H01ACB
Plus tard j'ai chassé au courre et m'en suis trouvé assez mal ; j'ai tiré des coups de fusil sur un loup qui a failli me dévorer, et j'ai eu, durant une heure, à mes trousses un sanglier qui m'a fait prendre en horreur l'image de la guerre autant que la guerre elle-même. Combien j'aime mieux la pèche aux grenouilles sur le bord des étangs, ou la pèche aux écrevisses dans les ruisseaux qui arrosent mon cher pays de la Marche !
Cependant de toutes les chasses qui ont fait le malheur de ma jeunesse il en est une que j'aimerais si elle n'était comme les autres un jeu stupide et cruel : je veux parler, de la chasse aux goélettes dans le Marais des Deux- Sèvres. Aussitôt qu'un de ces oiseaux a été frappé par le plomb il jette un cri, et ce cri de détresse va réveiller dans les roseaux les sœurs alarmées de la victime. Une nuée de goélettes s'élève au-dessus des 'joncs et s'abat avec dés* espoir autour du bateau d'où partent les coups mortels. Elles frappent de leurs longues ailes le visage de leurs bourreaux , elles voltigent avec douleur autour de leurs compagnes qui tombent; aux cris des blessées de nouvelles nuées accourant de l'horizon viennent s'offrir au plomb fatal. La cendrée crible l'air, les
HORACK. 75
bourre» enflammées fument sur la rive, Veau des canaux est couverte de plumes sanglantes. On dirait que les goélettes veulent prendre d'assaut la barque qui les foudroie ; le feu de file ne s'éteint que lorsque la poudre est épuisée, et les oiseaux ne s'éloignent que lorsque le danger a cessé.
Ce que j'aime dans cette cbasse, c'est qu'elle concilie le repos et l'activité ; je l'aime aussi parce qu'il semble qu'on ait affaire à des êtres intelligents qui nous défient, nous bravent et nous irritent. Je n'ai jamais trouvé de plaisir à surprendre désagréablement par un coup de fusil une pauvre caille endormie dans le chaume d'un guéret; mais, au Marais ( riez si vous voulez ), j'ai pris un instant les goélettes ameutées contre moi pour des adversaires bien réels, pour des ennemis véritables. Leurs cris perçants, leurs ailes qui me battaient le visage, leurs becs qui menaçaient mes yeux, leur acharnement, leur courage, leur stoïque mépris de la mort, tout cela excitait en moi je ne sais quelle ridicule ardeur, et je me surprenais envoyant avec colère ma poudre et mon plomb à ces assaillants inoffensifs.
Lorsque nos chasseurs eurent épuisé leurs munitions de guerre ils s'étendirent dans les 2 7.
barques, et, s'abandonnant à la dérive de la Sèvre, descendirent en chantant vers Coulon. A une lieue du village un bateau monté par un vigoureux rameur déboucha par un bras de la rivière et fila, rapide comme une flèche, à travers la flotte plus lourde et plus lente. Ce bateau était léger et frêle, le rameur était Horace. Il traversa fièrement les embarcations, et il allait dépasser la dernière lorsqu'un des jeunes gens qui montaient celle-ci la poussa malicieusement à rencontre du bateau d'Horace. La nacelle chavira ; mais Horace, qui avait prévu cette • plaisanterie de mauvais goût, s'élança lestement dans la barque perfide, et y tomba, comme une bombe, sans avoir effleuré l'eau. Tous les jeunes gens applaudirent. Horace, peu enivré de son triomphe, saisit le bachelier coupable d'une main robuste, le souleva comme une baguette de saule et le trempa dans Fonde à trois reprises différentes. Cette petite scène, exécutée avec autant de grâce que de vigueur, excita la gaieté de tous les chasseurs, et le bachelier en riait lui-même en se réchauffant au soleil. — Par Dieu ! dit-on à Horace, vous nous semblez un joyeux compagnon, et ce soir vous serez des nôtres!.... Toutes les mains pressèrent la main d'Horace, et ce jeune homme
comptait dix nouveaux amis en rentrant chez maitre Bideau.
La table était dressée et attendait les convives; les broches tournaient devant l'âtre, les sauces fumaient sur les fourneaux, la truite et la carpe bouillaient dans le vin enflammé. Maître Bideau était partout plus grand que Vatel, car la marée ne manquait pas. Horace eut tous les honneurs du festin ; il se montra spirituel, simple et charmant. Toutefois, ce fut à ce banquet joyeux que son bonheur reçut une première atteinte dont il ne se releva jamais; ce fut durant cette folle soirée que la première pierre de sa félicité s'ébranla et ouvrit, en se détachant, une brèche au malheur.
