‹ Les revenantsChapitre 35 sur 39 · PARENTHESE · texte numérisé non relu

PARENTHESE

( Je ne raconterai pas toutes les jolies petites scènes qui se passèrent dans le beau temps de ces belles amours , les chapitres suivants, recueillis çà et là, en diront assez au lecteur, dont l'imagination fera le reste. )

À monsieur Adolphe.

« Adolphe, je veux aller au Gymnase ce soir.

» ÀNAÏ8. »

A mademoiselle A nais*

« Ma petite chatte, » Je ne pais aller au Gymnase ce soir; je

suis à un inventaire qui ne finira pas avant minuit. Mon cœur est désolé.

» Adolphe. »

A monsieur Adolphe.

« Vous êtes charmant , monsieur, avec votre inventaire. Ce mensonge-là n'a pas le sens commun. C'était bien la peine de perdre son âme et son temps ! Un inventaire ! Hélas ! l'autre semaine vous auriez tout quitté pour moi, surtout un inventaire ! Mais, pour votre punition , sachez , monsieur, que je vais ce soir à l'Ambigu avec Àrabelle,

» Anaïs. »

Ou MUe Arabelle est métamorphosée eu dragon.

— Qu'elle aille au diable si elle veut, dit pour toute réponse Adolphe à l'Auvergnat qui lui avait remis le billet doux d'Anaïs.

Le soir, il lui vint des remords ; il plaignit cette pauvre fille, qu'il maltraitait déjà; il regretta de ne pas l'avoir conduite au Gymnase. Dans une baignoire nul n'aurait remarqué qu'elle était habillée à l'aventure ; et d'ailleurs n'était- elle pas assez belle pour lutter avec le ridicule de ses fanfreluches? Il voulut réparer

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sa sottise en allant attendre Anaïs à sa sortie de l'Ambigu. On était à peine au dernier acte quand déûlèrent devant lui les spectateurs de la Gaieté. Gomme il regardait par distraction, il vit sa petite chatte au bras d'un ami, sinon d'une amie.

Get ami était un superbe dragon de Metz. Anaïs l'avait rencontré fort à propos après la lettre d'Adolphe. — Les femmes font toujours de ces rencontres- là quand elles en veulent à leurs amants. — Le dragon qui était fort comme un Turc sur la mythologie, sans préjudice d'ailleurs, avait parlé d'un voyage à Yincennes et à Gythère, et Anaïs, laissant faire la vengeance, s'était dit tout bas qu'il fallait voyager.

A mademoiselle Anaïs,

« Je ne suis pas dupe de vos jongleries amoureuses, ma chère petite. Vous vous êtes vengé de votre inventaire en allant, non pas à l'Ambigu avec M110 Arabelle, mais à la Gaieté avec M. Adonis : que Dieu et l'amour vous gardent.

» Aholphr. »

A monsieur Adolphe.

« Adolphe ! Adolphe ! je suis coupable, mais

je vous aime. La vengeance m'a perdue , pardonnez-moi : je veux vous voir encore, je veux l'aimer toujours. A onze heures , je serai à ta porte.

» An aïs.

» N. B. Adolphe pardonna. Comment ne pas absoudre une jolie fille d'un pareil péché ! »

A monsieur Adolphe.

k Adolphe,

» Je t'écris tout exprès pour te dire encore que je t'aime. — Oh ! si tu savais, mon Adolphe chéri , mon idole sacrée , mon petit chien couchant, c'est à devenir folle ! sitôt que je te vois ma tète bat la campagne d'une jolie façon, et puis alors comme le sentiment me bat le cœur! ce n'est point ce petit sentiment qui court l'Elysée et la Chaumière : c'est un sentiment..., un sentiment qui ne finit pas. Ah! si

tu savais comme mon pauvre cœur s'est grandi ! c'est que tu es dans mon cœur... Hélas ! je serai bien malheureuse quand vous m'abandonnerez ; car vous serez notaire, monsieur ; vous épouserez une laide béte qui aura une dot et qui n'aura pas de cœur ; et moi , pauvre victime, je pleurerai; je pleure déjà, monstre! mes larmes m'empêchent de t'en dire davantage , car tu es ma famille , mon Dieu , mon âme, ma vie, mon tout.

» ÀNAÏ8.

» P. S. A propos, la vertu est pauvre : j'ai été forcée de mettre, il y a cinq jours , mon châle au mont-de-piété; je t'envoie la reconnaissance, sans compter celle que je te dois. »

Vî

A mademoiselle A nais,

« Ange descendu du ciel pour me consoler, belle des belles, trésor infini! 0 Anaïs! tu es ma moisson et ma vendange d'amour, ma flamme éternelle, la fleur que j'ai cueillie dans le désert de la vie, la fontaine dont la source m'enivre de pures délices, le soleil qui rayonne sur moi, l'ombre du bocage où je me repose de mes peines. — Je t'aime ! je t'aime ! Que

ne puis-je te le dire ou plutôt te le chanter à toute heure ! — Je t'écris tout exprès pour cela.

» Adolphe.

» P. S. A propos, j'ai vendu ta reconnaissance pour acheter des cigares ; c'est donc moi qui vous en dois à présent. »

Un matin, Adolphe n'ayant plus rien à dire à MUe Anaïs, la pria de lui raconter son histoire.

