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paisible! tant de fois votre destinée m'était apparue , dans mes songes , calme et sereine comme un lac dormant sous les aulnes! je m'étais si bien dit que vous me garderiez une place dans votre repos , un refuge dans votre bonbeur, un petit coin de terre où je pourrais aller, fatigué et meurtri, tomber près de vous sur la mousse ! Car vous n'avez point oublié les projets que nous avons si longtemps caressés ensemble : vous vous rappelez qu'au déclin de la jeunesse , à cet âge où les forces fléchissent, où tout espoir s'est retiré de notre âme , où toute illusion s'est effeuillée pour ne plus reverdir, je devais aller vous demander la paix et le silence et des réalités plus douces que les illusions elles-mêmes. N'aviezvous pas compté sur moi pour enseigner à vos enfants le français, que je ne sais pas, et le latin, que je ne sais guère? ne me réserviez-vous pas la dignité de garde-chasse dans vos domaines , de magister dans votre village? n'aviez-vous pas, sur les bords de quelque ruisseau , un moulin dont je devais être le meunier châtelain, trônant sous un berceau de trembles et de saules? Vous le savez, tous mes vœux étaient là : pendant que nos amis aspiraient au pouvoir et se partageaient le monde , je ne voulais qu'un moulin
sur l'eau, une rivière coulant sous un tapis de nénuphars et des canards plongeant entre les roseaux de la rive. Je ne songeais même pas à la gloire de chanter, le dimanche , au lutrin , dans l'église de Blankafort. Je vous demande à quoi m'a servi la modestie de mes ambitions. Je regrette de n'avoir point sollicité le consulat de Téhéran ou l'ambassade de Constantinople. Cependant le jour approchait où vous deviez quitter Paris et me laisser seul sur la brèche ; Hippocrate allait vous décerner enfin ce diplôme si longtemps attendu, saint et précieux brevet de bonheur et d'obscurité. Vous le diraije? ce jour de la séparation, d'une séparation bien amère, je l'appelais de tous mes vœux, je le saluais de loin avec transport comme le' jour de notre délivrance. Vous n'étiez, Dieu merci, ni romancier ni poëte : vous aviez côtoyé les haies de la vie littéraire sans vous accrocher aux épines, et vous alliez rentrer, pur de prose et de vers , sous le toit domestique. Ah ! si vous saviez combien je vous enviais, combien aussi j'étais heureux de voir la destinée vous donner le bonheur qu'elle m'avait promis ! c'était me le donner deux fois. Dans ma joie, je devançais la vie, j'enjambais l'avenir ; hâtant par la pensée le jour de notre réunion,
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je quittais Paris pour aller vous surprendre. Adieu Paris, les théâtres et la presse ! En partant j'avais renversé mon encrier et fait des cure-dents de mes plumes. Oh! les beaux rêves, les beaux rêves d'enfant qui me berçaient sur le toit de la diligence! chaque tour de roues me rapprochait de vous ! Comme le. cœur me battait doucement en gravissant la montagne où votre ville, comme un nid d'aiglons, est perchée ! Je reconnais les lieux que vous m'avez dépeints, la vieille église protestante, les rues montueuses et noires, le boulevard entourant la cité d'une double ceinture de feuillage. Ami, voilà votre maison : elle est bien ce que vous m'aviez dit, d'un aspect élégant et simple, et dominant les belles vallées. Les sables de la Loire étincellent au loin aux rayons du couchant ; l'automne a rougi les pampres de vos coteaux ; j'entends autour de moi les pas près* ses des troupeaux qui rentrent aux étables. Cependant je m'approche : votre compagne, assise sur le seuil de la porte, interroge le sentier qui doit vous ramener au gîte ; de blondes têtes groupées autour d'elle me regardent curieusement. J'avance et je me nomme. — Ah! c'est vous ! me dit-on en me tendant une main que je baise. Nous vous attendions, car on vous
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connaît bien ici. Tenez , notre aîné s'appelle Jules, et nous parlons souvent de vous. — On m'entoure, on me fait asseoir, on m'apporte les raisins de vos treilles et les fruits de vos vergers. Vous êtes allé le matin à Blankafort visiter quelques malades, et Ton répète à chaque instant que vous serez bien heureux au retour. On cause de choses et d'autres ; on me questionne sur notre vie de Paris , sur l'emploi de notre jeunesse; on est presque jaloux du passé, on redoute jusqu'au souvenir des joies qui ne sont plus. Je rassure les tendresses troublées, je calme les susceptibilités inquiètes, je chante gravement les vertus de notre jeune âge : on sourit et l'on doute. Mais voilà que les pas d'un cheval se font entendre du coté du sentier : les enfants ont reconnu ce bruit et courent à votre rencontre. — C'est lui ! me dit tendrement une voix que vous connaissez, et nous allons à vous, précédés de l'enfance joyeuse. Les pas se rapprochent, et bientôt, au détour du chemin, vous apparaissez, 6 trois fois sublime docteur! Vous m'avez reconnu bien vite, et je suis dans vos bras.