Excepté Horace, et maître Bideau qui avait pris place au dessert et qui canonnait le plafond de la salle avec les bouchons de l'Arbois et de la Champagne, tous les convives étaient riches, élevés d'après les lois du monde, destinés à jouer un rôle sur la scène des ambitions. Les uns étudiaient à Paris le droit ou la médecine, les autres avaient déjà tenté les succès et la gloire, celui-ci était poète, celui-là serait tri* bun. Tous ambitieux, imprévoyants, remplis d'ardeur et d'espérances, ils n'avaient qu'une crainte, c'est que la terre ne fût trop petite et
70 HOBACB.
que la place au soleil ne manquât aux non* veaux arrivants. Au dessert, le vin et la discussion,- les liqueurs et le tabac avaient exalté ces jeunes cerveaux. Toutes les modesties s'évanouirent, toutes les vanités prirent leurs ébats ; on parla d'amour et de gloire ; les tribuns régnaient au Forum, les poètes montaient au Gapitole. En écoutant ces folles paroles, qui se croisaient comme le feu de deux armées, Horace s'étonna d'abord, puis il s'accouda sur la table et tomba dans la rêverie.
— Qu'as-tu ? Jui demanda maître Bideau en frappant sur l'épaule du jeune homme.
— Rien, répondit Horace en se réveillant brusquement.
— Mais encore?
— Emplissez mon verre, dit Horace, qu'a* gitait la fièvre, emplissez mon verre et buvons !
— Bien parlé ! s'écria l'ardente jeunesse ; buvons à nos succès à tous !
Tous les verres furent vidés d'un trait. Horace seul ne fît qu'effleurer la liqueur de ses lèvres et retomba dans la rêverie d'où l'avait tiré maître Bideau.
Le hasard ou la sympathie avait placé auprès d'Horace un jeune homme de mœurs élé-
gantes qui l'observait avec une curiosité mêlée d'intérêt. Ce jeune homme appartenait à la noblesse du pays et se nommait Roger de Parthenay. Horace avait déserté la salle du festin et marchait depuis une heure, seul et pensif, sur le bord de la Sèvre, lorsqu'il sentit une main qui s'appuyait sur son épaule. Il se retourna brusquement et reconnut à la lueur des étoiles le vicomte de Parthenay.
— Vous êtes triste, mon gentilhomme ! lui dit Roger avec affectation ; qu'avez*vous?... Et comme Horace étonné ne répondait pas : — Je vous connais, poursuivit Roger,
— Moi je ne vous connais pas , dit Horace.
— Sans doute ; mais j'ai souvent, dans ma famille, entendu parler de la vôtre. Nous savons la façon étrange dont vous avez été élevé : les uns ont blâmé madame votre mère, les autres l'ont approuvée; moi je vous plains!... Vrai Dieu ! vous êtes beau et brave et digne de porter votre nom ! Que faites-vous ici, je vous prie, et que doivent penser les mânes de vos aïeux ! Une belle existence vraiment 1 Le bruit court dans la contrée que vous allez épouser Denise : allons donc ! une Bideau, mon cher!... Il ne vous manque plus que de rincer les ver* reê et de plumer la volaille sur le pas de votre
78 HOEA.CE.
porte. Pardonnez à ma franchise, mais je ne puis voir de sang-froid une destinée comme la vôtre se gâcher de gaieté de cœur. Vous êtes pauvre, mais vous êtes jeune ; refaites votre fortune : Dieu vient en aide aux hommes forts. D'ailleurs mieux vaut une noble lutte qu'une oisiveté honteuse. Toutes les carrières vous sont ouvertes; vous ne savez rien, apprenez; mais , pour Dieu , ne restez pas ainsi les bras croisés au soleil! cette vie est abrutissante. Maître Bideau est un rustre , et sa fille une sotte.
Horace eut une vive fantaisie de jeter le vicomte dans la rivière ; mais l'étrangété de ces paroles le frappait si vivement qu'il réprima les mouvements impétueux de son âme et continua son attention aux discours funestes de Roger.
— Pensez-vous que je m'abuse sur les causes de votre tristesse ? Je lis dans votre cœur à livre ouvert. Vous nous avez entendus parler de gloire et d'avenir, et vous avez enfin compris que vous ne teniez pas votre place ici-bas. Cette place, mon cher, qui vous empêche de la conquérir? Vous avez un beau nom; vous l'ignoriez, je vous l'apprends. Sur mon âme, j'aimerais mieux être bâtard de votre père que
HOftACE. 79
fils légitime d'un riche roturier. Arrachez-vous à cette vie où vous croupissez, il en est temps encore; l'avenir est à qui veut le prendre.
