‹ Les revenantsChapitre 23 sur 39 · HO! AU · texte numérisé non relu

HO! AU

avec nous : là-bas tu le perdrais* Epouse ma fille, ne l'épouse pas , tu es libre ; mais reste, je t'en prie au nom de ton repos , je t'en conjure au nom de ta mère. Je ne sais rien de tes ambitions , rien de tes projets, rien de tes espérances ; ce que je sais bien, c'est que depuis que tu t'es retiré de nous ton âme est triste et misérable. Cruel enfant ! tu avais le bonheur sous la main, et tu n'as pas voulu te baisser pour le prendre; tu as mieux aimé courir après des chimères. Qu'as-tu gagné à les poursuivre? Te voilà revenu avec un habit mieux fait et du linge plus fin ; mais le cœur qui bat là-dessous , malheureux , dans quel état nous le rapportes-tu? Va, reste avec nous, reprends tes habitudes de travail. Tu as vendu ton bien, c'est moi qui l'ai acheté, je te dois encore quelques milliers de francs : reprends tes titres et soyons quittes.

A ces mots maître Bideau tendit à Horace le contrat de vente ; Horace sauta au cou de cet homme et le tînt longtemps serré sur son cœur. — Laissez-moi tout entier, lui dit-il, à la joie de vous revoir ; demain nous parle* rons d'affaires. Maitre Bideau fit descendre Horace dans une barque et le conduisit sur l'autre bord. — Où me menez- vous? dit le

jeune homme. — Chez toi, répondît l'aubergiste. En effet ils entrèrent dans la maison que Mme de F — avait léguée à son fils. Rien n'y était changé : Joseph l'habitait encore. Plus indulgent que la gouvernante de don Quichotte, l'honnête aubergiste n'avait même pas brûlé les livres qui avaient perdu Horace. Celui-ci embrassa de nouveau maître Bideau et dormit sous ce toit qui avait abrité son enfance.

Vous, mon ami, qui n'avez point changé de patrie et que chaque année a toujours ramené au foyer paternel, vous qui n'avez point vu votre nid emporté par les vents contraires sous des cieux étrangers, vous ne savez pas combien il est doux et cruel à la fois de revoir, après les longues absences et les longues douleurs, le berceau où s'est élevée notre enfance et d'où la mauvaise fortune nous exila tout jeune encore ! Horace retrouva tous ses souvenirs, mais non le repos de son âme. Aussitôt que l'habitude eut émoussé les premières joies du retour il fut blessé des mœurs et des façons de ses hôtes et s'étonna d'avoir pu consumer les plus belles années de sa vie au milieu de ces rustiques compagnons. Il remarqua que le soleil des champs avait flétri le visage de Denise, et

se demanda s'il était bien vrai qu'il eût songé sérieusement à unir sa destinée à celle de cette enfant. Je dois vous dire que le temps avait en effet exercé de cruels ravages sur la fille de maître Bideau. Dans nos campagnes la jeunesse et la beauté des femmes n'ont qu'un jour. Horace chercha vainement les grâces qui l'avaient charmé, Honteux du passé, contrarié, humilié peut-être par la noblesse et la générosité de sentiments qui l'avaient accueilli, il se sentit mal à l'aise dans l'atmosphère de Coulon, et, pour échapper aux ennuis de l'heure présente, il se tourna vers l'avenir avec une anxiété nouvelle.

Il avait lu et s'était laissé dire que les lettres étaient des filles du ciel descendues sur la terre pour consoler nos douleurs et essuyer nos larmes. Il se mit de nouveau à cultiver les lettres, qui le firent mourir de chagrin. Mais n'anticipons pas sur les événements , suivons docilement le cours de cette destinée que nous avons vue, à sa source, dormant sur un sable argenté, à l'ombre des verts rameaux, et qui ne roulera plus désormais que sous un ciel d'airain et sur des graviers stériles.

