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élevée que la sienne. L'éducation qu'il avait reçue n'avait développé en lui aucun besoin qu'il ne put satisfaire ; chaque jour amenait ses travaux et chaque saison ses plaisirs. Quant h la question d'avenir, les préoccupations d'Horace n'étaient jamais allées au delà du lendemain. Il occupait son corps par une vie laborieuse et active, laissait volontiers son esprit en friche,' -faisait un médiocre usage de la pensée, et ne donnait à son cœur que des aliments sains ; il n'écrivait guère que la dépense de sa maison, et n'avait jamais lu que quelques volumes d'histoire qui l'avaient endormi. Joseph avait sauvé de l'incendie du Salbar un Traité du Blason et l'avait précieusement conservé : aussi ne sauriez-vous imaginer la douleur du pauvre Joseph lorsqu'un jour il ne trouva plus que la reliure de ce livre. Horace avait bourré son fusil avec les feuillets. Ce Joseph devait être une espèce de Caleb , dont je vous fais grâce. On a tellement abusé du serviteur sentimental qu'il faut reléguer leur biographie» à tous dans l'histoire des chiens fidèles. • Horace était donc un fort beau , fort brave et fort digne garçon, qui faisait la joie de sa mère et qui pouvait se dire heureux entre tous* j'imagine. Il n'avait point traîné ses chausses
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dans la poussière des écoles; un cuistre ne l'avait pas bourré de latin, de grec et d'algèbre; on ne lui réservait ni l'avenir d'un homme d'État, ni les destinées d'un tribun, ni la gloire de la science et des lettres ; il ne consumerait point ses plus belles années à poursuivre la conquête des trésors inutiles* C'était un enfant de la nature, et il jouissait des biens qu'il avait sous la main. Il ignorait l'histoire des républiques anciennes, mais il savait celle des plantes et des fleurs; il connaissait la culture des champs, et il demandait à la terre ce que nous demandons à notre intelligence; il fatiguait le sol et lais* sait son esprit au repos. Il aimait à voir le soleil se coucher derrière les aulnes , et cependant il ne se croyait pas poète ; son âme percevait toutes les beautés de la nature extérieure, s'épanouissait avec les bourgeons, répondait à toutes les harmonies de la terre et du ciel, et cependant il ne faisait pas de vers, il était lui-même une de ces beautés qui s'ignorent, une des poésies de la création. Plus heureux qu'aucun de nous, il réalisait avec sa mère tous les charmes de la famille ; ils coulaient ensemble une vie d'amour et de tendresse.
A peine échappons « nous aux jours de l'en-
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fance que l'étude nous enlève aux joies du toil domestique, aux douceurs du foyer maternel; nous arrivons à la virilité , et nos mères nous connaissent à peine; nous avons grandi , nous nous sommes élevés, nous avons vécu loin de leurs caresses pour nous faire une destinée : nous avons abjuré la plus douce de toutes , et celle-là nous n'avions qu'à nous asseoir pour en jouir. Mais non, il faut satisfaire à l'orgueil des parents , il faut obéir aux ambitions qui nous dévorent, il faut aller loin de la sœur qui nous aime, loin de la mère dont nous devrions fleurir les vieux jours, loin de nos compagnons d'enfance, loin de tout ce qui est bon, pur et saint; il faut aller tenter la gloire, et la fortune, et les honneurs, et les dignités ; il faut aUer apprendre à devenir quelque choie. Nous sommes tous de misérables niais : qu'apprenons-nous? à nous faire durs et égoïstes, à nous forger un cœur de pierre, à briser toutes les nobles cordes qui vibraient en nous, à calomnier l'amitié et l'amour, à tout sacrifier au but de notre ambition ; puis, lorsque nous y arrivons et qu'à la place du bonheur rêvé nous ne trouvons que le vide, nous voulons réveiller les voix que nous avons étouffées, renouer les cordes que nous avons brisées, ranimer le 2 6.
cœur que nous avons éteint ; et nous ne le pouvons pas : la famille ne nous connaît plus, notre cœur est impuissant, l'amitié nous a oubliés, l'amour est mort en nous ; et l'ennui s'asseoit, immobile, sur ces ruines que nous avons faites.