Roger de Parthenay parla longtemps de la sorte; et bien qu'Horace comprit à peine le sens et la portée de ces paroles , toujours estil vrai qu'à les entendre il perdit le repos de son cceur. Le soir il se retira sur l'autre rive y et, prenant le bras de Joseph, il se promena longtemps avec le vieux serviteur. Il apprit bien des choses que lui avait cachées sa mère; et Joseph , harcelé . par les questions de son jeune maitre, oubliant le serment qu'il avait fait à Mme de F — mourante de ne jamais révéler à ce jeune homme la grandeur éclipsée d'une, famille éteinte , conta longuement tout ce qu'il avait promis de taire. En cette soirée l'édifice que Mme de F — avait élevé au prix de tant d'abnégation , d'égoïsme et de sacrifices, fut. ruiné de fond en comble. Horace, après avoir reçu les indiscrétions de Joseph, se frappa la poitrine avec rage, et, se jetant sur le gazon, il y versa des larmes abondantes.
Le lendemain , avant le lever du soleil , il sella son cheval, partit au galop et ne revint que le soiiç sa tête était un chaos, et son cceur un enfer. Cependant , à force de lutter
SO HOSAC*.
contre les idées qui l'obsédaient, il parvint, au bout de quelques jours, sinon à étouffer, du moins à dominer cette exaltation naissante. Son âme était demeurée jusqu'alors trop étrangère aux ambitions de tout genre pour qu'une première étincelle pût 1 enflammer et la dévorer tout entière; les eaux de sa vie avaient jusqu'à ce jour été trop calmes et trop limpides pour que la surface, un instant agitée, ne reprit pas bientôt son immobilité transparente. La présence de Denise , les projets d'un avenir tranquille, l'aspect heureux et paisible de tout ce qui l'entourait commençaient déjà à rasséréner les pensées d'Horace : maïs il en est du bonheur comme des murs de clôture, la première pierre qui tombe entraine toutes les autres; il n'est pas d'égratignure au cœur qui ne devienne bientôt une plaie.
Huit jours venaient de passer sur les conseils de Roger et sur les révélations de Joseph; Horace avait presque reconquis sa nature placide et rustique ; toutefois il nourrissait eomplaisamment une vague mélancolie qui le charmait à son insu. Il aimait les promenades solitaires et laissait volontiers son cheval errer à l'aven* ture. Un jour son cheval s'égara ; vers le soir Horace chercha à s'orienter et l'essaya
ment. II allait pousser sa monture vers un village dont il apercevait le clocher à travers les arbres effeuillés par l'automne lorsqu'il entendit les pas pressés de deux chevaux qui semblaient venir à sa rencontre. En effet, au détour du sentier, deux cavaliers débouchèrent au grand trot : l'un d'eux était une femme jeune, belle et vêtue d'une amazone élégante; l'autre était le vicomte Roger de Parthenay.
— Eh ! par Dieu ! s'écria Roger en faisant galoppér son alezan vers Horace , c'est vous, mon cher ! je suis enchanté de vous voir et je bénis le hasard qui vous a fait visiter ces contrées lointaines i . • . Accourez donc, Flavia, cria* t»il à la jeune femme qui avait mis son cheval à l'amble; je vons présente M. le comte Horace de F — ... C'est ma sœur, mon cher, une femme charmante; je suis heureux de vous présenter l'un à l'autre*
M1* de Parthenay s'inclina légèrement; Horace fit une grimace horrible, donnant au diable une telle rencontre.
— Je me suis égaré, dît-il au vicomte; soyez assez bon pour n'indiquer le sentier qui doit me ramener au gite«
— Je n'en ferai parbleu rien! s'écria Roger. Nom vous gardons, mon cher ; vous pisserez
82 HOftACI.
quelques jours au château. Ma sœur est vraiment curieuse de vous connaître; votre histoire a fait du bruit dans notre monde.
— Permettez-moi, monsieur, dit Mlle de Par* thenay , d'ajouter mes instances à celles de mon frère.
Ces paroles, furent dites d'une voix si douce que le pauvre Horace se sentit remuer jusque dans le fond du cœur. Il pâlit, se troubla et ne répondit pas.
— Vous voyez , ma chère , dit à voix basse Roger à Flavia, un véritable rustre ; je vous
l'avais bien dit; mais nous le formerons
Puis, élevant la voix et se tournant vers Horace: — Vous acceptez , monsieur le comte ; permettez-moi de vous offrir mes remerclments et ceux de ma. sœur.
