‹ Les revenantsChapitre 6 sur 39 · II JOUI SANS LKKDH4M · texte numérisé non relu

II JOUI SANS LKKDH4M

J'entendais à deux pas de moi le bruit clair et frais d'un ûlet d'eau qui devait se perdre sous la mousse dans les allées en pente du jardin : pour en finir avec cette lutte entre l'eau pure, le sirop de groseille et le vin du cru, pour en finir surtout avec la soif qui me dévorait, je m'approchai de l'endroit d'où partait ce bruit argentin, et je trouvai bientôt une source limpide qui s'était creusé sous un bouquet de coudriers un lit tout tapissé de lichens et de fontinales. Je m'agenouillai sur la marge, et j'aspirai tout à mon aise l'onde froide et aromatisée par la menthe qui croissait sur les bords. Malheureusement je portais alors de longs cheVeux bouclés qui couvraient mon cou et mes épaules : lorsque je me relevai je secouai par un brusque mouvement de tète mes cheveux, qui s'étaient abreuvés comme moi de l'eau de la source, et j'aspergeai d'une rosée glacée le visage de quinze ou vingt bégueules qui s'étaient groupées derrière moi et que je n'avais pas aperçues. Tu ne saurais imaginer, mon cher enfant, le succès qu'obtint cette inconvenance involontaire : je fus perdue pour le reste du jour dans l'opinion de la société; il fut décidé que j'avais un genre exécrable, et le substitut du procureur du roi me compara à Diogène

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qui buvait dans le creux de sa main. Je me résignais à maigrir d'ennui lorsque j'aperçus enfin les quelques amis que m'avait annoncés le fils de Mme B***. Je les connaissais tous : c'étaient presque tous mes compagnons d'enfance, tous jeunes gens joyeux, simples et bons. Nous organisâmes une bande a part dont je fus l'héroïne. Il fut résolu que tous m'escorteraient à cheval, le soir, jusqu'à ma campagne , et que nous passerions par la ville. J'envoyai donc mon domestique m'attendre à Saint-Florent, à l'hôtel de la Tète-Noire, et je me préparai à secouer l'ennui rongeur qui me consumait.

Après le déjeuner nous étions réunis en groupes divers dans la cour et nous mettions aux voix l'emploi de la journée lorsque nous vîmes entrer d'un pas lent et lourd un énorme cheval de meunier tout blanc encore de la farine qu'il portait depuis dix ans du matin au soir, et sur lequel était penché un petit jeune homme tout blond, tout mince et tout pâle. Le cheval s'arrêta pesamment au milieu de nous. Des éclats d'un rire bruyant accueillirent cette entrée triomphale , et le petit jeune homme , immobile sur sa monture, nous regarda d'un air naïf, embarrassé et souffrant.

— C'est Roger ! s'écria-t-on de toutes parts.

— Qu'est-ce que Roger? demandai-je à mon voisin.

Au même instant Mmo B*** me prit à part et me dit :

— C'est le petit Roger,, mais il a beaucoup d'esprit.

Cette impertinence m'intéressa tout d'abord au petit Roger. Je m'informai de lui : j'appris qu'il était fils d'une famille bonnéte et modeste depuis peu de temps établie dans le pays. Les jeunes gens de Saint-Florent l'aimaient, et le fils de Mme B***, l'ayant invité à la fête que donnait sa mère, l'avait engagé à s'y rendre sur le cbeval de moulin qui faisait tous les jours le double trajet de la Cbénette à Saint-Florent et de Saint-Florent à la Chenet te. Ce cbeval était de plomb, et Roger avait mis cinq heures à faire. deux petites lieues. J'observai ce jeune homme : il devait avoir vingt ans au plus ; il était silencieux, fier et timide ; je remarquai en lui une élégance de manières qui me frappa. Plus je l'observai, plus je trouvai qu'il n'avait rien de commun avec mes bruyants et robustes amis. Je n'avais connu jusqu'alors aucun être qui lui ressemblât, et cependant son aspect répondait vaguement à je ne sais quel type gracieux et poétique qui

se glissait dans tous mes rêves et vers lequel mon âme déployait incessamment ses ailes. On m'avait vanté son esprit, et je ne sais pourquoi je ne songeai pas à lui en chercher. Chose étrange ! durant le jour entier nous n'échangeâmes pas un geste, une parole, deux fois seulement nos regards se rencontrèrent; et cependant je comprenais déjà confusément que ma destinée était changée, et que cet être qui venait de m'apparaitre pour la première fois riverait à ma vie un souvenir éternel.

