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lage, où il était venu chercher l'obscurité et le repos. Les journaux du département s'arrachaient les morceaux inédits de sa plume, ses autographes étaient hors de prix, YAlmanach des Deux -Sèvres publaît ses œuvres légères, et Horace, enivré par un succès si complet et si inespéré , sentait déjà sa vanité se gonfler au souffle de l'éloge. Un jour, en se faisant la barbe, il se demanda de bonne foi si ce n'était pas l'image d'un grand homme qu'il voyait se refléter dans la glace.
— Eh quoi! lui disait-on de toutes parts, vous voudriez enfouir un talent aussi beau, un génie aussi remarquable dans la vie étroite et mesquine de la province ! Vous n'y songez pas, jeune homme ! Il faut au jeu de vos grandes ailes un air plus vaste et plus âpre. Laissez l'alouette cacher son nid dans nos sillons ; l'aigle plane sur les montagnes. Oubliez-vous que le génie est une mission divine? qu'en le laissant dormir vous manquez aux volontés du ciel? Et autres balivernes de ce genre.
Maître Bideau disait, de son côté, en fumant gravement sa pipe : — Je ne comprends réellement pas que tu te prêtes ainsi à la sotte curiosité qui t'entoure, que tu accueilles avec autant de complaisance les hommages grossiers
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qu'on t'apporte. Je voudrais bien savoir ce que tu as fait pour mériter l'intérêt que tu excites? As-tu sauvé d'un grand danger quelqu'un de tes semblables ? as-tu soulagé quelque infortune, consolé quelque amère douleur? Jusqu'ici, à mon sens, tu n'as rien fait qui vaille. J'ai vu, en 1815, rentrer dans nos villages de vieux grognards qui avaient traîné leurs guêtres par tous les pays ; ils avaient reçu, pour la gloire de leurs drapeaux, plus de coups de sabre que tu n'as écrit de volumes pour l'ennui de maître Bidèau ; mais je veux bien que ma pipe m'entre tout enflammée dans la gorge s'ils ont trouvé parmi nous les sympathies que tu éveilles. Voilà donc à quoi tu as passé les plus belles années de ta vie ! ajoutait l'aubergiste en montrant les volumes qu'avait enfantés le cerveau d'Horace ; une belle occupation , ma •foi ! un joli bagage pour le voyage de l'éternel ! Si ce sont là les vertus que tu présenteras à Dieu au jour du dernier jugement , ton affaire est claire, mon fils ! Et autres rebufades de la sorte. Pour Denise, elle ne disait rien, mais elle prodiguait à-Horace tous les soins de l'amitié la plus dévouée et la plus tendre. Son cœur n'avait pas subi les mêmes ravages que .sa figure ; il était resté pur, affectueux et no-
ble ; et Horace aurait pu trouver encore, sous cette enveloppe un peu fanée, des trésors inappréciables, mais de ces trésors il se souciait fort peu; la tendresse de Denise lui était insupportable, et, par cet instinct très-naturel qui veut que nous préférions les caresses aux coups de bâton, Horace trouvait l'encens qu'on lui brûlait sous le nez plus suave , plus moelleux et plus odorant que les rudes vérités que maître Bideau lui jetait au visage. Cet encens n'était, à vrai dire, qu'une horrible colophane dont le ménétrier de Coulon n'eût pas voulu pour son archet ; mais notre nerf olfactif est, en pareil cas, d'une rare indulgence et possède un art merveilleux pour prêter à la résine les intentions de là myrrhe embaumée.
0 nature de l'homme ! nature misérable et mobile ! nature hypocrite et lâche ! nature la pire de toutes les natures après celle de l'homme de lettres ! Un soir que maître Bideau s'entretenait devant quelques amis du prochain mariage d'Horace avec Denise, Horace prit l'aubergiste à part, et l'entraînant vers la rive: — Maître Bideau, lui dit»il d'un air contrit et d'une voix doucereuse, j'ai réfléchi mûrement à notre position respective , et décidément je ne saurais, sans faillir aux lois de l'honneur et
de la délicatesse, accepter les offres que vous m'ayez faites.
— Qu'est-ce à dire ? répondit l'aubergiste. Tu me fais l'effet de prendre depuis longtemps l'honneur et la délicatesse à l'envers. De quoi s'agit-il , à cette heure ? Parle , je t'écoute : j'aime mieux t'en tendre que te lire.