Ce titre de comte qu'Horace s'entendait oc* troyer pour la première fois sonna si étrangement aux oreilles de ce jeune homme qu'il ne sut réellement pas s'il devait le prendre pour un compliment ou pour une injure. Il essaya d'échapper à l'hospitalité qui lui était offerte d'une façon si charmante et si importune à la fois ; mais il y eut dans les instances de Roger tant de grâce et d'affectueuse urbanité, dans le regtfrd et dans l'aspect de Flavia une puis-
HOBACB. SS
sance d'attraction si impérieuse et si magnétique qu'Horace, tout en protestant qu'il irait dormir le soir même à Coulon, se prit à suivre Roger et à gravir le coteau qui mène par des pentes insensibles au château de Parthenay. Ce castel est situé sur le sommet de la colline; les toits du village fument à ses pieds; ses tours noires et lézardées dominent d'un côté les riches vallées de la Sèvre, et de l'autre les forêts de Beauvoir* Le soleil se couchait ma* jestueusement derrière ces bois étincelants des mille teintes de l'automne lorsque nos trois cavaliers s'arrêtèrent dans la cour du château. Horace, quelque rustique que fût sa nature, ne pouvait refuser ses hommages à Mme de Parthenay : il se laissa donc guider par Roger, tout en maudissant bien sincèrement la rencontre fâcheuse qu'il venait de faire, et se promettant de repartir immédiatement pour son village.
Mme de Parthenay, assise dans l'embrasure d'une fenêtre, travaillait à un ouvrage de tapisserie. C'était une de ces femmes dont la race se perd chaque jour, et dont l'aristocratie nobiliaire a seule conservé les derniers vestiges; femmes si gracieuses, si indulgentes et si bonne» qu'on oublie qu'elles ne sont plus belles;
84 Bouc*.
créatures adorables qui savent si bien vieillir qu'on ne se souvient pas qu'elles ne sont plus jeunes.
— Ma mère, dit Roger après avoir baisé avec une affection respectueuse les doigts blancs et secs de Mme de Parthenay, j'ai l'honneur de vous présenter M. le comte Horace de F—.
— C'est vous, monsieur? dit Mme de Parthenay avec une joie mêlée de surprise ; je suis heureuse de vous voir ! Roger m'a souvent parlé de vous ; j'ai connu votre mère ; le comte de Parthenay et votre noble père ont combattu pour la sainte cause sous les mêmes drapeaux* Tous voyez, monsieur, que vous n'êtes pas
étranger parmi nous Vous ressemblez à
votre mère, ajouta Mme de Parthenay en couvrant Horace de son regard doux et voilé. Elle était aussi bonne que belle. Ses goûts de retraite et de solitude la séparèrent brusquement de ses anciennes relations ; mais son souvenir est toujours resté, cher et précieux, dans notre cœur à tous ; mes enfants sauraient vous le dire.
Flavia était venue s'asseoir auprès de Mm* de Parthenay ; bientôt la conversation devint générale. On observait, on écoutait Horace avee
HOBACE. 88
une curiosité vive. Horace, de son côté, transporté tout à coup de la sphère prosaïque où se remuaient pêle-mêle maître Bideau, sa fille et les villageois de Coulon , dans le monde élégant dont Mme de F — avait transmis l'instinct à son fils, Horace s'abandonnait au charme qui le captivait, et il lui semblait parfois, dans son enivrement poétique, qu'il venait de retrouver sa patrie d'où il avait été exilé tout enfant. Au bout d'une heure, il ne songeait plus à retourner à Coulon. Un serviteur du château partit pour rassurer les amis d'Horace , et il fut dé* cidé que le jeune homme donnerait quelques jours à ses nouveaux amis. Après le souper M™* de Parthenay s'appuya sur le bras d'Horace, et tous les deux, accompagnés de Roger, allèrent respirer l'air du soir sous les chênes qui servent d'avenue au château. Le vent soufflait tristement dans les feuilles. Fiavia s'était retirée dans la tourelle où elle avait établi son cabinet de travail, et la brise apportait aux promeneurs les chants affaiblis de la jeune fille, mêlés aux accords de la harpe. Entraînée par ses souvenirs, Mmo de Parthenay parla, imprudemment peut-être, de M*e de F —, de l'éclat qui environnait jadis cette noble et belle famille , des malheurs qui la frappèrent ; elle 2 8.
toucha avec une exquise délicatesse au dernier coup que Mme de F — porta elle-même à son arbre de noblesse , regrettant et doutant à la fois que le rejeton d'un tronc aussi illustre eut été étouffé dans son germé et desséché dans sa sève. Ces paroles firent vibrer dans le cœur d'Horace des cordes douloureuses, et réveillèrent dans cette àme déjà tourmentée les idées turbulentes qui commençaient à peine à s'apaiser.
