pris le temps de se mirer un peu et de pousser sous le rideau de l'alcôve une pantoufle qui déparait sa chambre* — Hélas! ce n'était que son ancienne voisine, qu'il n'avait pas vue depuis quelques jours.
— Monsieur Alfred , lui dit-elle en minaudant un peu , voulez-vous donner des leçons
de piano ? Je suis devenue femme de chambre d'une Anglaise qui demande un maître de musique pour sa fille. J'ai parlé de vous, et on vous attend. Viendrez -vous? J'en serais enchantée.
Et Lisa caressait de la main une petite croix de jais qu'Alfred lui avait donnée pendant leur voisinage, et un peu à cause de leur voisinage.
Le lendemain, dans l'après-midi, le musicien dépensa son dernier écu pour acheter des gants , et s'en aHa, en marchant sur la pointe des pieds, rue de Madame, où demeurait mistress W...
Mistress W..., veuve d'un orfèvre de Londres, était depuis l'automne à Paris avec Lucy, sa blonde et chancelante fille. Les médecins avaient conseillé pour toutes deux les soleils du Midi. Mistress W... s'était arrêtée à Paris pour reposer Lucy, et, l'hiver passé, Lucy, qui aimait la solitude de la grande ville et qui se croyait acclimatée à la France, avait supplié sa mère de ne pas l'emmener plus loin.
Alfred fut introduit dans un petit salon d'un style moderne dont l'ameublement révélait plus d'orgueil que d'élégance. Après quelques minutes d'attente, Lucy, suivie de sa mère,
10 LA CLBF DU PABC.
vint nonchalamment s'asseoir à côté de lui devant un élégant piano d'Erard. Elle était morne comme de coutume; mais dès que le piano eut résonné sous ses doigts, elle s'anima tout d'un coup, ses yeux brillèrent d'un doux éclat, sa charmante figure s'illumina comme par enchantement. Alfred, qui avait été frappé de sa pâleur de marbre, s'imaginait voir apparaître la statue de Pygmalion. — Dix -sept ans à peine; des grâces nonchalantes et des attraits naissants ; de la mélancolie dans le cœur et du roman dans la tète ; l'âme encore ingénue, l'esprit déjà enthousiaste ; de la candeur et de la vérité; point de coquetteries et point de masques : voilà Lucy. Au premier regard sa blancheur et sa fragilité rappelaient les plus vaporeuses créations des vieux maîtres allemands , mais peu à peu Fœil le moins savant découvrait la femme sous le vêtement de l'archange.
Mistress W..., qui voulait connaître jusqu'au fond du cœur le maître de musique de sa fille, fut très-babillarde ce jour-là, aussi babillarde qu'en son beau temps de marchande à Londres. Alfred eut dans ses reparties une candeur et un enjouement qui la charmèrent; il raconta d'un air naïf le plus vulgaire chapi-
tre de son histoire. — Sa mère , depuis longtemps veuve d'un pauvre forgeron de Marseille, lui avait donné à son départ pour Paris quatre-vingts belles pièces de cinq francs péniblement et surtout doucement amassées par des veilles et des privations sans nombre ; et, le suivant de ses vœux et de ses prières dans son pèlerinage d'artiste au beau pays des arts, elle s'était écriée comme toutes les mères : A la grâce de Dieu ! Il avait lu Gil Blas, il aimait follement les aventures ; il s'était mis en route avec une mauvaise troupe de comédiens de province qui , par la promesse séductrice de jouer ses opéras à Paris, avaient horriblement compromis ses écus. Mais , débarqué dans la grande ville , les comédiens s'étaient envolés avec ses illusions , et, seul dans le désert de pierres enfumées, regrettant bientôt les soins de sa mère et le soleil de son pays, il s'abandonnait avec une douloureuse insouciance aux fantaisies de la destinée, chantant pour se distraire, et, comme Sterne, pleurant quelquefois pour se consoler.
Ce récit simple et vrai toucha mistress W...; elle n'eut pas de peine à accorder toute sa confiance à Alfred.
