MO ■•■AGI
pour la vertu une heure d'exaltation sublime. Moi je n'ai pas fait de romans, mais je sais le coeur de l'homme et je lis dans le tien à livre ouvert. Quelques mois auraient passé à peine sur ton mariage avec ma pauvre fille que tu me reprocherais secrètement d'avoir pris ton héroïsme au vol.
— Vous avez le droit de me juger sévère* ment, je le sais, dit Horace, mais cette fois j'ai pesé mon courage et ne l'ai pas trouvé plus léger que le devoir que je m'impose. Si l'un de nous s'abuse à cette heure, maître, ce m'est pas moi, je le dis hautement.
— Puisses-tu dire vrai! répondit l'aubergiste ; tu auras réparé un malheur irréparable et séché des larmes bien ameres*
— C'est le plus cher de mes vœux ! s'écria le jeune homme. J'ai besoin de bien mériter de vous, de Denise et de moi-même. Laissezmoi mettre une bonne action dans ma vie, comme un vase odorant, pour la purifier.
Un sourire mélancolique erra sur les lèvres de l'honnête aubergiste.
— Voilà donc où tu en es arrivé, malheureux enfant ! dit-il avec un profond découragement, voilà donc où t'ont conduit les folles ambitions et les sottes chimères I 0 mon Ho-
race, si fier et si beau, ai rempli de vie et de bonheur, si pleinement satisfait d'un sort obs~ our et modeste, 6 mon Horace, qu'es-tu devenu? qu'as*tu lait de la destinée que ta mers et tes amis avaient abaissée compianamment ▼ers toi comme une brandie de fruits mars oi tes lèvres pouvaient atteindre sand efforts? Denise était pure et belle alors l c'était une fleur des champs qui aurait embaumé ta couche; tu Tas laissée se flétrir, pauvre insensé l et main* tenant que la voilà brisée par les vents, sans grâce, sans éclat, sans parfum, sans fraîcheur, tu arrives pour la cueillir I
Je dois m'empresser d'avouer, à l'honneur de Thonnéte Bideau, qu'il s'exprimait d'une façon moins ampoulée, plus nette et plus simple; mais nous autres gens de lettres nous avons la misérable manie de broder les faux diamants de notre style aux phrases de toua nos personnages.
Horace comprit tout ce qu'il y avait de triste vérité dans ces paroles de l'aubergiste, il baissa la tète et demeura silencieux; toutefois il persista dans la résolution qu'il avait prise : maître Bedeau et Denise elle-même combattirent vainement une générosité qui, pour être tardive, n'en était que plus héroïquo; un mois
149 HORACK.
après le retour d'Horace à Coulon MUe Bideau s'appelait Mm° Horace de F — .
Trois mois après son mariage Denise mit au monde une fille. Maître Bideau eut beau s'ex-
tasier sur la ressemblance de cet enfant avec Horace, celui-ci ne s'abusa point sur sa pré* coce paternité et digéra difficilement les compliments de son beau-père.
Ce que l'aubergiste avait prévu arriva. La générosité n'est pas dans le cœur de l'homme ; le dévouement est chez nous une chaleur de cerveau qui ne laisse en s'éteignant que dts cendres amer es. Il n'y. a que l'Âme de la femme ou l'héroïsme brûle éternellement, comme autrefois le feu sacré dans le temple de la chaste Vesta. Au bout de quelques mois Horace fut pris d'un ennui rongeur, ennui qui ne se manifesta jamais par des reproches, mais qui sembla d'autant plus cruel à Denise qu'il se montra plus comprimé. Horace partait chaque matin du village et n'y revenait que le soir ; morne et mélancolique il restait silencieux aux repas, et maître Bideau pouvait à peine lui arracher quelques paroles. Il portait sa croix avec résignation, mais avec cette résignation qui ressemble à la lâcheté. Le dévouement qui s'offre avec mauvaise grâce est le pire de tous