N'est-ce pas là, mon ami, ce que nous appelons la science de la vie ? Mme de F — l'avait comprise autrement, et je crois que son fils s'en trouvait assez bien. On m'a dit que jamais le ciel n'éclaira une jeunesse plus joyeiise que celle d'Horace; que jamais, à l'entrée de la vie, sentiers plus frais et plus riants ne s'ouvrirent devant un enfant des" hommes. Hélas! tout bonheur est une dette que nous contractons envers la destinée, et le sort vient tôt ou tard, créancier impitoyable, nous présenter le mémoire de nos félicités et réclamer son salaire.
Chaque phase de l'existence est marquée par un malheur inévitable, la vie est jalonnée par des tombeaux. Horace entrait à peine dans sa vingtième année lorsque la mort frappa Mme de F — . Tous les amours de la femme s'étaient fondus chez celle-ci dans l'amour maternel, seul amour, avec celui de Dieu, qui ne trompe et ne s'éteint jamais. Le cœur de Mme F — avait donc résumé toutes les tendresses de la mère, de l'amie, de la sœur, et quel-
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que chose de l'affection passionnée de l'amante* C'était bien l'égoïsme de toutes ces tendresses qui avait présidé à l'éducation d'Horace ; Mm* de F — avait élevé son fils en mère égoïste et jalouse. Si elle ayait consulté le bonheur de son enfant en le livrant aux soins d'une éducation vulgaire, peut-être avait-elle consulté davantage son bonheur à elle en fermant à son fils la porte des ambitions, en l'enchaînant pour toujours aux flancs qui l'avaient porté. Sans doute son orgueil avait dû souffrir plus d'une fois dans l'héritier de sa noble race, mais elle avait toujours sacrifié cet orgueil à la sécurité de son amour. Quoi qu'il en soit, égoïsœe ou abnégation, elle n'en recueillit point les fruits : elle mourut jeune encore, à l'âge où les souvenirs des premières douleurs corn* •mencent à perdre de leur amertume, où la vie «e calme, où le ciel s'éclaircit, où le cœur fatigué se repose de la tourmente des anciens jours. Mme de F — avait en mourant confié la tutelle d'Horace à maître Bideau. Maître Bideau tenait alors dans le village le cabaret dont je vous parlais tout à l'heure. C'était un excellent •homme) qui avait pris Horace en affection véritable et qui s'était toujours montré pour Mme de F — rempli de respectueuses préveoan-
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ces. Horace avait été allaité par M™ Bideau, et se trouvait airaù frère de lait de MUe De* niée Bideau. Cet premiers liens d'affection s'étaient resserrés plus tard entre les deux familles, et Denise, depuis la nrort de sa mère, avait grandi sous les yeux de Mme de F. — Les deux maisons, situées chacune sur les rives opposées, étaient séparées par la Sèvre. Chaque matin Denise arrivait en bateau chez la mère ^d'Horace , et passait sa journée auprès d'elle à < tricoter, à s'occuper des soins du ménage et à parier de choses et d'autres ; le soir, Horace la ramenait sur l'autre bord. Si le temps était beau , maître Bideau , assis sur le seuil de la porte, attendait les deux jeunes gens. Il fallait toujours qu'Horace s'attablât avec lui devant une bouteille des coteaux de Saumur ; maître Bideau chargeait sa pipe, et on restait là bien avant dans la nuit. MUo Denise était une fille qui ne manquait ni de grâce ni de beauté, agréments fort rares dans tous les villages en général, et surtout à Coulon en particulier. Elle avait de beaux cheveux que M™8 de F — aimait à natter elle-même, de belles dents blanches, et de petits pieds qui auraient pu faire douter de la vertu de Mme Bideau si les mains rouges et épaisses de la pauvre enfant n'eussent
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attesté que mattre Bideau avait passé par là. Au reste , il faut tous dire que mattre Bideau était un bavard fort ennuyeux, et que Denise avait rarement plus d'esprit que les voiliers jaunes qui fleurissaient sa fenêtre.