Histoire de mademoiselle Anaïs racontée par

elle-même.

« Donc je naquis à Metz en Lorraine, bien loin d'ici, du côté de Charenton ; mes parents sont riches et honorables, et, si je voulais, je serais une grande dame , mais cela est si ennuyeux! mon père était un avocat du roi, il

est mort à vingt ans; mon grand'père était quelque peu évéque : voilà pourquoi je fus mise au couvent, où je n'appris qu'à prier Dieu : c'était bien la peine, ma foi ! Donc , je revins dans ma famille, tout exprès pour être séduite par un capitaine de hussards qui est mort à la guerre, je ne sais plus où, à Anvers ou à Alger. Donc ce capitaine , qui était fort joli, m'enleva un beau jour au milieu de la nuit sans avoir pitié de mes larmes et de mes cris, mais en tout bien tout honneur. Quel temps affreux ! le vent faisait le diable à quatre, et la pluie donc ! Il me mit à califourchon devant lui sans aucune façon, et je n'en faisais pas non plus ; faites donc des façons par un temps pareil! Donc, quand il partit pour la guerre , je faillis mourir de douleur avec son ami intime M. Hector, un jeune capitaine de dragons qui avait eu la croix à Marengo ou à Sainte-Hélène. Hélas! dans mon désespoir je faisais tout sans savoir ce que je faisais. Les ingrats m'avaient promis leur main , mais j'eus beau tendre la mienne ! La douleur me prit, je voulus me repentir en liberté : voilà pourquoi je me fis fleuriste. Je t'assure, mon cher, que j'ai reçu plus de fleurs que je n'en ai faites.

Ici Mn° Anaïs fît une petite moue souriante et se mit à chanter d'une voix éclatante :

La fortune importune...

L'historiographe de Mlle Anaïs ne sait plus si elle chanta cette chanson ; mais si ce n'est pas celle-là c'est à coup sûr celle-ci :

L'or est une chimère...

Histoire de mademoiselle Anaïs racontée far

son amie intime.

u Alors Anaïs est la fille d'une fruitière de Metz qui a eu douze enfants ; elle était la treizième ; sa grand'mère a été servante d'un chanoine et quelque chose avec. Alors, dès sa tendre jeunesse elle séduisit un petit chérubin d'écolier qui faisait l'école buissonnière avec sa voisine et qui fit la même chose avec ellemême ; elle fut séduite à son tour par un clerc d'huissier qui fit pour elle plus d'un pas de clerc ; celui-là , du reste, c'était pour le bon motif : les imbéciles voulaient s'enchevêtrer dans le mariage. Après le clerc d'huissier vint un hussard ; après le hussard un dragon. Dieu

LIS AVENTCRES SENTIMENTALES. 237

sait le chapelet qu'elle a égrainé ! ce n'est pas pour en dire du mal , au contraire. Elle est venue à Paris après tout cela. Donc elle croyait tout simplement arriver à la terre promise des belles filles : mais à Paris elle rencontra des épines, voilà pourquoi elle fit des fleurs. »

Ici la conteuse, enchantée de son trait d'esprit, se garda bien d'aller plus loin, et elle eut raison.

— Aie ! aie ! s'écria un jour Anaîs, tu chiffonnes ma collerette !

— Tu n'as point de collerette, dit Adolphe avec dépit.

— Oui, mais tu chiffonnes mon épaule et tu rougis mon cou.

— L'amour s'en va , dit Adolphe d'un air rêveur.

Adolphe se flattait beaucoup , car l'amour n'était pas encore venu.

LA CAlfDBUft BT LA WAÏVIT* 018 FLBURISTBS.

Un soir, en rentrant dans sa chambre, Adolphe surprit MUe Ànaïs écrivant une lettre et faisant cuire des pommes. Elle essaya de cacher la lettre dans sa gorge, mais il savait le chemin de la petite poste, et il arracha ce lambeau d'épttre :

ermons nos fenêtres, adieu les télégraphes

Et puis c'était bien amusant, en dépit de

e, car votre lettre m'a offensée, Dieu merci

240 LES ÀVENTURE8 SENTIMENTALES.

un châle ; ne croyez pas que

emain à huit heures du

marronniers, ainsi

jamais vous

» Anaïs Duflot.

» P. S. Je voulais vous renvoyer votre châle, mais l'Auvergnat qui vous porte cette réponse était déjà trop loin quand je me suis aperçue que j'avais oublié de lui donner le châle avec la lettre ; ce sera pour une autre fois. »

Adolphe répondit lui-même au séducteur :

« MUo Anaïs m'a prié de vous écrire qu'elle ne voulait pas de votre châle. Craignant que vous n'en fassiez encore mauvais usage, je l'ai jeté au feu ; les cendres vont me servir de poudre pour cette lettre. »

Ensuite il dit à l'infidèle : — Ma belle Anaïs, c'est demain la fin du mois, essuie tes beaux yeux, demain donc nous irons goûter dans le parc de Meudon $ mais, en attendant, il faut que tu écrives sur cette lettre le nom de mon malheureux rival.

Le rival s'appelait M. Leroux.

Anaïs écrivit : M. Arthur.

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