Ce premier jour Alfred voulut s'assurer de
l'intelligence musicale de son écolière. Lucy ne savait pas grand'chose, mais elle avait les meilleurs instincts et bégayait déjà la musique comme un enfant qui parle sa langue maternelle. Elle chantait mal : mais que de magies inconnues dans son chant ! que de perles et que de larmes dans sa voix ! Alfred, en l'écoutant, oubliait son roie et s'enivrait des mélodies étranges qu'elle jetait sans ordre et sans art. Il voyait flotter devant ses yeux les confuses espérances, les craintes infinies, les chimères couronnées de roses, les pâles désenchantements; car le chant de Lucy était l'évocation de ces gais et tristes fantômes.
Après la seconde leçon mistress W... avertit Alfred qu'elle partait avec sa fille pour la campagne. Les beaux jours étaient revenus, et les deux exilées devaient attendre l'hiver à Meudon. — Ainsi, dit mistress W..., vous viendrez à notre solitude, qui est charmante : nous avons un petit parc, nous avons de l'eau, des arbres, du soleil; cela vous distraira un peu.
C'était un jeudi. Alfred promit d'aller à Meudon le samedi suivant ; mais le samedi, le pauvre diable, qui n'avait plus un sou, ne voulut pas se mettre en route, craignant d'être surpris par la faim ou* plutôt craignant d'avoir l'air
affamé. A Paris, grâce à ses façons aimables, il dînait depuis quelques jours à l'hôtel en disant qu'il payerait le lendemain, mais le lendemain ne venait pas.
Vers le soir son ancienne voisine le surprit tout en larmes ; elle venait se plaindre de son oubli ; sa jeune maîtresse l'avait attendu deux grandes heures, et mistress W... le priait de ne plus être si capricieux. Et, pour achever de remplir sa mission, la blonde fille de Villers-Cotterets remit entre les mains du jeune musicien cinq napoléons, en attendant mieux, pour les leçons passées et à venir.
A son premier voyage à Meudon, Alfred fut gracieusement accueilli. — Ah ! c'est vous ! lui dit Lucy avec un sourire plein de candeur. Après la leçon mistress W... l'emmena dans le parc et lui fit admirer toutes les coquettes beautés de cette frivole solitude. On parla beaucoup de paysages du Nord et du Midi ; à propos d'une fontaine, on alla jusqu'à la mer : je ne sais où l'on s'arrêta.
Quelques jours après , en chantant avec gaieté la cavatine de la Norma, Alfred s'arrêta soudain. — 11 venait de voir, à travers un fichu de dentelle, sur le sein ému de Lucy, un petit bouquet rustique à demi fané , que , par mé-
garde, il avait laissé l'avant-veille sur le piano; — mais, en réfléchissant un peu, il accusa sa vanité. — Je suis un fat, pensa-t-il ; toutes les fleurs ne se ressemblent-elles pas ? — Et il se remit à chanter, sans oser toutefois regarder Lucy, qui penchait languissamment son front rêveur.
Mistress W... survint et baisa les cheveux brunissants de sa fille ; et, comme par distraction, elle souleva doucement le bouquet qui troublait Alfred.
— Voyez, monsieur, quel enfantillage ! ditelle en effeuillant une primevère flétrie; ma fille a , Dieu merci ! vingt parures de reine. Quand j'ai vendu ma boutique de James- Square, je lui ai réservé un magnifique collier de perles. C'était bien la peine, n'est-ce pas? Voilà ma petite folle qui se pare de fleurs fanées.
— Toutes les femmes ont l'amour des contrastes, murmura Alfred en tourmentant d'une main tremblante les touches du clavier.
Lucy, muette et immobile, suivait du regard les feuilles éparpillées de la primevère, et respirait avec un charme infini le parfum vieilli du bouquet.
— Les fleurs que j'ai cueillies ! pensait Al-
LA CLEF DU PABjG* 15
fred. Et comme il n'avait osé les regarder : — Pourtant c'est impossible ! — Et, ne pouvant étouffer son agitation, il se leva, salua, et sortit, dévoré par le doute.
Le surlendemain, comme il arrivait plus tôt que de coutume, il trouva Lucy toute seule au salon. Elle était pâle et sombre ; elle avait le front voilé de langueur et de mélancolie. A la vue d'Alfred elle se leva avec une vague inquiétude.
— Vous n'atez pas rencontré Lisa, monsieur? Cette fille est folle ; voilà deux heures que je l'attends. Vous me voyez dans un négligé impardonnable.