Le reste de la journée s'écoula avec une incroyable rapidité 2 la voix de Roger venait à mon cœur comme une délicieuse harmonie que je n'avais encore entendue que dans les songes de mes nuits tourmentées; sa présence était pour moi une préoccupation de tous les instants qui me charmait à mon insu ; il y avait autour de lui je ne sais quelle atmosphère enchantée où je me plongeais avec ivresse. Je ne m'avouais aucun des sentiments dont j'avais si longtemps couvé le germe et qui venaient d'éclater subitement ; je ne précisais rien, je ne prévoyais rien : seulement je me sentais heureuse, ma poitrine aspirait l'air avec joie, la vie me semblait plus légère, et j'écoutais avec ravissement une voix mystérieuse nouvelle-

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ment éclose qui chantait dans mon âme. Je ne m'inquiétais pas de savoir si je devais jamais revoir Roger , je n'y songeais même pas : je vivais tout entière dans la sensation présente sans me soucier de l'avenir, sans me demander si cette apparition de quelques heures aurait jamais un lendemain. Jours d'amour et de jeunesse, jours de mol abandon et de joyeuse imprévoyance, vous que nous appelons le temps de la folie et qui peut-être étiez celui de la sagesse, beaux jours, qu'étes-vous devenus?

Le soir arriva vite. A huit heures nous étions tous en selle. Mme B*** me fit observer que j'allais blesser toutes les convenances en me mêlant ainsi, jeune, belle et muU de mon sese, à cette jeunesse turbulente. Mmo B*** avait raison dans le sens du monde, mais je me souciais peu du monde, et j'avais tellement confiance dans la droiture de mes intentions que je cédais toujours sans crainte à mes caprices. D'ailleurs cette turbulente jeunesse me vénérait comme une sœur; et j'ai vu partout mon étourderie entourée de plus de respect que n'en obtint jamais la réserve de toutes nos prudes. Je ne répondis donc à Mme B*** qu'en faisant piaffer mon alezan et siffler ma badine, et je donnai le signal du départ en lançant mon 1 9

cheval au galop. Tous les cavaliers me suivirent, et nous disparûmes bientôt dans un tourbillon de poussière. Nous allions comme une bourrasque à travers champs et villages : les pierres du sentier jetaient des étincelles sous les pieds de nos coursiers ; les chiens des ha* meaux nous poursuivaient en aboyant, et les paysans effrayés accouraient sur le seuil de leurs portes pour nous regarder passer.

J'avais tenu longtemps la tête de la cavalcade. Oppressée par la rapidité de la course, sentant que mon cheval, excité par le bruit du galop qui retentissait derrière moi , prenait à chaque instant une vigueur nouvelle, et craignant de ne pouvoir bientôt modérer l'ardeur qui remportait, je résolus d'abandonner la route à la fougue de mes compagnons , et je me jetai par un biais habilement ménagé dans une terre de labour. Gomme la nuit était obscure, aucun d'eux ne s'aperçut que je manquais à leur tête; et au bout de quelques mi* nutes je n'entendis plus qu'une rumeur confuse qui allait en s'effaçant et qui finit bientôt par se perdre.

Je ne sais pourquoi j'éprouvai alors, en me trouvant seule au milieu du recueillement des prairies , un sentiment de joie indéfinissable.

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Effrayée de ce bonheur sans nom qui m'arrivait comme par rafales, je m'interrogeais avec anxiété : je me demandais ce qu'il y avait de changé dans ma vie, pourquoi j'étais partie, le matin réyeuse et préoccupée, pourquoi, le soir, je revenais joyeuse ; quelle brise avait dissipé les nuages de mon ciel, quel rayon de soleil en avait éclairci l'azur. Je craignais de me trouver coupable; je cherchais à comprimer les élans de ma félicité , à chasser de mon cœur je ne sais quelle image qui l'assiégeai t sans cesse. Il me semblait aussi que de nouvelles facultés venaient d'éclore en moi : mes perceptions étaient plus nettes et plus rapides , mes sens plus fins et plus délicats ; je saisissais dans le silence de la nuit des harmonies qui me parlaient pour la première fois, dans la contemplation du ciel étoile et des champs endormis des spectacles dont je n'avais jamais soupçonné jusqu'alors les merveilles et la poésie. J'avais ramené mon cheval dans le sentier : il allait à son gré, arrachant les touffes d'herbe qui croissaient sur le bord des fossés; et moi, laissant flotter les rênes sur le cou de ma bête , je regardais la lune , qui montait à l'horizon entre les forges enflammées de Saint -Florent, pareille à un disque de cuivre sortant tout rouge