On rentra au château vers la dixième heure. Horace avait besoin de silence et de solitude pour recueillir sa pensée : il se retira dans la chambre qui lui était réservée, et demeura longtemps triste, pensif, agité, le front appuyé sur la pierre de sa croisée ouverte. La fraîcheur de la nuit le calma. Il remarqua que sa chambre communiquait avec la bibliothèque du château : il s'arrêta mélancoliquement devant les rayons chargés de livres, et s'aperçut pour la première fois qu'il ne savait rien. — O ma mère ! ma mère ! s'écria-t-il avec désespoir, qu'avez vous fait de votre enfant !...
Il prit au hasard un volume, se jeta sur son lit et parcourut le premier feuillet : ce livre s'appelait René. Horace s'abreuva à ces sources funestes et fut perdu sans retour. Il passa la nuit dans les larmes ; il se précipita sur sa
douleur avec une rage mêlée de volupté. Le lendemain, au soleil levant, il ne restait plus rien de notre Horace ; l'enfant de la nature était mort en lui, et déjà surgissait l'homme des sociétés modernes.
La journée qui suivit cette première nuit de l'hospitalité ne fut pas moins fatale à Horace. Flavia avait reçu, la veille, un ballot de livres nouveaux : parmi ces livres se trouvaient les premiers poèmes de Byron en anglais. Flavia savait l'anglais aussi bien que sa langue maternelle : les premiers chants dWarold la plongèrent dans un si grand enivrement qu'elle voulut initier au secret de son enthousiasme Mma de Parthenay et Roger. Ses yeux lisaient le texte et sa voix traduisait ; elle était belle comme Adda ; et , durant la journée entière, Horace puisa à la même coupe l'amour et la science, ces deux poisons de la vie.
Horace demeura huit jours au château de Parthenay ; il entendit durant huit jours les lèvres de Flavia traduire le génie de Byron ; il se baigna durant huit jours dans les ondes amères du Corsaire et de Lara : huit jours suffirent pour altérer à jamais ce cœur pur et primitif, pour ternir cette glace limpide, pour entamer cette âme de diamant.
88 HOBACI.
Le jour Horace écoutait Flavia : il passait une partie des nuits à dévorer les romans modernes qu'il trpuvait dans la bibliothèque, à saisir son image dans tous les héros , l'image de Flavia dans toutes les héroïnes, ayant un art miraculeux pour adapter aux besoins de son cœur et aux fantaisies de son imagination, l'imagination et les fantaisies de chaque romancier. Il est un livre qui porta le dernier coup à ce malheureux enfant, le livre le plus noble, l'œuvre la plus adorable peut-être d'un des plus beaux génies de notre siècle. Je veux parler de la Fiancée de Latnmermoor. Plusieurs autres romans de Walter Scott sont plus populaires et plus admirés : pour moi , je ne sais rien d'aussi touchant ni d'aussi mélancolique que cette pâle figure de Ravenswood, image d'une aristocratie près de s'éteindre, mais plus belle et plus gracieuse dans son agonie que Taris* tocratie dorée dans tout son éclat, astre mourant dont les dernières lueurs font pâlir encore aujourd'hui les astres nouveaux qui ont pris place au ciel. Cette lecture éclaira Horace sur sa position et lui en révéla tous les poétiques trésors. 11 laissa son cœur au château de Parthenay, et rapporta à Cou Ion un esprit imbu de toutes les misérables idées dont
son éducation l'avait préservé jusqu'à oe jour.
De retour à Coulon, son premier soin fut d'envoyer Joseph à la ville.
— Mon jeune maître, dit Joseph en recevant Tordre de partir, votre poudre n'est pas usée et vous avez encore du plomb.
— U ne me faut ni plomb ni poudre, dit Horace : enveloppe mon fusil de son fourreau de serge et suspends-le au manteau de la cheminée ; donne mes chiens au garde-chasse ; cache ma poudrière et mon carnier.
-*■ Que se passe>t-il ? demanda Joseph d'un air inquiet ; que vais-je faire à là ville i
— Tu vas chercher chez M. Robin les livres dont voici la liste; tu rapporteras en même temps du papier, des plumes et de l'encre.
— Seigneur Dieu ! pensa Joseph, mon jeune maître est fou I
Que vont penser Denise et maître Rideau ? plus de chasses au Marais , plus de conversations le soir au bord de l'eau ; Horace est sombre, Horace est triste, Horace est mort; Denise et maître Rideau ne reconnaissent plus leur Horace. Voilà qu'il pâlit sur les livres, étudie la géographie et l'histoire, encombre son cerveau de meubles inutiles, fausse son coeur par les sentiments exagérés qu'a développés la lit-
90 HOIACK.
térature moderne ; le voilà en train de devenir un garçon charmant, un jeune homme lettré , un poète peut-être! Le matin il se promène, seul, rêveur et lisant des élégies ; le soir il allume sa lampe studieuse, il médite, prend des notes et pense. Autrefois il ne pensait pas ; il était heureux, et dormait dix heures de suite sans déranger sa tète sur l'oreiller. Joseph est aux champs, Denise pleure, maître Bideau fume cinq pipes de plus par jour.