— Vous êtes riche , maître, et moi je suis pauvre; j'aurais mauvaise grâce à me faire votre gendre aujourd'hui, ayant moi-même abjuré ce bonheur aux jours de ma prospérité. Que dirait le pays? L'opinion me flétrirait; ma conscience elle-même serait-elle bien paisible? je ne sais. Denise est charmante; elle s'est conservée jeune et belle : moi j'ai vieilli et ne lui apporterais qu'une existence triste et fatiguée. N'y aurait-il pas de ma part une ingratitude horrible à m'imposer, flétri par le malheur, à cette gracieuse enfant? Et puis, vous le dirai-je? j'ai quitté Paris dans une heure de désespoir, mais je comprends que nous cherchons vainement à échapper à notre destinée. Laissez-moi donc traîner le boulet que je me suis rivé au pied, laissez-moi sur la couche d'épines que je me suis préparée moi-même : mon lit est fait, il faut que j'y dorme ou que j'y meure.
— Tâche de parler plus clairement, dit Tau-
bergiste en faisant la grimace ; ton éloquence est chargée en couleurs comme un flacon de vin de Saintonge. Je professe un souverain mépris pour ce vin et pour la métaphore.
— Maître, reprit Horace, je sens en moi un instinct impérieux qui me pousse vers les régions orageuses. *
— Qu'est-ce encore que cela? dit Bideau avec humeur.
— Eh bien ! s'écria Horace en faisant un effort sur lui-même, je veux retourner à Paris !
L'aubergiste frappa sur l'épaule d'Horace , et, lui montrant le clocher du village : — Tu vois bien, lui dit-il, le coq qui surmonte cette girouette, il est en fer -blanc et tourne à tous les vents : eh bien ! mon garçon , il est moins mobile que toi et a plus de cervelle dans la tète que tu n'en auras jamais dans la tienne.
— Eh quoi ! s'écria Denise en apprenant la résolution d'Horace, eh quoi ! vous partez encore ! Je vois bien que vous ne m'avez jamais aimée. — Et la pauvre fille se prit à pleurer, car elle avait consumé dans une vaine attente les plus beaux jours de son printemps; elle voyait autour d'elle toutes ses compagnes épouses et mères, et seule elle traînait les ennuis d'un veuvage éternel.
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Horace partit avec un billet de mille francs que maître Bideau , à l'heure du départ, lui glissa paternellement dans la poche. Jusqu'alors Horace avait vécu à Paris dans l'isolement et dans la pauvreté ; cette fois il voulut essayer les joies du monde et de la richesse. Il employa tout son avoir à meubler un petit appartement loin de la rue du Four; il s'endetta chez son tailleur, fit des billets au tapissier, renouvela ses engagements avec les éditeurs , escompta hardiment son avenir, et se prépara à lutter contre la destinée avec des armes neuves et fraîches , armes brillantes mais peu solides que je comparerais volontiers à une armure de papier doré.
Horace ne fut pas longtemps à comprendre que de toutes les misères la plus horrible est le luxe factice. Au bout de six mois il regrettait déjà la mansarde de la rue du Four : au milieu des joies incomplètes de sa position nouvelle , joies bruyantes , mêlées de trouble et d'amertume, il redemandait les joies paisibles et modestes qu'il avait goûtées jadis dans sa laborieuse retraite. Qui pourra jamais vous dire les tourments et les angoisses qui vinrent l'assaillir de toutes parts ? Autrefois, du moins, la poésie venait lui murmurer de douces paroles
et sécher ses pleurs du haut de ses ailes : celte fois elle demeura au ciel. La pauvreté a sa poésie ; la fausse opulence n'en a aucune. Si vous me demandez par quelle aberration d'esprit Horace s'aventura dans cette pénible lutte, je vous répondrai ce que je vous ai déjà dit à propos de la vie littéraire. J'irai plus loin : je vous dirai que la vie littéraire, en développant notre vanité, nous crée nécessairement une position menteuse et des besoins factices ; c'est elle qui allume en nous toutes les ardeurs, fouette notre sang, embrase notre cerveau, et nous emporte invinciblement hors du cercle de nos devoirs. L'imagination exaltée se change bientôt en brûlants désirs. Après avoir entrevu les merveilles de la fortune, traversé les sphères élégantes, assisté aux fêtes du monde, la pensée se trouve mal à Taise dans l'atmosphère de la médiocrité. Le poète se lasse de chanter la tète dans l'azur du ciel et les pieds sur le carreau glacé. Après s'être abreuvé aux sources divines il se sent dévoré d'une soif ardente qui a besoin de s'étancher à la coupe des terrestres félicités. Et puis le succès est si enivrant ! il se marie si bien avec les idées de luxe et d'élégance ! Ce qu'il y a d'affreux , c'est que dans la vie littéraire, dans cette vie