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de leurs fournaises. Je prétais en même temps l'oreille aux mille cris de la campagne : les insectes bruissaient dans les aillons, les courlis vagissaient dans les roseaux des marais , les fruits sauvages qui se détachaient autour de moi tombaient avec un bruit mat sur le gazon, et j'entendais au loin les chanvreuses qui battaient le chanvre dans les hameaux. Soudain un bruit que je ne reconnus pas se mêla à tous ces murmures. Mon alezan le reconnut bien, lui : il s'arrêta tout à coup et dressa les oreilles en hennissant. C'était le pas lent et paisible d'un cheval qui suivait le même sentier et qui sans doute se rendait à la ville. Bientôt les pas se rapprochèrent, et, au détour du chemin, je vis apparaître, comme un rayon de la lune , mon doux et blanc Roger penché mélancoliquement sur sa pacifique monture.

Lorsque Roger se trouva près de moi les deux chevaux, qui tous les deux avaient la bride sur le cou, se mirent à tailler la haie et à tondre le gazon de compagnie ; Roger et moi nous nous regardâmes. Je balbutiai quelques paroles, Roger n'essaya pas un mot. Je ne savais quelle contenance tenir : je toussais, je tirais mon mouchoir, j'allongeais et je raccourcissais les courroies de mon étrier. Enfin

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je ne rassurai en pensant que Roger était aussi troublé que moi, et je me décidai à nous sauver tous deux de cette position difficile.

— Monsieur, lui dis-je en assurant ma voix, je Tous croyais avec nos amis.

Roger ne répondit qu'en me montrant d'un air piteux le lourd animal qui passait à coté du mien.

— - Aucun de nous n'y a songé , monsieur : nous eussions mesuré le pas de nos chevaux à l'allure de votre béte.

Roger s'inclina légèrement et ne répondit que par un triste sourire.

Découragée par la concision de ces réponses silencieuses, je relevai la bride de mon cheval; Roger en fit autant, et nous nous mimes à chevaucher cote à c6te sans échanger une parole ni même un regard. Je crois, mon enfant, que je serais allée ainsi jusqu'au bout du monde : il me semblait entendre le cœur de Roger me parler tout bas , et je remerciais secrètement ce jeune homme de ne pas Utoubler par des banalités le langage muet de nos Ames. Nous marchions depuis quelques instants de la sorte; et je tremblais déjà de voir poindre à travers les peupliers la flèche du clocher de la ville, lorsque Roger, tournant vers moi sa blonde tête, 1 9.

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me contempla longtemps avec une expression de tendresse indicible.

— Madame, me dit-il anân d'une voix qui produisit sur moi l'effet d'une commotion électrique, je vous connais depuis deux ans : il y a deux ans, à pareille époque, que je vous ai vue pour la première fois.

Et comme je le regardais avec étonnement :

— Vous traversiez les montagnes de ma patrie ; votre frère et votre mari accompagnaient vos pas. Ne vous souvient-il plus du coteau de la Madeleine? votre coursier, épuisé de fatigue, refusait d'en gravir la pente difficile ; la rivière grondait sous vos pieds, les monts élevaient au-dessus de votre tète leur cime dépouillée ; la nuit tombait dans les vallées , et vous cherchiez avec inquiétude un sentier moins rapide.

' — Je ne l'ai pas oublié, lui dis-je.

— Vous avez donc oublié le jeune homme, me répondit Roger d'un air triste, qui saisit par le mors votre coursier découragé, et qui fut assez heureux pour vous frayer une route moins rude ?

— Je ne l'ai point oublié, lui répond is-je encore.

— Deux ans à peine sont écoulés , et ce-

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pendant, madame, vous ne le reconnaissez pas.

Je baissai les yeux d'un air embarrassé et ne répondis point. Il était bien vrai que les traits de cet enfant, qui ne m'était apparu dans Jes monts qu'à la lueur du crépuscule, s'étaient effacés de mon souvenir; mais si j'avais osé, et je me sentis près de l'oser, je lui aurais dit : O Roger ! tu ne me connais que depuis deux ans, et moi depuis que j'existe je te connais, je t'appelle et je t'aime!