— Je veux m'instruire, disait un soir Horace à Bideau; je rougis de mon ignorance et je veux que Denise soit fière de son époux.
— Mon futur gendre, lui répondit Bideau, vous me faites l'effet de cheminer dans une mauvaise voie ; les Parthenay vous ont gâté, mon fils. Si Denise est fière de son époux, pensez-vous que M. Horace sera fier de son épouse?. .. Eh! mes enfants, soyez heureux l'un par l'autre, et laissez l'orgueil aux sots.
Le fait est qu'Horace ne songeait guère à Denise et que l'image de Flavia remplissait déjà les rêves de ce jeune homme.- Durant les deux mois qui devaient précéder son mariage avec la fille de maître Bideau il retourna plusieurs fois au château de Parthenay, et chaque fois il en rapporta une Ame plus dévorée d'ambition,
d'amour de fortune et de gloire. Un jour, on touchait aux premières gelées de novembre, il arriva au château par un temps humide et froid. Il aperçut dans la cour une berline de voyage chargée de cartons et de malles : à cet aspect son cœur se brisa. Comme il descendait de cheval Roger vint à lui, et, lui serrant la main avec cordialité : — Nous partons pour Paris, mon cher, dit-il à Horace consterné. Sa» chez bien qu'on ne vit que là-bas, et qu'ici l'ennui vous tuera. Hier encore ma sœur me parlait de vous : vous avez été pour elle une étude vraiment curieuse.
Dieu seul a pu savoir ce qui se passa dans le cœur de l'infortuné jeune homme après le dé* part de ses amis. Tout ce que je puis vous dire, c'est que le jour du mariage arriva. Horace s'était promené la veille avec maître Bideau et Denise ; il avait été silencieux et sombre, mais en s'éloignant il avait dit. : — A demain. /
Le lendemain le soleil se leva dans là brume, Denise dans la joie, Horace dans la douleur. A onze heures de la matinée la mariée, parée des pieds à la tète, attendait l'époux, et déjà l'in> quiétude faisait trembler le bouquet d'oranger sur le sein agité de la belle impatiente ; maître
M BOftA.CE.
Bideau marchait gravement dans la saile du rez-de-chaussée, fort embarrassé de sa dignité de beau-père et de remploi de sa cravate blanche ; une cloche enrhumée sonnait a l'église, les enfants faisaient partir des pétards phthisiques sur la rive, les gars du hameau tiraient aux nuages des coups de fusil fêlé ; une pluie fine et pénétrante tombait depuis la matinée, Tunique rue de Coulon n'était déjà plus qu'un horrible bourbier; maître Bideau déclarait, en se frottant les mains, qu'on n'avait point encore vu un aussi beau jour au village.
Voyant qu'Horace n'arrivait pas, maître Rideau s'élança dans une barque et gagna l'autre bord. Joseph déclara que le jeune homme était parti le matin, à cheval, pour une promenade de quelques heures : le vieux serviteur ne savait rien de plus.
Le jour se passa , la nuit descendit dans le Marais : Horace n'avait point repara. Que de * larmes versèrent les beaux yeux de Denise, que de paroles les lèvres indignées de Bideau! Le lendemain ne ramena point Horace. On courut à la ville, on s'informa dans les hameaux voisins : quelques pâtres se rappelèrent l'avoir vu la veine, au matin, gravissant à cheval la colline du château de Parthenay; il semblait
HOftACS. 95
triste et préoccupé, avait rôdé près d'une heure autour des fossés, et s'était éloigné en jetant sur sa demeure abandonnée un long et douloureux regard. Les renseignements n'allaient pas au delà, et on ne put retrouver les traces du fugitif.