de hauts et de bas qui vous portait hier aux nues et qui vous brise aujourd'hui sur le payé, il n'est point de position fixe, point de conquêtes éternelles; c'est un combat de toutes les heures, une lutte de tous les instants. Le notaire qui a payé son étude , le médecin qui a son diplôme, l'avocat qui a prêté serment ont un lit fait pour le reste de leurs jours. Mais Técrivain ne dort pas ; il faut qu'il vive debout sur la brèche , que chaque jour il livre une bataille, que cette bataille soit une victoire ; en triomphant aujourd'hui il s'engage à triompher demain; s'il tombe, il est perdu. Le médecin, l'avocat, le notaire s'adressent à des besoins réels, et ces besoins ne changent pas, ils sont toujours les mêmes et se renouvellent sans cesse. L'écrivain s'adresse à ce qu'il y a de plus capricieux, de plus ingrat au monde, à la fantaisie du public; on le prend comme une mode, on le jette comme un chapeau fané. Et ne croyez pas que vous conserverez la faveur du public avec les mêmes qualités de talent' qui vous ont aidé à la conquérir. Vous avez vu, dans nos champs du Berri , les épis dorés courbant et relevant leurs têtes au moindre souffle de l'automne; plus mobile encore est la vogue qui s'attache à l'écrivain. Le public le
repousse pour les mêmes raisons qui le lui ont fait admettre. II s'ennuie un beau matin de l'entendre appeler juste et le condamne à l'ostracisme. Savez-vous qu'il fut jadis un poète nommé Benserade qui gagna à faire de petits vers plus d'argent, d'honneurs et de gloire qu'il n'en faudrait pour enrichir et pour illustrer dix familles? Il alla vieillir aux champs, pauvre , obscur, oublié et réduit à écrire sur les murs de sa maisonnette ses sonnets qu'on n'écoutait plus. Que de fois le faste et l'éclat de nos poètes m'ont fait songer à Benserade !
L'astre littéraire d'Horace , qui n'avait jamais brillé d'un éclat bien vif, ne jetait déjà plus que de faibles lueurs. Horace subissait la destinée de tous les jeunes gens qui écrivent avant d'avoir vécu : après avoir épuisé toute la sève et toute l'énergie de son cœur et de son cerveau, comme il n'avait point fécondé son esprit par de graves et sérieuses études , il se trouva bientôt à l'état d'un terrain aride et desséché où ne fleurissent plus que des fleurs pâles et maladives. Au bout d'un an il était criblé de dettes et ne savait comment sortir des embarras inextricables où il s'était follement jeté. Afin qu'on ne pût dire qu'il était un travers auquel il rfepf point sacrifié il pensa
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sérieusement au suicide, il vendit tout ce qu'il possédait, acquitta une partie de ses dettes, et retourna dans son grenier du faubourg Saint- Germain pour y achever dans le recueillement une existence si misérablement gaspillée. Il avait vu toutes ses espérances se flétrir et tomber une à une. Méconnu de son siècle, il résolut de ne point survivre à la ruine de ses illusions. Il écrivit à maître Bideau et à sa fille une lettre pleine de regrets touchants et de remords véritables; il la jeta lui-même à la poste, et revint au logis, où l'attendait un pistolet chargé jusqu'à la gueule; il l'arma de sangfroid et en appuya la bouche glacée sur sa tempe brûlante.
Au même instant un orgue de Barbarie fit entendre devant l'hôtel de l'Ange-Gardien un air qui avait bercé l'enfance d'Horace et qu'Horace avait chanté lui-même bien souvent, le soir en bateau, assis près de sa mère, ou le matin, partant pour la chasse dans les Marais. La main qui tenait l'arme fatale s'abaissa lentement, le pistolet tomba sur le carreau , et Horace demeura machinalement appuyé contre l'embrasure de sa fenêtre, écoutant cette mélodie, qui lui arrivait comme un écho lointain de ses jeunes années. Il revoyait ses chères campa-
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gnes , il respirait les parfums de ses plaines fleuries. Lorsque l'orgue se fut éloigné Horace prit son chapeau et sortit. C'était par une magnifique journée d'été ; tout Paris étincelaît au soleil. Le jeune homme se promena sur les quais et sur les boulevards ; il rencontra des bataillons qui défilaient, musique en tête, sur le Pont-Royal ; d'up coté, les marronniers des Tuileries, dont le vent balançait les masses de verdure ; de l'autre, la Cité, que dominaient les tours de Notre-Dame ; puis les baïonnettes luisantes, le bruit des clairons, les aigrettes qu'agitait la brise, les calèches qui volaient au bois, les femmes svelteg et légères qui couraient, comme des bergeronnettes, sur les pavés brillants, les jeunes gens qu'emportaient les coursiers fougueux, tous ces bruits, tous ces spectacles, toute cette ville qui avait un air de fête réveillèrent dans le cœur d'Horace je ne sais quel amour de la vie. Il se dit que le suicide était une lâcheté, que l'homme qui se tuait était aussi coupable aux yeux de Dieu que devant un conseil de guerre l'homme qui avait déserté son poste. Il rentra chez lui décidé à porter jusqu'au bout du chemin le lourd fardeau de l'existence.