Je déclare que je ne sais rien de plus horrible que les préoccupations littéraires. L'homme

qui fait un livre porte dans son sein un ver rongeur plus impitoyable que le remords. Courbé sous les feux du soleil le laboureur arrose les sillons de ses sueurs, mais le soir il ramène les bœufs aux étables et s'endort; l'ouvrier travaille la semaine entière, mais aux jours de fête et de loisir il se délasse dans la joie et se repose dans l'oubli; l'écrivain seul n'a point de trêves : à toute heure la pensée l'assiège et le tourmente; elle s'asseoit près de lui aux repas, elle marche à ses cotés sous les dômes de feuillage; il la retrouve le soir, blottie sous son oreiller. L'homme qui fait un livre n'appartient ni à ses amis, ni à sa famille, ni à sa maîtresse; il appartient à l'art, qui lui murmure sans cesse aux oreilles les paroles des sorcières à Macbeth ; il appartient à ses héros, au monde fictif qui l'envahit et l'absorbe ; pour le monde réel, il ne le connaît plus. Je n'ai jamais compris comment il peut se faire qu'une femme ose aimer un écrivain et consente à devenir l'humble rivale de la Muse. L'instinct des grands dévouements peut seul expliquer de pareils sacrifices. On n'a pas donné assez de larmes à la noble épouse de Byron ; on ne sait pas tout ce que l'amour vrai de la femme aux prises avec les rêves du poëte cache d'angoisses et de tristes-

ses. J'en appelle à vos ombres éplorées, victimes inconnues de la gloire de vos époux; dites si leur génie n'a pas meurtri plus d'une fois vos cœurs, si vos fronts n'ont pas saigné sous leurs lauriers comme sous une couronne d'épines ! Pâles amantes, tristes épouses délais* sées pour les fantômes du cerveau, trahies pour les fées de l'imagination, que de pleurs n'avez-vous pas versées sur vos couches solitaires ! que de sanglots n'ont pas éclaté dans vos brûlantes insomnies ! que de fois, sous l'éclat qui vous illuminait de ses brillants reflets, n'avez-vous pas demandé au ciel un amour sans faste et sans gloire 1

Certes, Horace n'avait rien de commun avec Byron, et il est vrai de dire que le génie ne le tourmentait pas. Toutefois, à peine eut-il trempé sa plume dans une bouteille d'encre qu'il devint le plus insupportable des personnages. Il perdit l'égalité d'humeur qu'il avait conservée jusqu'alors, et se montra fantasque, brusque, bizarre, inexplicable. Il écrivait durant la journée entière, et le soir, chez maître Bideau, devant le foyer étincelant , il lisait à haute voix les pages nouvellement écloses. Les œuvres d'Horace inspiraient à Denise une vive admiration; plus sensé ou moins intelligent,

106 HOBACS.

mattre Bideau dormait, comme une marmotte, sur sa chaise*

— Pardieu ! disait l'honnête aubergiste un soir qu'il avait écouté le jeune homme avec une constance vraiment héroïque, pardieu ! tu es un singulier garçon ! tu exprimes des sentiments magnifiques dans un langage que je comprends à peine, mais qui doit être fort beau, j'en suis sûr ! Tes pensées sont pleines de raison, tout ce que tu écris est d'une sublime sagesse : comment arrive-t-il que tout ce que tu fais soit d'une insigne folie? Gomment concilier tes actions avec tes doctrines, tes préceptes avec ta conduite ? Je voudrais savoir aussi dans quel but utile et louable tu barbouilles du matin au soir les chiffons que voici. Penses tu que les bourres de papier blanc valent moins que les bourres de papier noirci ? Ce n'est pas mon avis , ni le tien , j'imagine. Denise , en t'écoutant, bâille comme une carpe au soleil ; pour moi, je crois que l'homme qui a tracé un sillon, greffé un poirier ou mis une feuillette en bouteilles a rendu plus de service à l'humanité que celui qui a écrit un livre. Maintenant, re* prends ta lecture et pardonne à mattre Bideau s'il s'endort en t'écoutant.

Son livre achevé, Horace partit. Vainement

Denise et son père tentèrent de le retenir : l'ingrat les délaissa de nouveau. Il partit malgré leurs conseils et leurs larmes. Il rentra sans pâlir dans ce Paris où il avait déjà tant souffert. Il vit bien flotter d'abord, à travers les brumes de la Seine , une blanche et gracieuse image qui avait les traits de Flavia ; mais cette image s'effaça bientôt devant celle de la gloire , qui lui souriait en lui jetant des fleurs. Une troisième image, moins belle et moins idéale, fut celle de la faillite, qu'il trouva, le lendemain de son arrivée, à la porte de la maison où il avait placé son argent ; son banquier était parti la veille pour les Pays-Bas. Horace n'avait plus pour fortune que sa plume et quelques milliers de francs que lui avait donnés maître Bideau. Ce coup terrible ne le découragea point : il s'était laissé dire que les poètes mangeaient des fèves dans les greniers et que le génie buvait de l'eau dans les mansardes : il loua une petite chambre dans la rue du Four-Saint-Germain, à l'hôtel de l'Ànge-Gardien, et se mit en quête d'un éditeur.