Je n'avais pas la force de murmurer un mot de reconnaissance, mais comme mon cœur palpitait délicieusement en songeant que j'avais occupé déjà les secrètes pensées de ce jeune homme ! comme j'étais heureuse de lui donner tout bas le nom de mon sauveur ! comme je m'exagérais avec complaisance le danger que j'avais un soir couru dans les montagnes de la Creuse ! je me voyais suspendue entre les flots écumants et les cimes menaçantes ; la terre s'éboulait sous mes pas , et j'allais rouler dans l'abîme lorsqu'un ange gardien descendait des nuages et m'enlevait avec lui sur ses ailes. Oh ! mon enfant, lorsqu'elle est aidée par l'amour, quel poète que la mémoire ! Ce fait, qui la veille ne m'eût semblé qu'un incident vulgaire, se revêtait alors d'une incroyable solennité, et je m'é-

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criais dans mon muet enthousiasme : Vous à qui je dois déjà une existence, envoyé de Dieu, complétez votre œuvre : venez me donner encore la vie de l'âme, cette vie sans laquelle l'autre nous fait regretter le néant.

Je ne savais ce qui se passait dans l'esprit de Roger, mais je le supposais agité de tout le trouble qui remplissait le mien. Après un long silence je me hasardai à le questionner sur sa patrie, d'où l'avait exilé la fortune de sa famille. Il me parla avec enthousiasme du petit pays ou il était né : j'en avais visité les sites pittoresques, il m'en fit sentir les secrètes beautés; chacune de ses paroles faisait jaillir en moi mille sources de poésies qui jusqu'à ce jour avaient dormi cachées dans mon sein. Il me parla des souvenirs de son enfance, qui s'était écoulée libre, sauvage, aventureuse au milieu de ses chères montagnes : chacun de ces souvenirs, en réveillant dans mon cœur une impression à demi effacée de mes jeunes années, me la rendait parée d'une grâce nouvelle. Il m'entretint de ses travaux, de ses études, de sa famille, qui ne vivait qu'en lui et dont il devait être un jour le soutien, et je m'initiai avec transport à tous ces projets d'un avenir laborieux et modeste. Puis, je ne sais par quelle

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transition, il vint à me confier les mille tristesses de son àme ; et il arriva qu'en me disant son histoire Roger me raconta la mienne. Nos deux chevaux marchaient de front : le sentier était tellement étroit que je sentais le souffle de Roger caresser mon visage et que souvent sa main venait effleurer la mienne. Nous nous arrêtions parfois pour échanger nos senti* menU , pour chercher quelque rapport intime entre nos deux natures, et lorsque nous avions trouvé entre nous un lien de plus , une sympathie nouvelle, nous reprenions en silence notre lent pèlerinage , laissant nos âmes sV blmer dans la même pensée de bonheur et d'amour.

Ah ! ne me dis pas que j'étais folle , ne me dis pas que l'amour ne nait pas ainsi d'une parole ou d'un regard, que les affections véritable* germent longtemps avant d'éclore ; ne me dis pas que je m'abusais , ne flétris pas la seule fleur de ma vie qu'ait su conserver ma vieillesse. Oui, j'aimais ; oui, j'étais heureuse : je voyais enfin apparaître les rives de cette terre enchantée que j'avais tant de fois vue flotter dans mes rêves ; enfin mes illusions se changeaient en réalités, enfin je rencontrais un être qui donnait la vie aux fantômes de mon

sommeil. Si tu savais combien en écoutant Roger je me remerciais de l'avoir deviné au premier abord, de l'avoir aimé 'sans le connaître !,.. Si tu savais aussi combien le système d'éducation qu'on avait appliqué à mon enfance et à ma jeunesse était en désaccord avec la vie qu'on m'avait imposée, peut-être t'étonneraistu moins de voir combien ma tête était mobile et mon cœur prompt à s'enflammer. Songe donc qu'au besoin mon mari eût été mon père, que les amis qui m'entouraient ne permettaient guère la tristesse que lorsque les gelées d'avril avaient brûlé les bourgeons de nos vignes ou que les eaux de la rivière avaient inondé nos guérets ; songe enfin qu'avant le jour où Roger s'offrit à moi je n'avais jamais rencontré une créature qui plaçât le bonheur et la poésie hors de la grange et du pressoir. Au reste, mon garçon, je ne veux pas discuter ici la moralité de mes œuvres; mais Dieu, qui a jugé durant cette soirée la pureté de mes intentions, la chaste confiance de mon âme et l'innocence de Roger, a dû voir sans colère deux enfants inoffensifs cheminant ainsi à la clarté de ses étoiles et réduisant l'amour à la plus pure, à la plus sainte des aspirations vers le ciel* Je ne m'explique pas encore le profond oubli