Pendant que je me couronnais niaisement des fleurs et des rubans de l'idylle, et que, pareil à Mélibée, j'embouchais les pipeaux
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champêtres, vous, monsieur mon ami, vous riiez de ma sécurité et vous complotiez sourdement contre votre bonheur et le mien. Àh ! je vous l'avais bien dit que vous finiriez mal, que vous vous perdriez, qu'à force d'aller dans cette maudite galère, un beau jour vous y resteriez ! Vous n'avez tenu aucun compte de mes paroles, vous vous êtes raillé de mes prophéties : qu'en est-il résulté? le mal s'est-il fait attendre? dites, étais-je un faux prophète? Ah! malheureux, où allez-vous et quelles fatales idées sont les vôtres?
Savez-vous ce que c'est que cette vie où vous entrez à pleines voiles? la connaissezvous bien, cette vie littéraire que vous abordez follement? Tout a été dit sur elle, et vous n'en savez rien encore. Écoutez. Je ne vous parlerai pas des haines et des rivalités qui font de la carrière des lettres un véritable 'cirque où la lutte n'a jamais de trêve, où l'art s'efface à toute heure devant la personnalité de l'artiste ; je ne vous dirai rien des exigences que cette vie de fer nous impose. Toute existence est un combat : lutter ici ou là, peu importe. Je veux vous confier, à vous qui avez encore tout l'orgueil d'une vertu qui n'a jamais chancelé , toute la rigide sévérité
d'une âme qui n'a jamais failli , je veux tous confier que , dans la carrière littéraire, il est bien difficile à l'homme qui n'a qu'une médiocre aisance de se garder pur et honnête; je veux vous dire aussi que , pour tout être qui n'est pas un être supérieur, le succès à des conditions honorables est presque impossible en nos temps. Votre sonde inexpérimentée n'a point encore touché les écueils~que recèle cette mer en ses flancs , et vous croyez que votre barque glissera sans sombrer sur ces flots amers et perfides ! Détrompez-vous, mon ami : la vie littéraire est semée de mille petits récifs contre lesquels viennent s'écorner et notre honneur et notre probité. Ce sont d'abord de légers accrocs qui égratignent à peine la conscience, mais qui, à force de se répéter, y font des entailles profondes. Bientôt l'austérité de nos principes s'émousse et s'amollit : nous devenons indulgents pour nous-mêmes, nous nous4 habituons à transiger lâchement avec notre dignité. Vous partez, au début, le cœur altier et la tête haute : vous aurez fait quelques pas à peine que vous marcherez déjà le front baissé. Je vous le dis du plus profond de mon âme, j'aimerais mieux vous savoir loin de moi, trottant, par le vent et la pluie, sur vos monts et dans
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Tes vallées, que de vous voir vous aventurer dans ce ruisseau où se crottent tant d'honnêtes gens.
Qu'est-ce qu'une vie où tout ce que le cœur a de tendresse , de sève et d'énergie s'exhale et se consume en passions factices , où toutes les choses nobles et belles se résument par la littérature , où tous les grands sentiments n'aboutissent qu'à de grandes phrases, où nous écrivons au lieu d'agir, où nous chantons au lieu de combattre? Ce n'est ni à nos amis ni à nos maîtresses, c'est à nos livres qu'il faut demander si nous savons aimer. Tout ce que Dieu. a mis de richesses en nous, nous le réservons pour nos livres, nous habillons d'or et de pourpre les héros de notre imagination, et nous nous promenons en guenilles dans les sentiers de la réalité. Ce que nous savons de la vie nous l'appliquons aux compositions de notre esprit, et nous négligeons la science de notre bonheur; nous élaborons avec soin la péripétie d'un roman, et nous gâtons toute une existence. Cet amour de l'art et ce profond oubli des soucis matériels sont fort beaux chez les grands artistes, et je les admire à coup sûr ; mais nous ne sommes , pour la plupart , ni de grands génies ni de bien grands artistes, 9 5
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et il arrive presque toujours que nous compromettons en même temps l'art et notre repos. C'est trop d'un.