Il frappa à toutes les portes , et toutes les portes se fermèrent sur lui. Il se présenta à toutes les célébrités de l'époque, implorant un appui, cherchant un patronage ; il remarqua

avec stupéfaction que toutes les célébrités avaient des tapis sous les pieds et ne buvaient de l'eau qu'avec une sobriété excessive. Le Cri de l'Ame se promena dans tous les antichambres des écrivains, des romanciers et des journalistes, et revint à son auteur sans avoir été lu par personne. Il trouva cependant une espèce de drôle qui lui offrit, en échange du Cri de VAmey une paire de pincettes rouillées, une pendule en carton avec un mouvement en osier et un billet de cent francs qu'il s'engagea d'à* vance à ne point payer. Horace faillit assommer cet homme, et je regrette sincèrement qu'il ne Tait point fait.

Horace vivait pauvre et seul : le jour il courait pour placer son livre ; le soir il travaillait, étudiait les littératures anciennes et modernes et ne s'endormait que bien avant dans la nuit. Le pauvre enfant accusait son siècle d'ingratitude et tombait déjà dans la vulgarité des génies méconnus. Déjà dans le fond de son cœur il blasphémait contre les puissances littéraires; il leur reprochait avec amertume d'être âpres et rudes aux talents qui bourgeonnent. Je ne sais, mais il me semble, à moi, que les avenues littéraires ne sont point encore assez hérissées d'obstacles. Je reprocherais plutôt à notre

époque de sourire trop complaisamment à toutes les ambitions, à toutes les fantaisies de gloire : c'est cette fatale complaisance qui nous a tous perdus. Depuis que les avenues littéraires sont si douces et si faciles, tout ce qui s'est cru doué de quelques facultés inventives ou intelligentes s'est rué avec fureur dans les champs de la pensée. Parce qu'on a quelque facilité, quelque grâce, quelque sentiment élevé des choses nobles et poétiques on se croit poète, on délaisse son avenir ; en cédant à un caprice on croit obéir aux lois du destin : on part et on arrive. Mais les branches qui, de loin, semblaient s'abaisser pour nous offrir leurs fruits et leurs fleurs, se relèvent brusquement ; les sentiers qui nous avaiept paru sablés et mollement inclinés sont escarpés et glissants ; les mains amies qui nous invitaient se retirent, l'avenir nous trahit, la gloire nous échappe ; bien heureux si la misère n'est point là qui gratte à notre porte. C'est alors que nous jetons à la vie un cri de désespoir et de malédiction; c'est alors que, blessés à l'endroit de notre vanité, nous insultons à notre siècle. Quelles grandes injustices a-t-il donc commises notre siècle? Prenez-moi par la main, gravissons l'escalier de bois, montrez-moi Chatterton

pâle et mourant de faim. Je vois des poètes dînant au café Anglais et brûlant le pavé sous les roues de leur calèche. A ceux qui pleurent et qui blasphèment, aux grands hommes étouffés, aux dieux inconnus, le génie seul a manqué. Que notre époque soit donc sévère aux vanités qui s'essayent : je ne sache pas qu'il y ait un grand mal à cela. Encouragez les nobles efforts, ménagez le vent et la pluie au duvet des ailes naissantes ; mais ne souriez point à la faiblesse, mais n'invitez point l'impuissance par des caresses menteuses. C'est un rôle austère et pénible ; c'est le rôle obligé de tout homme de cœur.

Horace trouva dans sa misère des joies qu'il devait regretter plus tard. C'était une âme faible, mais poétique, qui avait un art merveilleux pour échapper au présent par les portes toujours entr'ouvertes du passé et de l'avenir. Triste et repoussé, il avait pour se consoler le cortège des regrets et des espérances, puis il songeait au sir Ravenswood; et, bien que l'hôtel de l' Ange-Gardien rappelât d'une façon fort imparfaite le château qui s'élevait, mélancolique et ruiné, dans les plaines de Lammermoor, il se drapait avec les pages du roman de Walter Scott et se posait comme le type de