de toutes choses dans lequel je passai ces heures rapides et charmantes. Il s'était établi entre Roger et moi une convention tacite de ne point parler des devoirs qui me liaient à une autre existence, et nous allions, comme deux enfants de la nature échappés du bagne de la société, sans songer qu'il nous faudrait reprendre nos entraves à la barrière de la ville prochaine. Savions-nous même s'il existait des villes sous le ciel, d'autres êtres que nous sur la terre, d'autres lois dans le monde que celles qui nous attiraient l'un vers l'autre? Le nom d'amour ne fut pas une /ois prononcé entré nous : nous nous aimions sans nous le dire, sans nous l'avouer peut-être à nous-mêmes, mais aussi sans nous demander s'il était des félicités plus douces et des joies plus enivrantes que cette fraternité de goûts et de sentiments qui comptait quelques heures à peine , et qui devait , hélas ! ne point avoir de lendemain. Et cependant nous lui promettions un avenir si long et si paisible ! nous lui tressions à l'avance des jours si beaux et si sereins ! Chaque semaine ne devait-elle pas nous réunir désormais, soit à la ville, soit à la campagne? Quel obstacle pouvait nous empêcher de nous voir plus souvent encore? Roger me parlait d'une foule de

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livres dont je ne soupçonnais même pas l'existence, et que nous devions lire ensemble à l'ombre de mes bois ; nous formions mille projets d'études et de plaisirs ; nous élevions avec complaisance l'édifice d'un bonheur sans fin, et nous nous étonnions tous deux d'avoir pu vivre si longtemps séparés ; nous bénissions la des* tinée d'avoir enfin rapproché nos deux âmes. Cependant nos chevaux allaient toujours; et, bien que leurs pas mesurassent une lieue en trois heures , Roger commençait à remarquer que la ville semblait fuir devant nous, lorsque nos deux montures s'arrêtèrent brus* quement. La rivière roulait devant nous ses flots argentés par la lune , et nous nous trouvions au bout d'un petit chemin creux par lequel les bestiaux devaient descendre à l'abreuvoir. Il nous fallut revenir sur nos pas : une fois hors du sentier creux, nous cherchâmes à nous orienter, mais vainement : nous ne reconnaissions aucun des accidents du paysage. Nous primes au hasard la première route qui s'offrit à nous , en suivant toutefois le cours de l'eau , qui nous ramenait à la ville. Après un quart d'heure de marche nous arrivâmes à l'entrée d'un champ d'ajoncs et de bruyères, au milieu desquels nous poussâmes nos che-

vaux. Mais, leurs pieds «'embarrassant à chaque pas dans les épines, ils refusèrent bientôt d'avancer. Que devenir? Moi j'aurais voulu ne retrouver jamais ma route, et, le dirai-je ? je l'espérais presque : je me crus un instant perdue dans des landes désertes et infinies, et mon cœur battit d'une secrète joie en pensant que nous allions peut-être errer des jours entiers à l'aventure. Roger se prétait avec tant de grâces à toutes ces folies ! Nous refaisions ensemble ce rêve que nous avons tous fait à quinze ans sous les blancs rideaux de notre alcôve : nous nous supposions dans une île inconnue. Je te laisse $ penser les combats que livrait Roger pour me protéger contre les

sauvages.... Enfants que nous étions! Le

vent, qui nous apporta de la ville la onzième heure de la nuit , nous rappela bien vite à la triste réalité. Hélas! nous pressentions déjà que sur la terre où nous marchions tous deux il n'y avait que nous de sa y v âges , et que c'était contre la société que nous aurions un jour à combattre ! Roger sauta à terre , et, au risque de s'ensanglanter aux plantes épineuses, il prit les deux chevaux par la bride et les tira d'une main vigoureuse. Grâce à lui nous sortîmes enfin de notre Ile , mais pour nous jeter

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de nouveau dans des parages étrangers. Nos regards cherchèrent au loin quelque sentier blanchi par la lune, mais une mer de champs et de prairies nous entourait de toutes parts; nous savions bien que la ville était proche, mais nous n'avions pas d'issue pour aborder. * Nous nous étions arrêtés près d'une haie : Roger se tenait appuyé contre l'encolure de mon cheval, et nous gardions un silence rêveur. Nous étions censés préoccupés de l'idée de notre retour, mais le fait est que nous avions des pensées tout autres, si toutefois nous pensions alors à quelque chose. Nous demeurâmes longtemps ainsi; et je ne sais comment il arriva que ma main se trouva dans celle de Roger : Roger l'étreignit faiblement, puis il la porta à ses lèvres. Je dois te dire , mon enfant , que l'amour ne m'a jamais rien donné de plus doux que ce baiser imprimé sur ma main par des lèvres tremblantes, si ce n'est le silence qui suivit ce chaste baiser. Oh ! comme je me sentais heureuse d'être aimée d'un amour craintif et délicat! Je retirai doucement ma main de celle de Roger et je l'appuyai sur son front, sur ce front blanc et pur que mes lèvres n'ont jamais effleuré. Roger tourna vers moi ses yeux humides et brûlants,

et nos regards se rencontrèrent pour la dernière fois sur la terre.