Et puis, si vous saviez combien Fétat d'exaltation et d'effervescence dans lequel nous jette la vie littéraire ternit et désenchante le monde réel et nous rend le fardeau des devoirs odieux et insupportable ! si vous saviez combien il est cruel de tomber des régions de nos songes dans le désert où se remuent les hommes! C'est dans ces régions éthérées que nous apprenons à mépriser les vrais biens de la vie. Nous en descendons rarement, et nous nous y réfugions bien vite après avoir jeté sur la terre un regard froid et dédaigneux. Ces mépris des devoirs , ce détachement des choses de ce monde , cette vie qui s'use en contemplations solitaires, nous les avons revêtus de noms sublimes; mais, croyez-moi, ce n'est, le plus souvent, que l'égoïsme se cachant sous le manteau de la poésie.
Ecoutez donc, à ce propos, une bien longue et bien triste histoire qui vous sera profitable, j'espère ; écoutez-la patiemment et méditez-en la moralité. C'est une histoire véritable, mais vous pourrez , au besoin, la prendre pour un apologue.
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Vers la fin de l'hiver de 1820 le hasard me fit connaître un maigre et pâle jeune homme nommé Horace. Je le visitai quelquefois dans une mansarde qu'il occupait, rue du Four-Saint- Germain, à l'hôtel de l' Ange-Gardien. Il était pauvre, mais fier ; il avait surtout la pudeur de l'infortune. Son visage était beau, mais flétri; on voyait que les espérances avaient, en s'envolant, sillonné son front du bout de leurs ailes. Souvent je le rencontrai se promenant tristement sous les allées effeuillées du Luxembourg. Il ne me fuyait pas, mais je le savais amant jaloux de la solitude, et je le recherchais avec un médiocre empressement. Il se plaignait rarement; il parlait parfois avec quelque amertume d'illusions éteintes, d'ambitions déçues, de génie étouffé. Je me souviens qu'un jour , ayant grimpé à sa mansarde, je le trouvai appuyé sur une pile de volumes in-12. Il lisait à haute voix le chapitre d'un roman inédit : son geste était animé, son regard brillant, ses paroles brèves et saccadées. Lorsqu'il eut achevé il tira de sa poche un briquet Fumade, et faisant jaillir une étincelle du phosphore comprimé, il alluma un des feuillets du manuscrit et le jeta tout embrasé dans le foyer de sa cheminée prussienne.
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— Allez ! s'écria-t-il en lançant dans le brasier une foule de romans in- 12 ; allez, remontez au ciel, d'où vous n'auriez jamais dû descendre, pensées de mon cœur, œuvres tristes et chères ! Vous n'avez rien fait pour ma gloire ni pour mon bonheur !
Il continua longtemps de la sorte, et finit par arriver à un état d'exaltation qui m'effraya.
— Mon ami , lui dis-je, vous allez mettre le feu à la cheminée ! Calmez-vous , je vous en supplie !
Mais Horace ne m'écoutait pas : tous les volumes devinrent la proie des flammes; en moins d'une heure le sacrifice fut consommé.
Comme je l'avais prévu , la suie de la cheminée, qui avait depuis longtemps perdu l'habitude du feu, s'enflamma : une fumée horrible, mêlée d'étincelles, se répandit comme un drap funéraire sur la rue du Four, Les pompiers accoururent, et l'hôtesse de V Ange-Gardien fit jeter Horace à la porte. Je lui offris un asile qu'il accepta; mais deux jours après il disparut, je ne le revis plus jamais.