À la mort de Mme de F — , Horace trouva dans l'affection de maître Bideau et de sa fille de grands secours contre sa douleur. Il abandonna à Joseph les soins de sa petite propriété, et vint passer chez ses amis les premiers jours de son deuil. Au bout de six mois, par une belle soirée d'automne, maître Bideau était assis sous la treille de sa maison , il fumait sa pipe et buvait de la bière ; Horace était à ses cotés, triste et silencieux ; ses deux chiens et son fusil reposaient à ses pieds ; Denise eau* sait avec les voisines sur le bord de l'eau ; la soirée était sereine, et Horace sentait un vague ennui qui se mêlait à sa tristesse ; Bideau lui offrit de la bière, qu'il refusa par un signe de tête ; Bideau lui parla de sa chasse , il ne répondit pas ; Bideau acheva tranquillement sa pipe et sa bouteille; puis, se tournant paternellement vers Horace :
— Mon garçon, lui dit-il en faisant tomber la cendre de son brûle-gueule, tu n'as plus de famille, te voilà seul au monde, tu es triste et
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tu t'ennuies : sache donc que la tristesse et l'ennui sont deux maladies honteuses. Que vastu faire? Ecoute les conseils de Bideau, qui t'a toujours chéri comme un fils. Tu as quinze cents livres de rente, tu es intelligent, actif, ami du travail. Les filles de la commune te trouvent beau garçon; ce sont des sottes, tu es trop blanc et trop mince, mais c'est leur affaire et non la mienne. Vois là-bas , sur le bord de l'eau, vois, à travers les saujes de la rive, cette fille qui rit et chante; c'est Denise, tu la connais : une bonne fille et belle à coup sûr; ses pieds sont trop petits, mais ses mains sont divines. C'est une femme qui s'entend au ménage, rieuse , économe et vaillante. Elle aura pour dot quinze cents livres de revenu. Vous avez été élevés ensemble , mes enfants ; vous avez sucé le même lait, vous avez joué dans le même berceau, vous vous aimez; mariez-vous, soyez heureux, ayez beaucoup d'enfants et élevez-les dans l'amour du travail et de Dieu. Telles sont, mon cher Horace , les propositions que te fait Bideau , qui t'a toujours chéri comme un fils. Horace n'avait jamais songé au mariage : il aimait Denise comme une sœur, et n'avait pas pensé un instant que cette affection fraternelle dût un jour changer de nature* Toutefois,
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comme il aimait sincèrement Denise , et qu'il n'avait aucune notion de l'amour, de cet amour maladif que nous ont fait les institutions et les romans , il crut avec raison que ce mariage réalisait pour Denise et pour lui toutes les conditions du bonheur. Après avoir réfléchi près d'une heure il tendit sa main à maitre Bideau et lui dit :
— Si Denise y consent, je l'épouserai et n'aurai pas d'autre tâche que celle de la rendre heureuse.
— Voilà qui est bien parler! répliqua maitre Bideau en se levant. Il appela sa fille, et lors* qu'elle fut auprès de lui :
— Veux-tu te marier avec Horace? dit Bideau à Denise.
— Oui, dit la jeune fille.
— Eh bien 1 mes enfants, donnez -vous la main et embrassez-vous : dans deux mois nous ferons les noces.
Les deux jeunes gens s'embrassèrent, et le lendemain tout le village savait que dans deux mois Horace épouserait Denise. Maître Bideau devait vendre son cabaret et se retirer avec sa fille et son gendre dans une propriété qu'ils feraient valoir. Ces projets furent débattus le soir même, et la lune se couchait toute rouge
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à l'horizon que les deux fiancés étaient encore assis sur le banc de maître Bideau, rêvant et parlant d'avenir.
Je vous ai dit que les jeunes gens de la ville voisine venaient souvent à Coulon , soit pour y chasser les goélettes, soit pour y passer une bonne journée à l'abri des pudeurs un peu revéches de la cité.