— Vous êtes charmante ainsi, murmura involontairement Alfred.
Lucy rougit, et le jeune musicien eut si peur de l'avoir blessée qu'il eut un peu le désir naïf de rétracter ses paroles; et, comme pour s'excuser : — Depuis hier, reprit-il, me voilà presque fou. Je suis allé entendre Don Juan; cette nuit je n'ai pu dormir. J'étais au milieu d'un concert fantastique; il me semblait que les archanges m'environnaient avec leurs harpes d'or, et de Paris à Meudon je n'ai cessé d'entendre ces célestes sérénades.
Alfred secoua la tète pour se délivrer des
échos de Mozart; puis, se penchant sur le piano, il s'abandonna à tout son délire musical. Ce fut un magnifique délire qui jeta des pluies dé roses et de diamants. Lucy, qui d'abord écoutait avec distraction , fut bientôt saisie, enivrée, éblouie. Elle s'avança rapidement près d'Alfred, l'œil brillant, la bouche émue, la gorge palpitante ; et, se laissant tomber sur un fauteuil, elle pencha mollement la tête sur son épaule , comme une femme qui s'évanouit.
Alfred, qui ne la voyait pas ou peut-être qui faisait semblant de ne pas la voir, poursuivait avec passion ses charmantes fantaisies. Enfin, s'étant tourné vers elle, il fut effrayé de sa pâleur et de son abattement.
— Vous souffrez? dit-il d'une voix tremblante.
Elle essaya vainement de parler et de sourire. Plus effrayé encore , Alfred ouvrit la fenêtre.
— Vous appelez le ciel à mon secours, dit Lucy en respirant. f
Elle tourna la tête vers le parc et poursuivit : — Maman est bien lente à revenir.
Alfred, embarrassé, revint an piano et se mit à chanter, sans penser à ce qu'il chantait,
LA CLBf DC PARC. 17
la romance de Chérubin dans le Nozse di Figaro. Retombée dans l'extase, Lucy regarda le chanteur d'un œil allangui; et, pour cacher son trouble, elle détourna encore la tête et sembla poursuivre son rêve sous les vertes et frémissantes arcades du parc.
— Un beau soleil de mai, murmura Alfred en finissant de chanter.
Et, tout en disant ces mots , il songeait au soleil de la Provence , il songeait qu'au dernier mois de mai il adorait une grande dame de Marseille qu'il avait rencontrée sous une porte durant une averse. — Que vous êtes heureuse, poursuivit-il d'un air rêveur, que vous êtes heureuse d'avoir ce parc charmant pour vos promenades ! Des tapis d'herbe , des rideaux de feuillage, un orchestre céleste, voilà tout ce que je demande à Dieu pour l'éternité.
— C'est le seul attrait de notre solitude, dit Lucy d'une voix étouffée et pénible ; il y a tout au fond , en face de la petite porte de sortie , une sombre allée de tilleuls où je me promène souvent le soir... pour rêver à l'Angleterre... Ces heures de tristesse et de solitude sont les meilleures que j'aie passées. Je regarde les étoiles, j'écoute les feuilles, el mon âme s'envole avec délices.
— Oh ! oh ! voilà une Anglaise romanesque, pensa Alfred. — Hélas ! dit-il tristement , moi j'ai tout simplement les rues de Paris pour promenade et ma fenêtre pour solitude. '
En parlant Lucy avait détaché sa main du fauteuil. Tout d'un coup , par un mouvemsnt nerveux, elle offrit à Alfred une clef qu'elle venait de prendre à sa ceinture. Le maître de musique regarda d'un œil effaré la blanche main de Lucy, il voulut la saisir; mais ayant aperçu la clef et devinant que c'était la clef du parc , il demeura indécis. La foudre eût passé devant lui sans lui causer une pareille émotion. Ses lèvres blanchissaient, son cœur battait à se briser. Cependant Lucy était adorable de candeur, et en la regardant il devina que nulle pensée impure n'avait passé sur la blanche chasteté de son front. Cette clef qu'elle offrait sans rougir, c'était la clef de son cœur et non de sa vertu ; elle aimait sans doute , mais son amour n'avait pas touché la terre du bout des ailes ; elle voulait rêver à deux dans la sombre allée où elle avait tant de fois rêvé seule : voilà tout. Les anges les plus purs ne l'eussent pas condamnée. Alfred voulut enfin prendre la clef, mais il était trop tard : comme il avançait une main craintive, la clef tomba à ses pieds; et
Lucy, tout abattue,' la tète courbée sous le repentir, le cœur brisé comme si la clef l'eut frappé en tombant, jeta au musicien pétrifié un triste regard où il y avait de la colère, du mépris et de la douleur • Il ramassa la clef et s'enfuit. Toute cette scène s'était passée en quelques secondes , et Sterne seul vous l'eût bien racontée.