la noblesse pauvre et fière. Disons aussi que tant qu'il n'eut point d'éditeur et que les enfants de son esprit furent vierges de la publicité il trouva dans la composition des heures enivrantes de bonheur et d'oubli. La nuit, lorsque Paris était silencieux et que la lune dormait sur une mer de toits que la mansarde d'Horace dominait comme un promontoire, à l'heure où l'inspiration, affaissée par un long travail, s'éteignait avec la lampe pâlissante, Horace s'asseyait sur l'appui de sa fenêtre, et bien souvent les premières lueurs de l'aurore le trouvèrent là, mollement bercé par ses rêves. Il n'avait point de maîtresse , mais il pressait sur son cœur les reines de son imagination, toujours belles et toujours fidèles ; il n'avait point, d'amis, mais, durant les nuits obscures, il se passionnait pour quelque lumière qu'il voyait briller, comme une étoile égarée, au milieu des combles. Que de poëmes n'ont point dévoré ces exaltations solitaires !

Enfin Horace trouva un entremetteur à sa pensée. Un éditeur, homme d'esprit et de goût (il s'en trouve quelquefois), s'avisa de lire le Cri de VAme et eut la délicatesse de penser qu'on pourrait tirer du cerveau d'Horace quelques billets de mille francs au profit de la li-

113 HORACI.

brairie. Après avoir consulté son portier et sa cuisinière il sortit avec la pieuse intention d'offrir quinze cents livres à Horace en échange du manuscrit. Arrivé à la rue du Four, l'éditeur en trouva les pavés si sales qu'il résolut de n'offrir que mille francs ; l'hôtel de l' Ange- Gardien lui sembla d'un aspect si malhonnête qu'il rogna de deux cents livres la générosité de ses propositions ; il respira dans l'escalier une odeur si infecte qu'il rogna cent livres de plus; puis, à partir du premier, cinquante francs par étage ; puis, en apercevant dans la chambre d'Horace des vitres en papier huilé, des rideaux brodés à jour par la nature , une chaise boiteuse, une couchette maigre et plate, une cuvette fêlée , une cheminée sans feu (on était au mois de décembre) et Horace écrivant, les pieds dans sa couverture et tenant son encrier dans la main gauche afin que l'encre ne gelât pas, le vertueux éditeur, touché de la compassion la plus vive , les larmes aux yeux et la voix tremblante, n'offrit plus que trois cents francs pour quinze cents exemplaires du Cri de l'Ame.

Cet éditeur était un homme de beaucoup d'esprit et d'un sens droit comme un I : il avait sans doute formé son jugement par l'étude des

sciences exactes. Àrchimède et Biaise Pascal n'eussent pas mieux raisonné, à coup sûr. Voilà ce que dit, en se parlant à lui-même, ce merveilleux éditeur : — Ce jeune homme n'a pas de tapis sous les pieds, par conséquent il n'a pas de tapis à payer ; il demeure au sixième étage, partant son loyer lui coûte peu ou point; il n'a ni chevaux ni voitures, donc point de dépenses chez le sellier et le carrossier ; il est si maigre qu'il ne mange, j'en suis sûr, que d'un médiocre appétit, donc peu de frais au restaurant ; il a un habit râpé , donc le mémoire de son tailleur ne monte pas bien haut ; il n'a pas de feu au mois de décembre, donc il ne doit rien à son marchand de bois ; son escalier tue les mouches au vol, donc le parfumeur ne le ruine pas; j'aperçois dans le coin de la chambre deux bottes qui bâillent sur toutes les coutures comme si elles entendaient lire les œuvres de leur maître, donc leur maître n'abuse pas de son crédit chez le bottier : décidément ce jeune homme est un garçon très-rangé qui n'a besoin de rien et qu'il faudrait citer comme un saint et précieux exemple à tous les fils de famille. Ma position est embarrassante : si je lui offre de l'argent je blesserai son amour-propre; il croira que je lui suppose des goûts ruineux, des mœurs

désordonnées, des créanciers acharnés, des dettes déshonorantes : dans sa colère il me jettera à la porte, cela ne fait pas un doute. D'un autre côté, si je lui demande son manuscrit pour rien, j'ai l'air d'un misérable qui va mendier du papier noirci. Voilà ce que je décide : je vais offrir un prix qui soit en rapport avec les besoins de ce garçon, et ces besoins me semblent si bornés qu'en proposant trois cents francs pour quinze cents exemplaires je crains encore de blesser la délicatesse de ce digne et brave jeune homme.