Voici, mon ami, ce qui était arrivé. Horace n'aimait pas Denise, mais sa parole étant donnée, il arriva jusqu'au dernier jour avec la volonté de remplir 6eê engagements. Il pressentait bien instinctivement que ce mariage ne pouvait avoir lieu ; mais, sans courage pour jouer lui-même le rôle de la destinée, il s'abandonnait machinalement à la dérive de la vie. La veille du mariage projeté, il se coucha résigné à son sort et persuadé en même temps que ce mariage ne saurait avoir lieu. Je signale des contradictions et ne les explique pas. Le lendemain, au lever du jour, Horace monta à cheval et voulut revoir une fois encore, avant le sacriGce, les lieux funestes où il avait désappris le bonheur. Il enfonça ses éperons dans les flancs de sa béte et arriva bientôt au château de Parthenay. Là il oublia les heures ; la journée touchait au soir lorsqu'il se souvint que Denise n'avait pu se marier sans lui. Il était trop tard : la honte l'empêcha de retour-
2 LRS RKVENANTS. 0
ner à Coulon ; il alla coucher au prochaîo village. Ce village se trouvait sur la route de Paris. Horace ne dormit pas. Le lendemain, triste et désespéré, il remonta à cheval et laissa flotter la bride sur le cou de sa monture : le cheval marcha droit devant lui. Horace avait quelques pièces d'or dans sa poche : de village en village et d'auberge en auberge , avec la louable intention de revoir Coulon et de s'offrir comme une victime aux saints autels, Horace arriva au bout de dix jours à Paris.
Quelle âme n'a pas vu ses bourgeons et ses fleurs se flétrir et tomber au souffle des réalités? S'il y eut jamais un être privilégié qui n'assistât point à la ruine de ses espérances , certes ce ne fut point Horace. Arrivé à Paris, il écrivit avec ses regrets, avec ses remords et avec ses larmes une lettre à Denise et à maître Bideau : la lettre avait douze pages, coûta cinq francs de port, et le père et la fille n'en comprirent pas un mot. Ce qu'il y avait de plus clair en tout ceci c'est que Denise était délaissée par l'ingrat qu'elle aimait. Maître Bideau répondit les lignes suivantes : « Mon garçon, je >» t'engage à écrire désormais moins loogue- » ment et plus clairement : ce sera pour moi » un double bénéfice. Je t'expédie tes effets
HOftACK. 95
» par le roulage, et t'adresse par la poste une » année entière de tes revenus. Denise te fait » des chemises, et moi des compliments. »
La première démarche d'Horace après son arrivée fut de se présenter à l'hôtel de M"* de Parthenay. Il y fut accueilli avec une froide bienveillance. Charmant au fond du Bas-Poitou, il était par trop rustique dans un salon de la rue de Yarennes. Le pauvre enfant ne comprenait pas qu'il n'avait été pour Roger, pour Flavia qu'un objet de curiosité, une étude psychologique, une distraction de quelques heures offerte à l'ennui des nobles châtelains. Flavia lui jeta un regard superbe; Roger le prit à part et lui dit :
— Mon cher, que diable étes-vous venu faire à Paris? Vous voilà vêtu comme un ours; vous avez des habits de gendarme et des bottes de sergent de ville. Où prenez-vous vos parfums? Votre linge m'écorche la peau. Et ceci et cela. Horace crut qu'il deviendrait fou; il sortit découragé et la mort dans le cœur. Roger lui avait donné l'adresse de ses fournisseurs : le malheureux dépensa en un jour plus des deux tiers de l'argent que lui avait envoyé Rideau. Le lendemain Roger lui dit :
— Mon cher, quels sont vos revenus ?
— Quinze cents livres, répondît Horace.
— Combien ayez- vous dit? demanda Roger en jouant nonchalamment arec son lorgnon.
— Quinze cents livres, répéta Horace en pâlissant.
— C'est juste de quoi payer vos gants, mon cher. Revenez demain : je vous enseignerai la vie.
Roger lui donna de si bonnes leçons qu'au bout de six mois Horace était en beau chemin pour se ruiner complètement : il avait fait vendre ses propriétés et mangeait bravement son fonds avec son revenu. Il est vrai qu'il se formait aux belles manières , voyait Flavia tous les jours et s enivrait d'amour auprès d'elle. Un jour il reçut une lettre de faire part aux armes de Parthenay : on lui annonçait le mariage de Flavia avec le comte de Beauvernay; on le priait d'assister à la bénédiction nuptiale.
La malheureuse? se dit Horace avec désespoir. Sa mère l'aura sacrifiée à quelque vieillard impuissant ! Va, je te resterai, infortunée victime; mon amour essuiera tes larmes et consolera ta douleur ! Le soir même il fit une satire contre l'avarice des parents et stigmatisa en vers faux le sordide intérêt des familles.
Trois jours après Horace se couvrit de vête-
ments noirs, et alla s'appuyer, pÀle et mélancolique, contre un pilier de l'église de Saint- Thomas-d'Aquin. Il avait brûlé ses yeux de pleurs et arrangé avec un art assez remarquable le désordre de sa chevelure* Bientôt les équipages arrivèrent à la porte du temple, et les fiancés et les grands parents allèrent s'agenouiller dans le chœur. L'église était obscure : Horace ne put qu'entrevoir le vêtement blanc de Flavia. Il appuya son front brûlant contre la pierre et tâcha de verser des larmes abondantes; il essaya même de déchirer sa poitrine avec ses ongles , et chercha s'il n'avait pas par hasard un bon poignard dans sa poche. Il avait lu dans les romans que les choses se passaient de la sorte. La cérémonie achevée , Roger vint frapper sur l'épaule d'Horace : Horace lui prit la main et la serra avec un sentiment de douleur véritable.