Vous savez que, l'été dernier, j'allai passer un mois dans le Bas-Poitou. Il est, près de Niort, un pays charmant et presque ignoré,
un pays méconnu comme le génie de mon pauvre Horace : c'est une petite contrée qui se nomme h Marais. La Sèvre s'y divise en canaux qui sillonnent la plaine en tous sens. L'hiver, la plaine est inondée; mais, au printemps , les eaux rentrent dans leurs lits naturels, et le Marais , fécondé par la vase que la Sevré y dépose en se retirant, se couvre de tous les trésors/ d'une végétation luxuriante. Les canaux sont bordés de frênes et de saules; les villages, semés çà et là , se mirent dans le courant de l'onde. Comme Venise, ce petit pays a ses gondoles; les canaux y tiennent lieu de sentiers ; chaque habitant a sa barque amarrée à la rive, et là, comme à Venise, les communications se font par eau. Aux premiers jours de juillet les chasseurs y vont en bateau tirer les goélettes qui viennent, durant Tété, cacher leurs nids entre les roseaux. Ce fut une chasse de ce genre qui m'attira , l'an passé, dans cette partie du Poitou. Mous étions là de joyeux compagnons et nous brûlâmes beaucoup de poudre. Le soir nous ramena au village prochain ; je laissai à mes amis les soins du repas frugal et j'allai visiter les eu* riosités du hameau. L* Angélus sonnait à l'église rustique ; les barques, chargées de foins 2 5.
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séché», glissaient et se croisaient sur la Sèvre; les faneuses, assises sur leurs meules, reines des champs sur leurs trônes de fleurs, se renvoyaient les éclats bruyants de leurs chants et de leurs rires ; le ciel était pur et calme, le soleil descendait lentement à l'horizon des vastes plaines : quelques ramiers Glaient, comme des flèches égarées, dans l'air bleu du soir.
Les harmonies du jour qui s'éteint sont pleines de mélancolie. Je m'éloignai lentement du rivage et j'allai m'asseoir, à quelque distance, sur un mur de clôture à hauteur d'appui. Je m'aperçus bientôt que ce mur entourait le ci* metière du village et je pénétrai dans l'enceinte. Il y avait çà et là quelques pierres tumulaires cachées sous les ronces, quelques croix de bois rongées par le temps. Dans nos campagnes la mort n'a pas plus de solennité que la vie. Cependant je remarquai, au milieu de ces tombes modestes , une pierre blanche qui s'élevait de quelques pieds au-dessus du sol. Je m'approchai et je pus lire, aux pâles lueurs du crépuscule, le nom gravé sur cet humble monument : ce nom était celui d'Horace. Je me découvris respectueusement, et, ramassant dans l'herbe un morceau d'ardoise qu'y avait apporté le vent, je traçai au-dessous
de l'inscription funéraire ces deux mots : Dits ignotis.
En sortant du cimetière je rencontrai le sacristain, qui venait de sonner l'Angelus. Il m'apprit qu'Horace, enfant de ce village, l'avait quitté jeune, et n'y était revenu que long* temps après, pauvre et mourant. 11 avait terminé, vers la fin de l'automne de 183J, une vie malheureuse, laissant une femme inconsolable et trois enfants en bas âge.
— Eh quoi! demandai-je, il était donc marié?
— Sans doute , répondit le sacristain ; ce soir vous soupez chez sa femme.
— Vous plaisantez, bedeau !
— Non, monsieur ; mais c'est toute une histoire à vous dire, et d'autres vous la conteront mieux que je ne saurais le faire. M. Horace revint au village en 1829 ; deux mois après son retour il épousa la fille de mattre Bideau l'aubergiste. Depuis Tannée 1882, année de mort et de misère qui laissa madame Horace orpheline et veuve à la fois , la pauvre femme a tenu et tient encore son auberge elle-même. Elle fait les matelottes dans le dernier goût, et vous en serez content, je l'espère.
— Ah çà ! mon cher, vous vous moquez de moi ! m'ccriai-je.
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— Je ne me moque jamais de personne, répondit le bedeau sans s'émouvoir ; je suis sacristain de cette, église, et je connais tous les devoirs que ce rang m'impose.