Presque au même instant une lumière brilla à travers les arbres et des aboiements retentirent avec force autour de nous. Des chiens s'approchèrent en grondant, puis ils se mirent tout à coup à sauter devant moi d'un air joyeux et caressant : je me trouvais évidemment en pays de connaissance. Je, fis un temps de galop vers l'endroit d'où partait la lumière et je frappai à la porte d'une ferme avec le manche de ma cravache. La porte s'ouvrit; nous étions à Saint Brice.

J'entrai dans la ferme, suivie de Roger. Une pauvre vieille femme qui m'avait vue naître et grandir était mourante dans son lit. J'allai m' asseoir à son chevet : elle me reconnut à peine. Ses mains étaient déjà glacées, son œil terne, ses lèvres livides. Les enfants dormaient paisiblement dans la même chambre sous des rideaux de serge verte; le mari sexagénaire veillait seul sa vieille compagne. La vie de nos paysans est si misérable que le spectacle de la mort n'a pour eux rien de bien désolant ni de bien solennel. J'appris que cette bonne 'femme était malade depuis près d'un mois, et qu'on avait pense seulement depuis une heure à ap-

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peler un médecin de la ville. La voisine qu'on ' avait chargée de cette mission jugea plus convenable d'aller chercher le curé du village, et nous vîmes bientôt arriver le vieux pasteur. Roger et moi nous nous mimes à genoux près du lit de la mourante , et nous écoutâmes la prière des agonisants. Je ne crois pas avoir vu durant toute ma vie une scène plus profondément triste : les enfants, qu'on avait réveillés et qui s'étaient levés pour assister aux derniers moments de leur mère, contemplaient d'un air endormi et stupide ce qui se passait autour d'eux ; le vieillard seul versait au pied du lit des larmes silencieuses; la lampe venait de s'éteindre ; un morceau de suif brûlait dans le cou d'une bouteille, sur une table couverte encore des restes du souper rustique ; deux tisons rapprochés fumaient dans l'àtre , et un gros chat noir, à demi couché dans les cendres, semblait absorbé par une contemplation mélancolique devant les braises du foyer; des mouches volaient lourdement dans l'air épais de la chambre et venaient en bourdonnant se heurter à mon visage ; au dehors on entendait des mugissements plaintifs qui partaient des étables ; les chiens aboyaient à la lune , qui s'approchait de l'horizon, et le vent qui frai-

ehtssaït sifflait tristement à la porte et mêlait ses murmures aux cris perçants des chouettes et des orfraies.

Je me retirai de cette demeure l'esprit tourmenté par des pressentiments sinistres : cette image de la mort, qui venait de se jeter d'une façon si imprévue au milieu de mes pensées d'amour, m'avait glacée d'une terreur involontaire. Je regardai Roger à la dérobée, et je ne sais pourquoi je m'effrayai de le trouver si pâle et si mince et si frêle ; moi-même je me sentais frappée de la crainte de mourir. Notre conversation avait pris un caractère plus austère : Roger, qui avait subi comme moi l'influence de cet épisode lugubre , me parla gravement de la vie présente, et pieusement de la vie meilleure qui nous était promise. Il me demanda si je croyais à l'immortalité de notre âme ; il me dit que, quoique bien jeune encore, l'idée de la mort était venue le visiter au milieu de toutes ses joies , et qu'il s'était habitué à l'envisager sans pâlir.

— La mort a cela de cruel, me disait-il avec mélancolie : c'est que toujours elle nous arrive lorsque nous sommes désenchantés de tout, que nous avons touché le fond de toutes choses, et que nos lèvres ont bu à toutes les amertumes.

— Il me semble au contraire, lui dis-je, que la mort est alors un bienfait, et que nous devons la bénir comme la fin de nos misères.