Il fut fait ainsi qu'il avait été dit. Horace livra son manuscrit pour trois cents francs, payables sur le dernier bon à tirer. Lorsqu'il alla réclamer le salaire de son œuvre on lui présenta un petit mémoire de quatre cents livres pour corrections faites sur les épreuves. En déduisant de cette somme les trois cents francs qui lui étaient dus, Horace ne devait plus que cent francs à l'imprimerie. Le Cri de l'Ame parut et réussit. — Encore une demidouzaine de triomphes comme celui-là, dit Horace, et je suis ruiné de fond en comble.

Alléchés par le succès les éditeurs accoururent; pressé par Je besoin Horace passa plusieurs traités à la fois : dès -lors il n'y eut

plus pour lui ni bonheur ni repos possibles.

Horace avait trouvé un grand charme à écrire le Cri de VÂme. Il n'est rien de plus doux que de parler de sa douleur et de broder les fleurs de l'imagination au tissu de la réalité. Et puis il avait écrit ce livre dans le silence des champs , rêvant à son aise , travaillant à ses heures, jetant sa plume pour aller se chauffer au soleil, la reprenant pour se distraire des ennuis du présent et de l'amertume de ses souvenirs, et trouvant que la littérature était une douce et bonne fille, amie tendre et facile, vierge céleste, consolation divine.

Une fois à Paris entre les griffes des éditeurs , ce fut autre chose, vraiment ! Ah ! tu veux flâner, mon cher fils; tu trouves que le soleil, après avoir glissé sur les maisons de la rue du Four , arrive sale et glacé à ta mansarde ; la plume pèse à tes doigts , l'air de la chambre est lourd et tu veux aller respirer les parfums des lilas en fleurs : à la chaîne, malheureux ! reprends ta plume, les lilas ne fleurissent pas pour toi, le soleil ne brille pas pour toi; écris, travaille, creuse ton cerveau, fouille ton cœur, fouette ton esprit; tu dois livrer quatre volumes dans un mois , et l'éditeur frappe à ta porte !

116 HOftàCE.

Ah! tu pleures, mon pauvre enfant! ton front s'appuie découragé sur tes papiers épars et tes larmes coulent silencieuses. Qu'as-tu? ton cerveau est vide, ton esprit est fourbu, tu as épuisé les trésors de ton cœur et l'inspiration te délaisse : à la chaîne, esclave ! Il s'agit bien d'inspiration ici ! Ah ! tu attends l'inspiration pour écrire ! Que n'as-tu passé un traité avec elle ! Ton cœur est épuisé, dis-tu ? tu en as prostitué au public toutes les joies et toutes les douleurs : invente. Ton imagination est affaissée, réveille* la. Que le café embrase tes veines et ranime tes sens allanguis. Tu prétends que ces excitations te laissant sans force et sans énergie pour agir. Qui te parle d'action? Es-tu un homme d'action, toi? Tu n'es qu'un barbouilleur de papier , écris. Tu dis que la composition te vieillit avant le temps, que tu sauras avant d'avoir senti, et tu compares l'invention à un soleil factice qui ne fait éclore que des fleurs sans parfums. Eh ! que nous importe à nous que la pensée dessèche ton cœur et le porte au cerveau? Que nous fait ta vieillesse précoce? Nous nous soucions bien, ma foi, que tes cheveux tombent ou blanchissent! A l'œuvre, misérable ! le temps fuit, l'éditeur te presse : tu ne lui vendras pas tes larmes!

HORACS. 117

Ah ! tu aimes Fart , ton esprit a besoin de liberté ; harcelé par le temps tu ne produis qu'avec dégoût : pourquoi donc l'as-tu aliénée cette liberté que tu pleures? pourquoi l'as-tu compromis sur une feuille de papier timbré cet art que tu voulais cultiver avec amour? Va, tu n'es pas un artiste , tu n'es qu'un faiseur de livres; garde pour toi ton génie si tu en as : on te demande des volumes et non pas des chefsd'œuvre. Et puis, crois -moi, laisse aux niais ces plaintes vulgaires; souffre en silence, subis ta destinée. Si tu as déserté ton village et renié les amis qui t'aimaient, si tu t'es enfoncé dans les broussailles de la vie littéraire, si tu te déchires aux haies épineuses, si tu laisses à chacun de tes livres un lambeau de ton cœur meurtri, qui Ta voulu, si ce n'est toi?