En franchissant le seuil du vestibule Alfred eut le cœur déchiré par un sinistre de la pauvre Lucy; tout effrayé, tout éperdu et tout haletant, il s'élança vers le bois de Meudon, où il suivit le sentier le plus touffu, comme pour se dérober à tous, au soleil même. Durant une heure il alla devant lui sans dessein et sans pensée, ou plutôt égaré par des desseins et des pensées sans nombre. Le premier passant qui le rencontra se détourna de lui en pâlissant et le suivit longtemps du regard avec inquiétude. En effet, Alfred avait l'œil hagard, la démarche d'un fou, la mine tragique d'un malheureux qui cherche un arbre pour se pendre. Le soleil se coucha, et les vapeurs flottantes de la nuit surprirent le musicien sur la lisière du bois. Sans qu'il s'en doutât, il avait faim depuis longtemps, et l'instinct le conduisit dans Meudon. au premier cabaret venu, où
il prit un repas assez mauvais. Quand il «n sortit la nuit était obscure ; au-dessus des toits la lune montrait à peine sa corne d'argent au travers des nuages rapides. II s'avança lentement vers le logis de mistress W..., se détournant à chaque rencontre, tressaillant à chaque bruit. Quand il fut dans les champs qui séparent le village du parc il reprit un peu de calme et de sérénité, il recueillit les mille pensées qu'il avait eues depuis midi, il ressaisit toute sa raison, et s'asseyant au pied d'un arbre, devant un champ de seigle en fleur dont les épis ondoyaient comme un fleuve, il voulut réfléchir de toutes ses forces, mais la rêverie revenait sans cesse. Il voyait apparaître Lucy dans le vague de la nuit, pâlie encore sous les mornes clartés de la lune ; la triste amante venait avec sa nonchalance accoutumée lui dire sa tendresse, et, saisi par le vertige, il se jetait à ses pieds avec adoration plutôt qu'avec amour; Car, à ses yeux, la blanche Lucy n'avait rien de terrestre ; c'était un ange qui se trouvait par méprise au milieu des femmes ; il n'avait jamais rien vu d'aussi diaphane. — Sa maki,* murmurait-il, je la briserais en la touchant; ses yeux, je les fermerais à jamais au premier baiser. Si ce n'est plus un ange, ce
n'est pas encore une femme ; c'est un enfant qui n'a pas entendu l'heure d'aimer ; je n'irai pas dans le parc : ce serait une profanation.
Alfred regarda longtemps la petite clef; il leva la main pour la jeter dans le seigle, mais la main retomba avec la clef. — Je divague un peu, reprit-il avec un profond soupir. Miss Lucy est tout simplement une jeune fille de dix-sept ans qui marche sur la terre comme toutes les autres ; elle est amoureuse d'un pauvre diable de musicien ; après tout , c'est une fantaisie assez commune ; elle m'a offert la clef d'un parc où elle se promène, cela prouve sa confiance en moi et peut-être en elle-même. — Alfred se leva et avança de quelques pas vers le parc. — Je n'aime pas miss Lucy... Et, réfléchissant un peu : — Ma foi, mon cœur n'eût pas dit cela aussi vite que ma bouche.