— Mon ami , lui dis -je , il est possible que nous nous trompions tous les deux : quel homme était - ce, je tous prie , que le jeune homme que vous avez connu ? Car, après tout, me disais-je à moi-même , si trois Horace ont existé à Rome en même temps, il n'est pas impossible que la France en ait compté deux à la fois ; et je ne saurais croire que mon Horace à moi, si pauvre il est vrai, mais si poétique, ait épousé mademoiselle Bideau et se soit fait garçon d'auberge.
— C'était un homme comme on en voit peu, me répondit le sacristain, un bel homme et un grand savant, mais (1er et sournois, à vrai dire. Il se jetait chaque matin dans une barque, et on ne le revoyait plus que le soir. Il partait toujours chargé d'un fusil et d'un épervier, et toujours il revenait sans une tanche dans son filet, sans une goélette dans sa carnassière. Il fuyait les fêtes et les ballades, évitait les jeunes gens de la ville, se souciait peu de son épouse et ne s'attablait jamais avec son beau-père. Maître Bideau fut bien fier de donner sa fille à un
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beau monsieur, mais au bout de buit jours il s'en mordait les doigts. Tout le monde vous dira cela , monsieur : c'est une histoire qui a fait assez de bruit dans le pays ; si Ton n'en parle plus à la ville, on en parle encore au village.
Le sacristain s'éloigna, et je restai longtemps rêveur à la même place : c'était bien mon pauvre poète ! La curiosité, et, H faut bien le dire, un appétit assez brutal, m'arrachèrent de ma rêverie. Je voulais connaître Mme Horace , je voulais aussi m'assurer que la renommée de ses matelottes n'était pas usurpée comme tant d'autres. Je marchai vers le cabaret , >que je n'avais point remarqué : c'est une maison blanche à toit plat; une treille centenaire en tapisse la façade ; l'aspect en est propre et riant. Un banc de bois était devant la porte , et sur ce banc nos amis m'attendaient. Nous montâmes au premier étage, dans la salle du festin. L'un d'eux, qui venait, en courant sur la rive, de se laisser choir dans la Sèvre, demanda une botte de sarment pour sécher à la flamme ses vêtements mouillés. Une petite femme assez avenante et assez gentille, mais dont la grâce se perdait sous un fâcheux embonpoint, apporta de ses mains rouges et potelées le sarment de-
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mandé, elle le jeta dans le foyer et l'alluma avec des feuillets que je lui vis détacher d'un livre poudreux et noirci. Cette femme était M"*6 Horace de F — , et ce livre un volume d'Horace ! 0 profanation !
— Gomment ! s'écrièrent mes compagnons lorsque je les interrogeai , vous ne savez pas cette histoire? Georges nous la contera au dessert.
C'est, mon ami, cette histoire que je vais vous dire.
Horace naquit, le 19 février de l'année 1798, à Coulon, petit village situé dans le Marais des Deux- Sèvres. Quelques historiens ont placé le lieu de sa naissance, les uns dans la Touraine, les autres dans le Berri : un jour viendra peutêtre ou toutes nos provinces se disputeront ce berceau ; mais j'affirme ici, pour prévenir toute espèce de contestation fâcheuse, que j'ai vu sur les registres de l'état civil de la mairie de Cou* Ion l'acte de naissance d'Horace. Il était, sans qu'on s'en doutât, d'une ancienne et illustre famille; son père possédait, avant la révolution de 89, de grandes propriétés dans le départe* ment des Deux-Sèvres ; on montre encore auprès de Niort les tourelles ruinées d'un château qu'il tenait de ses ancêtres, et que ses ancêtres
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avaient reçu, dit-on, de la munificence de saint Louis. De tout temps la famille d'Horace avait habité ce château comme un séjour de prédilection; sa famille l'habitait encore lorsqu'il partit pour aller prendre part au soulèvement de la Vendée. Il partit durant une nuit sombre, accompagné de sa noble épouse et d'un seul serviteur. Une heure avant son départ, le comte avait mis de ses propres mains le feu au castel de ses aïeux, et les lueurs de l'incendie éclairèrent longtemps la marche des trois fugitifs. La flamme dévora tout et ne laissa sur la colline que quatre tourelles noircies qui portent aujourd'hui le nom de Salbar. Depuis cette fatale nuit la vie du comte ne fut plus qu'un long combat, la vie de la comtesse qu'une longue misère. Cédant aux prières de son époux, Mme Horace de F — se décida à chercher un refuge loin des fureurs de la guerre : elle vint à Coulon faible et souffrante , et n'ayant pour suite que le vieux serviteur qui ne l'avait point délaissée; elle acheta une petite maison isolée, et y vécut triste et seule. Son mari venait parfois la visiter a la dérobée, mais son cheval était toujours à la porte qui piaflait en hennissant, et le comte, après quelques, heures bien courtes, hélas! et bien rapides, bien arrosées
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de pleura et de baisers, disparaissait à travers les marais.