C'était toujours chez maître Bideau que descendait la bande joyeuse. Ces jours-là, jours de gaieté bruyante et de folles orgies, maître Bideau avait le soin d'envoyer Denise tricoter chez la fille du sacristain ou chez la nièce du curé. Plus d'un jeune bachelier se plaignit de ces scrupules paternels, mais aucun d'eux ne put les vaincre. Quelques jours après les fiançailles que je viens de vous conter, par une belle matinée de septembre, le village fut envahi par la jeunesse turbulente dont je voua parlais tout à l'heure : les uns arrivèrent en bateau, les autres par la route qui va de Niort à Coulon. Jamais ville prise d assaut n'entendit plus de bruit et de tapage que ce jour-là le paisible hameau. Pendant que les barques approchaient et que les chants retentissaient sur l'eau les cavaliers et les carrioles débouchaient dans le village par le sentier de traverse. C'é*
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talent detoutes parts des bourras a faire pâlir un escadron de cosaques. Les enfants, qui barbo* taient dans la mare, se sauvaient épouvantés; les canards s'esquivaient lourdement sous les pieds des chevaux, et, poursuivis par les chiens de chasse, se réfugiaient entre les joncs du rivage; les poules s'envolaient sur les toits; les chiens de bergers, pareils aux Parthes,' aboyaient en fuyant ; les cors sonnaient , les chevaux piaffaient et hennissaient : c'était un vacarme à renverser les murs de Jéricho. Ce voyant, maître Bideau fit mettre du foin dans les râteliers , tordit le cou à six chapons , tira le meilleur vin de sa cave et s'apprêta à recevoir de son mieux ces braves compagnons. Il faut vous dire que mattre Bideau était aimé de toute cette jeunesse, qui ne craignait pas de déroger en le faisant asseoir à sa table. Il fut dé- ' cidé que la journée serait consacrée à la chasse et la soirée au festin. Voilà donc nos chasseurs qui préparent leurs armes; voilà les fusils couchés dans les bateaux , les chiens bondissants autour de leurs maîtres ; voilà qu'on démarre les barques : les bras les plus vigoureux prennent les rames, les plus nonchalants chargent leurs pipes et fument, étendus sur la paille. La caravane flottante s'avance ainsi dans le Marais 2 7
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sous un dême de feuillage. Bientôt la plaine se découvre; quelques goélettes montrent déjà, à travers les roseaux, leur plumage ardoisé. Après avoir filé encore quelques nœuds la flotte s'arrête et se range en bataille; le grand amiral distribue le plomb et la poudre et commande la manœuvre. Les fusils sont armés, chacun est à son poste : on dirait un combat naval.
Je déclare que je n'ai jamais aimé ni compris le plaisir de la chasse; je m'y suis toujours montré d'une extrême maladresse et d'une grande nonchalance, ce qui a toujours indigné les compagnons de ma jeunesse, qui tous étaient de vrais descendants de Nemrod. Il m'est arrivé de prendre un lapin pour une poule, et de tirer sur des canards domestiques, les ayant pris trop légèrement pour des canards sauvages. Je partais au matin avec une assez vive ardeur ; l'air frais et sonore m'enivrait ; j'aimais à marcher le fusil sur l'épaule, dans les sillons humides de rosée, précédé des chiens qui battaient les guérets; je croyais aller à la conquête du monde, et je prenais un air belliqueux dont mes amis se raillaient volontiers. Cette ardeur, à laquelle on pourrait comparer celle de l'écrivain qui commence un livre,
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s'éteignait chez moi au bout de quelques heures. Aussitôt que le soleil avait séché les sentiers et raccourci l'ombre des arbres, je traînais avec peine un pied lourd et boudeur; mon fusil me semblait bien pesant, et le carnier que jfevais endossé , je ne sais trop pourquoi, importunait mes épaules de la façon la plus incroyable. C'est alors que je me glissais furtivement le long des buissons. Lorsque mes amis avaient disparu au détour du chemin je me blottissais, comme un lièvre, sous quelque haie, et là, tirant de ma gibecière un livre de prédilection, je m'oubliais de longues heures avec René ou avec Paul, écoutant avec l'un les gouttes d'eau tomber sur les feuilles séchées ou m'abritant avec l'autre sous la robe de Virginie. Je rentrais le soir au logis sans avoir brûlé une amorce. Je vous laisse à penser les rires qui m'accueillaient ! Si je cherchais naïvement à comprendre l'amour de ïâ chasse on me répondait que la chasse était l'image de la guerre : c'était une raison de plus pour me la faire détester, ayant toujours aimé beaucoup la paix. Mais j'avoue que je comprenais difficilement quels rapports on pouvait établir entre une bataille rangée et une chasse aux grives dans les vignes jaunies par l'automne.