Il arriva en chancelant à la porte du parc ; il s'appuya contre la muraille, et regarda le ciel comme pour interroger Dieu ; le ciel était redevenu pur. Il écouta de toutes $es oreilles ; il nfentendit que le frémissement du feuillage et Je battement de son cœur. Enfin, ias de combattre, il mit d'une main agitée la clef dans la serrure, et, après avoir doucement et lente-
2 LE8 REVERANTS. 3
ment ouvert la petite porte, il marcha ter» l'allée de tilleuls avec des tressaillements sans nombre. Lucy n'y était pas ; Lucy ne vint pas. Vainement il la chercha sous les arbres, dans les bosquets. Après une demi-heure d'attente, une demi -heure toute pleine d'agitations, if sortit presque joyeux ; il referma la porte en respirant, et jeta la clef par-dessus la muraille, vers l'allée de tilleuls»
— Ainsi, dit-il en reprenant son insouciance et sa liberté, je me délivre de cette fatale clef, et je prouve à miss Lucy que je suis venu : maintenant je m'en lave les mains»
Quand il eut dépassé Meudon , quand son oppression se fut dissipée, il s'écria avec enthousiasme :
— O Lucy! que vous êtes belle t
Et il se mit à regretter de ne pas l'avoir vue dans l'allée solitaire.
— Insensé! et j'ai dit que je ne l'aimais pas!...
A son retour à Paris Alfred était devenu éperdument épris de miss Lucy. Il eut maintes fois le désir de retourner sur ses pas, de franchir le mur du parc et de ressaisir la clef. Il succombait sous la fatigue et l'émotion; il s'endormit dans un coin de sa chambre, il s'en-
LA GLBf DU PAIC; il
dormit sans perdre les songes, caressants de cette aventure si romanesque et si ravissante* Le surlendemain, il était pâle comme la mort quand il franchit le seuil du logis dé mistress W... La femme de chambre vint à lui avec in* quiétude.
— Oh ! monsieur Alfred , de grâce , allezvous-en tout de suite, et gardez-vous bien de revenir. Madame est furieuse; elle vous accuse d'avoir perdu sa fille; elle m'a presque chassée ce matin.
Et, poursuivant d'un air mystérieux :
. — Vous ne savez pas? Cette pauvre miss Lucy est bien malade ; je la veille de tout mon cœur... Ah! monsieur, si vous saviez.. •
Un battement de porte fit bondir Lisa.
— Madame ! dit-elle avec terreur.
Elle, fit signe à Alfred de partir, et s'envola à l'autre bout du corridor. Alfred sortit, à demi brisé par cette secousse ; il suivit le premier chemin venu , et se mit à battre la campagne de l'esprit et des pieds. Jusqu'au soleil couchant il tourna autour du parc de mistress W... comme la phalène autour d'une lumière; mais , dès les premières ombres , il alla s'appuyer contre la petite porte, et y demeura jusqu'au milieu, de la nuit dans une torpeur pro-
24 LA CLEf JMJ PARC.
fonde, regardant par les interstices de eeUe porte, écoutant sans y rien comprendre les rumeurs endormantes des champs, il passa le reste de la nuit dans une auberge de Meudon, et le lendemain il erra comme la veille; mais le lendemain son àme réveillée fut sensible à tous les déchirements de la douleur, son cœur ranimé s'alluma aux lèvres ardentes de l'amour. 11 aimait Lucy comme on aime sa pre* mière maltresse quand elle est noble et belle, et même quand elle n'est ni noble ni belle, le premier amour a tant d'éblouissements ! Vainement il essaya de voir la femme de chambre, qui ne sortit pas ce jour-là; vainement il envoya sous les fenêtres de Lucy un joueur de vielle qui joua des airs chers à la pauvre malade; la fenêtre s'ouvrit, on jeta quelques sous au joueur, et encore ce ne fut pas Lucy.
Enfin sept grands, jours se passèrent pour Alfred dans tous les tourments de l'attente, dans tout le martyre de l'amour, dans toutes les angoisses du désespoir.
Un soir, la nuit était sombre, le ciel se voilait, l'éclair sillonnait l'horizon. Alfred s'avançait lentement vers la petite porte du parc, conduit par l'habitude plutôt que par l'espérance, quand tout à coup il fut surpris par l'apparî-
tîon d'une ombre. Il devina que c'était Lucy ; il courut à sa rencontre. Elle chancelait et s'appuyait à tous les troncs d'arbre du sentier; elle était pâle comme une mourante, et, ensevelie dans une grande pelisse de soie , on eût dit qu'elle sortait du cercueil. Elle respirait avec amertume les restes desséchés du bouquet de primevères. A la vue d'Alfred elle rejeta son capuchon sur ses épaules et inclina languissamment la tête. Alfred l'atteignit bientôt et lui saisit la main avec tendresse : la blanche main de Lucy n'opposa aucune résistance, mais sembla insensible. Us entrèrent silencieusement dans le parc. Arrivée sous les tilleuls Lucy s'arrêta soudain plus affaiblie et plus chancelante.