— Eh! qu'avez-vous , cher ami? demanda le vicomte ; vous ressemblez à un croque-mort. Venez recevoir les adieux de ma sœur : une chaise de poste attend les deux époux à la porte de l'église; venez, les postillons sont en selle.
— Comment ! une chaise de poste ! dit Horace étonné. Il faut que ce mari soit un ogre, pensa«t-il, pour enlever ainsi sa femme.
— Oui , dit Roger en entraînant Horace , ce sont les mœurs anglaises, mon cher : on échappe ainsi à l'immorale publicité du mariage. Vous voyez qu'il vous reste encore beaucoup de choses à apprendre.
Horace suivit machinalement Roger : le comte et la comtesse de Beau ver nay avaient déjà pris place dans leur chaise découverte. Le comte était un beau jeune homme rempli de grâce et d'élégance ; la figure de la comtesse rayonnait d'un bonheur que voilait à peine la tristesse des tendres adieux. Les postillons étaient en selle : leurs fouets claquèrent , la chaise s'ébranla; Roger baisa la main de sa sœur; et Flavia , apercevant Horace , lui envoya de ses doigts blancs et fins un salut dont les femmes de Florence eussent envié la coquetterie.
Tel fut, mon ami, le poème des amours d'Horace. Vous voyez déjà notre pauvre Horace déchu de sa primitive nature ; le ruisseau qui baignait les plaines fleuries s'est mêlé aux flots amers : bientôt vous verrez ce jeune homme oubliant Flavia pour courtiser la gloire, et toujours la gloire partant , comme Flavia , en chaise de poste et envoyant un geste d'adieu à son amant obscur et délaissé.
Horace se souvint, dans le malheur, des
amis qu'il avait délaissés ; il pensa à Denise, à Bideau , à ces êtres simples , bons et généreux qui ne lui avaient pas fait un reproche, qui ne s'étaient pas permis une récrimination, qu'il avait trouvés, de loin comme de près, toujours tendres, fidèles et dévoués. Il se rappela aussi son enfance calme et laborieuse, et il vit passer devant lui l'image de ses jeunes années. H se demanda ce qu'il avait fait à Paris depuis un an qu'il avait quitté le village; et, honteux d'une vie si misérablement occupée, il résolut d'aller retremper son cœur aux sources où s'était abreuvée sa jeunesse. Il retint sa place à la diligence et partit. Arrivé à Niort, il prit un cheval de louage et se dirigea vers Coulon. On était aux derniers jours de l'automne. Vers le soir, comme le soleil venait de se cacher et que la nuit jetait sur le Marais les voiles du crépuscule, Horace entra dans le hameau. Il aperçut de loin Denise assise près de son père; les chiens d'Horace étaient étendus aux pieds de la jeune fille; les villageois causaient entre eux , attroupés sur la rive ; quelques barques se croisaient sur l'eau, les pécheurs gagnaient le bord ; la cloche du soir sonnait au temple rustique. Le voyageur arrêta son cheval et se prit à contempler le tableau de ce bonheur
100 BORAGI.
doux et paisible d'où lui-même s'était exilé.
Ayez-vous jamais lu sans attendrissement un passage de don Quichotte, celui où le héros de la Manche revient au gtte après sa première excursion ? Il rentre roué de coups, et s'arrête, au milieu de sa course, à contempler mélancoliquement ses plates- bandes de fleurs et de légumes, ses canards qui barbottent dans la mare, sa nièce et sa gouvernante qui ravaudent leurs bas sur le seuil de la porte ; d'un côté, mon ami, la poésie qui est allée courir les champs , et qui rentre écloppée, n'en pouvant plus et tirant de l'aile; de l'autre, la prose, qui est restée au logis les pieds dans la flanelle et qui n'a point enrhumé son bonheur.
Horace descendit de cheval et s'approcha de ses amis , qui ne l'avaient point reconnu dans l'ombre. Je vous laisse à penser quelle joie et quelles larmes ! Denise ne fut point boudeuse ; maître Bideau ne joua pas le rôle* de père indigné; Horace fut reçu en enfant prodigue, par l'un comme un fils, par l'autre comme un frère. Lorsqu'on lui demanda ce qu'il avait fait à Paris il rougit et baissa la tète.
— Ecoute, lui dit après souper maître Bi«* deau en le prenant à part, tu as fait une sottise, mais il est temps de la réparer. Reste