— Je pense, me répondit Roger, que nous devons la bénira toute heure, mais surtout lorsqu'elle nous frappe au milieu de nos félicités : il doit être horrible de survivre à son bonheur, à ses croyances ; et, s'il est vrai que tout ici-bas, foi, jeunesse, amour, se fane au souffle des années , nous devons souhaiter que la main de Dieu nous enlève dans la fraîcheur de nos illusions. Bienheureux ceux qui tombent dans le luxe de leur printemps, chargés de fleurs et de feuillage ! ceux-là n'assisteront point à leur ruine, ils sont les élus du Seigneur.

— Croyez-vous donc , lui dis-je , que tout ici-bas se flétrisse et passe ? n'avez -vous point foi en des sentiments éternels? Vous êtes bien jeune pour parler ainsi.

— Je suis bien jeune , répondit Roger, et ma vie compte un jour à peine ; mais Dieu a placé dans le sein même du bonheur le sentiment de sa fragilité : dans l'ivresse d'une grande joie, qui n'a pas désiré mourir?

Cette conversation nous mena jusqu'à la porte du château. Mon mari n'était pas de

retour, et mes gens m'attendaient sur le seuil avec inquiétude. J'engageai Roger à venir prendre quelque repos dans le salon; je lui offris même l'hospitalité pour le reste de la nuit. Il refusa. Sans doute il avait comme moi besoin de recueillement et de solitude. Tourmentée par l'idée qu'il allait retourner seul à la ville, je voulus du moins abréger la longueur de sa route et je lui offris mon alezan, qui avait coutume de franchir cette distance en moins d'une heure.

Roger ayant accepté mon offre, je fis changer la selle de mon cheval; et, pendant qu'un serviteur s'occupait de ce soin, nous remarquâmes Roger et moi que c'était le même animal que je montais le jour où la Providence nous offrit l'un à l'autre pour la première fois.

L'incident de cette première rencontre, qui n'eût semblé à des imaginations vulgaires qu'un effet du hasard, ne nous apparaissait plus que comme une intention du ciel, et nous n'avions point à nous deux trop d'amour et de poésie pour en célébrer l'importance.

J'examinai moi-même l'équipement du cheval à qui j'allais confier Roger, et, après m'étre assurée que la sangle n'était pas trop lâche,

la gourmette trop serrée, les courroies des étriers trop longues :

— Vous reviendrez demain? lui dis-je.

— Demain, répéta t-il en partant au galop.

Hélas ! Roger a tenu sa promesse.

Rentrée chez moi, je ne voulus parler à personne : j'envoyai coucher ma femme de chambre ; je voulais être seule. Je me jetai tout habillée sur mon lit; mais j'étais trop heureuse et trop agitée pour dormir : je me relevai, j'ouvris ma fenêtre. L'air froid du matin me calma un peu. Je ne puis dire ce qui se passait en moi : je pleurais comme un enfant, et je sentais avec délices mes larmes -brûlantes sur mes mains glacées. J'ignore combien de temps jç demeurai assise sur ma fenêtre ouverte, le front appuyé sur l'appui du balcon : je ne pensais à rien, je ne percevais rien ; j'étais absorbée dans je ne sais quelle divine extase qui me détachait entièrement de la terre. L'opium doit produire une ivresse pareille. Parfois seulement mes nerfs se contractaient douloureusement : c'est qu'alors je croyais entendre le refrain monotone de cette prière des morts que j'avais récitée dans mon cœur au chevet de ma vieille fermière. Vers le matin, lorsque l'horizon s'empourpra des teintes de l'aurore,

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je me jetai de nouveau sur ma couche. Ma tête était brisée, mes paupières pesantes, tout mon corps affaissé.

Je dormis d'un sommeil léger, troublé par des rêves bizarres : ma pauvre tète était un chaos où se succédaient avec une rapidité fantastique mille images riantes et sombres, mille figures terribles et gracieuses... Les pas d'un cheval qui battait le pavé de la cour me réveillèrent en sursaut : je sautai à bas de mon lit. Je m'étais couchée tout habillée : je courus à la porte qui donne sur la cour. Je l'ouvris avec une folle précipitation , je me trouvai en face de mon mari. La Ggure heureuse et calme de cet homme excellent me rejeta brusquement dans la vie réelle, d'où Roger m'avait arrachée. Mon mari m'embrassa au front : ce baiser me dégrisa. Je me dérobai aux tendresses conjugales, et me sauvai dans le jardin presque mourante. Le soleil était levé depuis longtemps, et sa chaleur me ranima. J'allai m'asseoir au pied de l'un de nos tilleuls, et là je revins froidement sur tout ce que j'avais fait la veille : il était bien vrai que j'aimais Roger. La première impression que je retirai de l'examen réfléchi de mon cœur fut amère et douloureuse. Je n'étais pas femme à réduire