— Mon Dieu ! qu'avez-vous donc? dit Alfred avec effroi.
— Vous m'avez tuée ! murmura-t-elle d'une voix éteinte. •
Et sa main s'échappa de celle d'Alfred.
— Hélas ! je le sens bien, je ne suis déjà plus que l'ombre de moi-même.
Et elle soupira et poursuivit en souriant :
— Comme dit le poëte anglais , la Mort a soufflé sur moi; je la respire partout, jusque dans ce bouquet que j'ai fané sous mes lèvres*
Toute défaillante Lucy se laissa tomber sur un banc de pierre. Tout éperdu Alfred tomba agenouillé devant elle.
— Mourir! dit-il d'une voix sombre, mourir! Pourquoi, mon Dieu ?
— Pourquoi!... La clef que vous aviez laissé tomber m'a frappée au cœur... On ne guérit pas de ces blessures- là../
Et, après un silence :
— Aujourd'hui, pour la dernière fois, je suis venue sous ces tilleuls bien-aimés, peut-être dans l'espérance de vous y voir... l'amour m'a conduite par la main, car je vous l'ai dit, monsieur, je vous aime... Mon Dieu ! suis-je donc coupable d'aimer? Est-ce pour haïr que vous m'avez donné une âme? N'envoyez-vous pas la rosée à toutes vos fleurs? Suis -je donc une fleur maudite ? — Oui , monsieur, je vous ai trop dévoilé mon cœur; mais tout ce qui passe dans mon cœur passe aussi sur mes lèvres; et puis, pourquoi vous cacher ce que j'avais avoué à Dieu : ce n'était pas là un bien grand péché...
Elle sourit encore et reprit avec mélancolie : — Et pourtant ça été pour moi un péché mortel... car j'en mourrai, je le sens bien. J'étais une pauvre fille toute chancelante au milieu
LA CLIF BU »A*C. 37
du monde, l'amour devait me relever ou m'abattre , et c'est fini... Quand la vigne ne peut atteindre l'ormeau elle tombe. Âh! si vous m'aviez tendu la main !
Alfred, accablé, pressait tendrement la main de Lucy sous ses lèvres émues.
— Je perds la tète , reprit-elle en s'agitant un peu ; mon Dieu, pardonnez-moi mon aveuglement; puisque vous m'avez punie, vous m'avez pardonné.
— Hélas ! dit tristement Alfred, c'est à moi de demander pardon.
Lucy le regarda d'un œil éteint; bientôt elle sembla sortir d'un rêve, et, plus abattue encore, elle murmura avec une voix glaciale :
— Pourquoi done étes-vous venu puisque vous ne m'aimez pas?
Alfred la contempla avec une adoration religieuse :
— Mais je vous aime de toute mon âme !
— Vous m'aimez? dit Lucy en s'animant; n'est-ce pas un mensonge? De grâce, dites-moi toute la vérité. Vous m'aimez, et vous me laissez mourir en silence ! Mais votre amour m'eût sauvée ! Déjà je me sens revivre, mon pauvre cœur tressaille d'espérance. Vous m'aimez ? Oh ! si vous saviez comme cela me fait du bien.
Lucy laissa tomber sa tète sur le sein d'Alfred*
— O Lucy ! je me crois indigne de vous ai* mer, mais je sens que l'amour élèye les plus petits jusqu'au ciel.
— Oh ! oui, s'écria Lucy, qui s'égarait*
Et, durant plus d'une minute, ils restèrent tendrement appuyés l'un sur l'autre, immobiles et silencieux comme s'ils eussent craint de chasser leur rêve, de voir s'évanouir leur enchantement.
La brise secouait autour d'eux toutes les ivresses du soir; la lune s'était amoureusement voilée 5 les branches frémissaient de toutes leurs feuilles.