Se décider à vivre est, quoi qu'on dise, d'une
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résignation facile; vivre est xbo&ds aisé lorsqu'on n'a rien. Horace n'avait pins que des dettes impitoyables; sa plume était découragée et son courage abattu.
Il en était là, le malheureux, lorsqu'un soir il entendit des pas lents et lourds s'arrêter à sa porte. La porte s'ouvrit, et maître Rideau entra ; l'aubergiste avait l'air triste et sombre; Horace courut à lui et lui dit ; ~~ Maître , qu'avet-vous?
— Beaucoup de chagrin, dît Bideau en s'aa» seyant sur la couchette d'Horace ; mais je suis venu pour parler de toi : nul ne peut rien à mes douleurs.
~~ Denise est morte? s'écria Horace avec effroi.
-- Plût à Dieu qu'elle fût morte I répondit l'aubergiste en essuyant une larme furtivequi brillait aux cils blancs du vieillard : elle vit,
— Qu'est-ce donc? demanda le jeune homme. — > Rien : parlons de toi. J'ai compris à la
tristesse de ta dernière lettre que tu méditais un mauvais coup. Je suis arrivé à temps : Dieu soit béni ! Voilà donc le palais que tu habites ! Pauvre enfant ! ajouta-t*il en promenant son regard dans la mansarde d'Horace; c'était bien la peine de nous quitter ! Voyons, aie confiance
en ton vieil ami ; conte-moi ta vie tout entière. Horace raconta tout à son père adoptif.
— Ce sont les livres qui t'ont perdu , dit maître Bideau après avoir écouté son fils ; ce sont les livres qui t'ont perdu , répéta-t-il en secouant tristement la tète. Pauvre enfant, que vas-tu devenir? Il est bien un remède à tes embarras matériels; mais en est-il un à ton cœur?
Tous les deux demeurèrent silencieux* — Voyons, dit enfin l'aubergiste en seUevant; consulte ton courage : sens - tu enfin dans ce faible cœur la force de rentrer dans une vie plus paisible, plus digne et plus honnête?
— Il est bien cruel, dit Horace, de s'ensevelir dans un cercueil de plomb après avoir voulu s'enfermer dans un temple d'or.
— Un temple d'or ! dît l'aubergiste en marchant dans le grenier d'Horace; je t'en fais mon compliment. Voyons : plus de phrases, mon cher fils ; je suis venu pour te rappeler que tu avais toujours à Goulon quinze cents livres de rente. N'aie point de scrupules ; il ne s'agit plus, à cette heure, d'épouser Denise : Denise ne se mariera jamais, ajouta le malheureux père, en pleurant :
— Que s'est-il donc passé? demanda de nouveau Horace avec inquiétude.
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— Rien, absolument rien :. laisse couler mes larmes ; aucune main ne peut en tarir la source. Je demande si tu te sens assez fort pour revenir' au bercail et y vivre en homme probe et simple, loin de ce Paris qui t'a perdu. Tu m'as confié ta vie : trois routes s'ouvrent devant toi, la première mène droit à la Seine, la seconde aux galères, la troisième à Coulon; choisis.
— Je vous demande huit jours pour réflé* chir, dit Horace.
— Mon enfant, répondit l'aubergiste, lorsque j'ai reçu votre lettre je n'ai pas réfléchi, je vous ai vu triste et découragé et je suis parti.
— Ah ! vous valez mieux que moi ! s'écria Horace. Eh bien ! oui , partons , quittons cet enfer où je me meurs, allons rajeunir dans la paix et dans le silence !
— Voilà de l'enthousiasme et rien de plus, dit maître Bideau. Va, mon enfant, je laisse à ta réflexion les huit jours que tu m'as demandés ; consulte ta raison et décide.
L'aubergiste acquitta le jour même les dettes d'Horace et repartit le lendemain pour Goulon. Huit jours après Horace livra ses romans aux flammes et se fit jeter à la porte de l'Ange- Gardien.