Horace comprit bientôt que la littérature, lorsqu'elle n'était pas le plus noble des loisirs, était le dernier de tous les métiers. Il sentait chaque jour s'ennoblir l'austérité de ses principes et se surprenait parfois à transiger avec son orgueil. Au début, lorsqu'il partait le front haut et l'humeur superbe, il s'était dit que la vertu et la probité étaient des sentiers doux et faciles où le voyageur cheminait gaiement sur des gazons fleuris et sous de frais ombrages ; il 2 11

eut fait quelques pas à peine dans ces voies âpres et rudes qu'il ne vit que des chemins escarpés où trébuchaient autour de lui les pieds les plus hardis et les résolutions les plus fermes. Sa fierté se révolta : abreuvé de dégoûts de tout genre, d'amertume de toute espèce, mécontent des autres, mécontent surtout de lui-même, il se dit que le temps le plus beau de sa vie, le plus suave et le plus calme, avait été celui où Horace n'était rien, pas même un homme de lettres, rien qu'un enfant ignorant et simple. Il se plaignit de la science et de l'amour, et commença à concevoir que sa mère avait eu raison peut-être.

Une nuit qu'il était assis sur l'appui de sa fenêtre il crut apercevoir le fantôme de sa mère qui s'abaissait vers lui au milieu des blanches nuées du ciel ; il crut l'entendre lui adresser de doux reproches, lui demander pourquoi il avait échangé contre une agitation misérable le repos d'une vie obscure, mais pleine de dignité. Et comme Horace répondait en tremblant qu'il avait voulu ressusciter la gloire du nom de ses ancêtres, l'ombre, tendre et sévère à la fois, lui répondit qu'il eût été plus sage d'ensevelir ce nom dans un noble silence que de le livrer aux insultes d'une triste publicité.

HOBACE. 1)9

Le lendemain Horace convoqua ses éditeurs, remboursa les uns, indemnisa les autres, rompit tous ses traités et partit à pied pour Cou Ion. Il arriva le sac sur le dos, le bâton à la main, vêtu d'une blouse grossière. Il rencontra maître Bideau sur la route de Niort au village ; ils s'embrassèrent.

— Je reviens au hameau, dit Horace; je suis ruiné, mais je me ferai garçon de charrue ; aimez-moi toujours comme votre fils et ne me reprochez pas trop amèrement de vous avoir quitté une seconde fois ; lorsque vous saurez ce que j'ai souffert là-bas vous me pardonnerez peut-être.

— Qui songe à te faire des reproches ! dit Bideau essuyant des larmes qu'il ne pouvait s'empêcher de répandre en voyant Horace si pâle et si maigre ; t'ai-je jamais fait des reproches? Tu ne seras pas garçon de charrue ; tu n'es pas ruiné, tu as toujours quinze cents livres de rente, ta propriété que j'ai achetée est toujours à toi ; et puisque te voilà revenu à des idées plus saines, pourquoi n'épouserais-tu pas ma fille?

— Je n'osais pas vous le proposer, répondit Horace en serrant la main de l'aubergiste; j'épouserai Denise si elle y consent et tâcherai

1 30 HOBàCE.

de lui faire oublier tout le mal qu'elle a enduré à cause de moi.

— Gomme te voilà maigre, mon pauvre garçon ! reprit Bideau. Il parait que le métier que tu faisais là -bas élait rude et peu profitable.

— Rude en effet, répondit Horace.

Et en causant ainsi tous les deux arrivèrent le soir à Coulon. — Voilà, dit Bideau à Denise, voilà encore une fois Horace qui revient tout exprès pour t'épouser. Il est un peu maigre, mais l'air de la campagne lui fera du bien.

Horace regarda Denise et faillit reculer d'effroi. La malheureuse fille n'avait point embelli depuis le dernier départ de son infidèle; sa taille s'était déformée sous un fatal embonpoint; ses pieds qu'eût enviés une duchesse, étaient devenus presque aussi larges que ses mains ; ses lèvres, en s'entr'ouvrant, laissaient voir des perles qui n'étaient pas d'une entière blancheur, et déjà plus d'un diamant manquait à cet écrin qui, quelques années plus tôt, eût fait l'orgueil de la fiancée du roi. Horace, en embrassant Denise, se promit bien de ne l'épouser jamais.

Les romans d'Horace, qui n'avaient à Paris qu'un succès assez médiocre, et dont le succès, quel qu'il fût, n'était point un succès lit-

Page 1