Mais cet instant de pures délices passa rapide comme l'éclair, comme le son de la cloche, comme le parfum de la pervenche. Alfred ayant parlé de la joie des anges que Dieu leur préparait, le charme se dissipa soudainement pour Lucy, car elle se souvint qu'elle allait mourir.
Elle se détacha lentement des bras d'Alfred et dit avec amertume : — De la joie ! je vais en chercher ailleurs.
Et elle contempla le ciel, et, aux rayons à& la lune, Alfred vit deux larmes déborder ses beaux yeux ; la première tomba brûlante sur
la cur du »à»c. 99
sa main, l'autre arrosa la joue de Lucy. Exalté par la poésie de sa douleur, il sécha rapidement cette larme sous ses lèvres ardentes. Ce baiser fut léger comme le frôlement d'ailes d'un oiseau ; l'âme d'Alfred, plutôt que ses lèvres , avait passé sur la joue de Lucy. Elle fut à peine émue par ce chaste baiser, et, secouant la tète avec une tristesse inexprimable, elle murmura:
— Il est trop tard.
A cet instant la voix de mistress W... retentit sous les tilleuls.
— C'est maman qui m'appelle, dit Lucy.
Alfred lui ressaisit la main en murmurant :
— A demain.
Lucy appuya encore son front sur le sein d'Alfred, et, avec un soupir : — Adieu, répondit-elle.
Et elle s'éloigna lentement, leptement, comme une amante qui fuit à jamais le lieu du rendeavous. Alfred la suivit d'un regard désolé ; il la perdit de vue sous une charmille, il la revit ' sur le perron, puis elle disparut encore : entre eux tout finit.
Il sortit du parc en pleurant. La nuit s'a* vançait quand il revint à Paris. Il eut à peine une heure de sommeil, car, aux premières blancheurs de l'aube, il fut réveillé par un de
30 L4 CM? DU P4RG.
ces rêves terribles que Dieu nous envoie dans* toutes les secousses de notre vie. H avait retrouvé Lucy dans un sépulcre, et, détournant les plis du linceul, il avait vu une clef ardente qui dévorait le cœur de la pauvre enfant.
Dès le soleil levant il se remit en route pour Meudon en suivant le cours de la Seine : il se décidait à braver tous les obstacles pour revoir Lucy. Au-dessus de Grenelle une troupe de corbeaux lui jeta au cœur de sinistres croassements. Il était depuis longtemps aguerri contre les augures; cependant ces croassements, qui ranimaient son mauvais rêve, firent évanouir sa dernière espérance. — Je ne la verrat plus, dit-il en levant les yeux au ciel.
Vers huit heures du matin il arriva chez mistres W... avec cette morne fierté que donne la douleur; il était pâle , il était sombre, il avait les lèvres blanches et les yeux égarés. Trouvant les portes ouvertes, il pénétra dans les premières salles en murmurant tout bas le nom adoré de son amante. La maison semblait déserte, partout un silence de mort. En passant sous la chambre de Lucy il entendit un sanglot : il s'élança sur l'escalier, et dès qu'il fut à la porte de cette chambre il revit Lucy; — mais Lucy était morte.
Mistress W..., qui, malgré les prières d'un vieux médecin, voulait épuiser ses larmes au lit funèbre de sa fille, accourut vers Alfred en gémissant, se jeta dans ses bras avec égarement, et, laissant éclater tout son désespoir, lui dit d'une voix brisée : — Elle vient de mourir, ma pauvre Lucy... ma seule enfant !••• -Cette nuit elle m'a tout confié : vous l'avez tuée, monsieur!... Vous l'avez tuée, et pourtant je vous remercie. .. Vous remercier !
Mistress W... recula par un mouvement nerveux, saisit dans sa poche la petite clef du parc, qu'elle-même avait ramassée dans l'allée de tilleuls , et , la jetant aux pieds d'Alfred avec le délire de la douleur elle poursuivit ainsi : — Maintenant qu'elle est morte, allezy : vous trouverez sa tombe !