Conçu dans l'effroi, dans la douleur et dans les larmes, Horace de F — vint au monde faible et malingre. Le comte de F — n'embrassa jamais son fils. Frappé d'une balle à la poitrine comme il franchissait les derniers bois qui le séparaient de l'asile où virait son cœur , il tomba sur la lisière d'une forêt ; et le cheval vint, sans son maître, frapper le sol de ses pieds fumants devant la porte de la veuve. La selle était sanglante et les harnais sanglants : à cet aspect Mm° de F — s'évanouit. Il était bien vrai qu'elle n'avait plus d'époux, que son fils n'avait plus de père !
Sa famille était dispersée- et ses biens vendus; les frais de la guerre vendéenne avaient absordé la fortune de son époux : elle accepta la vie comme un devoir et la dévoua tout entière à son enfant. A demi brisée par le sort, elle se rattacha aux espérances maternelles, dernières branches qui fleurissent dans la vie de la femme alors que toutes les autres sont morte» et desséchées. Après avoir réalisé ce qui lui restait de fortune , après avoir vendu ses diamants et ses bijoux, débris éparpillés de son ancienne splendeur, Mma de F — se
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trouva à la tète de quinze cents livres de rentes. Ce modeste revenu suffisait à ses besoins. ; elle se résigna et attendit l'avenir avec sécurité. Témoin et victime des persécutions ré* centes qu'avait subies la noblesse de France, prévoyant vaguement que l'aristocratie, comme un arbre frappé dans le tronc, venait de recevoir un coup dont elle ne se relèverait jamais, pressentant d'ailleurs combien un grand nom sans fortune devait être un lourd et rude far* deau, Mme de F — résolut d'élever son fils dans l'ignorance de son origine et de préserver sa jeunesse du souffle des ambitions. Abjurant sans peine l'orgueil d'un rang dont elle avait épuisé tout le fiel, elle ne rêva plus pour elle et pour Horace qu'un avenir simple et modeste, à l'abri des séductions du monde.
L'enfance d'Horace ne fut signalée par aucun événement remarquable : il s'éleva et grandit comme s'élèvent et grandissent les enfants les plus vulgaires. Né faible et débile , l'exercice le fortifia ; il dut à sa mère les premiers éléments d'upe éducation saine et robuste. Joseph, ancien serviteur de son père, lui enseignait l'escrime et l'équitation ; aucun chasseur ne savait mieux qu'Horace tirer une goélette au vol ou bien un lapereau à la course. Ce-
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tait un beau garçon, ardent, pétulant et tendre ; son regard était fier, et il y avait autour de lui je ne sais quelle atmosphère d'aristocratie native. Au reste, il ignorait lui-même l'instinctive noblesse de ses manières ; sa mère lui avait transmis à son insu cet héritage des nobles races, le seul qu'on n'a pu leur ravir. Horace se mêlait volontiers aux travaux et aux jeux du village ; sans lui il n'était point de fêtes complètes. Lorsqu'il paraissait aux ballades des hameaux voisins avec son fusil sur l'épaule et ses chiens qui ne le quittaient pas, les femmes de la ville l'observaient avec intérêt et demandaient quel était ce jeune homme ; mais lui, rustique et sauvage, jetait à peine sur elles un regard froid et superbe. Impérieux et colère avec tous, il se montrait toujours près de sa mère caressant et soumis. Durant les beaux jours on voyait chaque soir leur barque filer sur la rivière et gagner les canaux déserts. Horace et Joseph ramaient ensemble, et Mmo de F — , assise sur un banc à la poupe, rêvait en regardant son fils. Horace ignorait que sa famille eût jamais joui d'une aisance plus grande que celle qu'il possédait alors, et ne s'inquiétait même pas de savoir s'il était au monde une fortune plus brillante et plus