Je vous avais bien dit, mon ami, que vous feriez une mauvaise fin ! Dieu sait que je ne suis point complice de vos erreurs; vous-même n'avez pas oublié les efforts que j'ai tentés pour vous éloigner de l'abîme où vous venez de vous laisser choir. Depuis longtemps je m'effrayais de vous voir élargir chaque jour le cercle de vos relations littéraires. J'avais beau me dire que vous étiez un homme grave, d'un sens droit, d'une saine raison, une bonne et brave nature, inaccessible sur tous les points à la contagion des belles- lettres : je vous suivais
56 HOBACK.
cependant d'un regard inquiet dans le monde de votre choix , je vous signalais les dangers qui menaçaient votre inexpérience. Rappelezvous ces longues soirées d'hiver ou je jouais près de vous le rôle de Gassandre. Mon ami , vous disais- je avec un sentiment de douleur véritable qui vous faisait sourire, ingrat ! mon ami, vous abordez une mauvaise voie. Ne craignez -vous pas qu'un beau matin la soif de la célébrité ne vous prenne à la gorge? Êtes-vous bien sûr de ne point perdre, au contact des vanités contemporaines , la simplicité de vos goûts et la modestie de vos ambitions? La vie douce et paisible que vous rêviez hier, demain rappellerez -vous encore? Vos yeux chercheront-ils encore avec amour les montagnes de votre patrie et le beau fleuve où vos coteaux se mirent? Ce coin de ciel qui vous a si longtemps souri déjà ne vous semblet-il pas bien terne et bien borné ? L'image calme et sereine des félicités auxquelles vous aspiriez avec ardeur n'a-t-elle point déjà pâli dans votre àme désenchantée? Abjurez, croyez-moi, des relations brillantes, mais dangereuses ; gardezvous d'approcher des sources de la publicité : vos lèvres finiraient par y boire. Que l'exemple de l'un de vos amis les plus chers soit fécond
HOAACS. 57
pour vous en enseignements de tous genres. Ne voilà-t-il pas, je vous prie, un sort bien digne d'envie ! Allez, c'est assez d'une victime sur l'autel des dieux vengeurs. Laissez croire à cet ami qu'en sacrifiant son repos il a du moins assuré le vôtre, que le prix de sa liberté a payé la rançon d'un frère. Laissez-lui ces douces croyances; laissez-le, misérable esclave, creuser péniblement un sillon stérile sur le sol d'airain où la nécessité l'enchaîne ; et vous , plus sage et plus heureux, suivez docilement le sentier sablé de votre destinée. N'apercevezvous pas, à travers les peupliers qui bordent la route, la fumée du toit domestique, et la famille qui vous sourit, vous appelle et vous tend les bras?
Ainsi vous parlais-je, avec une sollicitude iûen vraie, avec une affliction bien sincère; car vous savez si je vous aime ! Vous êtes un des rares fleurons qui ne se soient pas détachés de la couronne de mes amitiés ; je vous ai retrouvé partout, dans mes bons et dans mes mauvais jours; nous avons marché côte à côte sur les mêmes graviers et sous les mêmes ombrages. Vous vous êtes assis entre bien d'autres au banquet de mes félicités, mais vous êtes le seul qui ne se soit point levé lorsqu'on m'a 2 4.
58 HORACI.
présenté la coupe des amertumes : soyez mille fois béni ! Vous m'avez consolé de bien des défections , vous m'avez aidé à porter le fardeau des ingratitudes; vous seul avez aimé le voyageur absent , vous seul l'avez protégé contre l'irréligion des affections éteintes : lorsqu'on a lâchement calomnié les cris d'un cœur saignant, les sanglots d'une douleur étouffée, votre voix seule, avec une autre, s'est élevée pour me défendre. Que Dieu vous rende en larmes de joie toutes les larmes amères que vous avez essuyées alors ! Votre tendresse inquiète m'a suivi partout dans mon long pèlerinage : sur les bords de l'Arno, dans les champs du Latium, aux rivages de Parthénope, partout votre voix fidèle, traversant les monts et les mers, est venue me trouver et relever mon courage abattu. A l'obscur exilé qui# ne demandait rien vous avez sacrifié l'éclat des amitiés glorieuses : au retour, vos bras se sont ouverts pour me recevoir; et vous m'êtes toujours resté, âme stoîque et inébranlable, cœur d'oréprouvé cent fois au creusetdu dévouement! Jugez donc quel fut mon effroi lorsque je vous vis aborder les voies fatales qui vous détournaient du but prochain de votre avenir! J avais rêvé pour vous une vie si molle et si