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longtemps l'amour à un sentiment paisible et purement extatique : je sentais sourdement tout ce qui couvait en moi d'ardeur et de passion, et j'entrevoyais, paeune intuition rapide, que l'explosion en serait d'autant plus terrible qu'elle avait été plus longtemps comprimée. Effrayée des maux que je me préparais, je me levai, décidée à ne pas recevoir Roger, et j'allai chercher près de mon mari le calme et le repos que m'avait ravis son absence... Oui, me disais -je en retournant au salon plus joyeuse déjà et plus légère, c'est mon mari que j'aime. Il est bon : sa bonté rassurera mon âme troublée ; sa tendresse va me rendre au sentiment de mes devoirs, que j'ai jusqu'ici trop négligés peut-être... Puis en montant les marches du perron je pensais à mon ménage , à mes amis, à mes habitudes, à mon existence tranquille, si pure et si sereine, et je me demandais comment j'avais pu songer à risquer une destinée toute faite contre une fantaisie d'un jour. J'arrivai au salon dans ces pieuses dispositions. Je ne sais par quelle fatalité mon mari, qui était réellement fort bon, mais dont le caractère était extrêmement violent, faisait alors dans la maison un épouvantable vacarme : il s'agissait de je ne sais quelle affaire en litige avec un

fermier. Je n'avais jamais vu mon cher époux jurant, sacrant et tonnant de la sorte. Je voulus affronter la tempête de sa colère , mais il me pria assez rudement d'aller faire un tour de jardin, et je m'échappai en tremblant.

Je crois que cet instant fatal a décidé du reste de ma vie : mes saintes résolutions s'évaporèrent à la colère de mon mari comme la rosée de nos champs aux premiers rayons du soleil ; mon mari ne fut plus pour moi qu'un despote, qu'un tyran domestique; mon ménage fut un enfer, ma vie un supplice de toutes les heures ; j'accusai le sort de m'avoir sacrifiée à un époux brutal et barbare , et je mis à me proclamer la plus infortunée des créatures autant de complaisance que j'en mettais, une heure auparavant, à me trouver la plus heureuse des femmes. D'ailleurs la scène dont je venais d'être témoin avait achevé de m'enlever le peu qui me restait de mes illusions conjugales. Bien que l'indulgence ne fut point alors au nombre de mes rares vertus, j'aurais pu pardonner beaucoup à mon mari : je ne lui pardonnai point d'avoir été ridicule. Je ne sais rien, mon enfant, de plus ridicule que la colère des hommes. Avant d'avoir été glacé par l'âge le sang qui fait battre mes artères était

tout aussi prompt, tout aussi inflammable que les plus impétueuses natures; mais j'ai compris de bonne heure qu'avec la colère on ne domine rien, pas même son portier, et j'ai su dans toutes circonstances soumettre à ma dignité la fougue de mon caractère.

Sais -tu, mon garçon, ce que ta vieille grand'mère a retiré de la vie? l'indulgence pour tous et un grand mépris d'elle-même. Notre nature est décidément quelque chose d'assez chétif , d'assez infirme et d'assez misérable. Lorsque nous ne sommes pas hypocrites avec les autres nous le sommes avec nousmêmes : nous rusons avec notre conscience; nous avons toujours pour la tromper mille roueries dans notre sac; nous sommes sans cesse occupés à jeter des petits gâteaux à ce Cerbère qui veille à la porte de notre cœur. Je m'indignais contre ma destinée, mais au fond j'étais bien heureuse de trouver dans l'emportement de mon mari une excuse à ma conduite de la veille, une occasion toute naturelle de revenir à mon Roger.

Je me rappelai avec empressement sa douce et gracieuse image, et, pour échapper aux ennuis de l'heure présente, je m'égarai avec Roger dans le monde des espérances. Eh bien?

oui, me disais-je, les yeux attachés sur la route qui devait me le ramener, oui, je t'accepte comme une consolation que le ciel a voulu m'offrir ; aimable enfant qui m'as ouvert les bienfaits d'une vie nouvelle, oui, je garderai pour toi seul cette âme que tu m'as révélée; îl est bien à toi ce trésor qui dormait enseveli dans mon sein et que sans toi j'ignorerais encore. Oui, je t'aime; oui, je t'attends Mon

Dieu ! je ne le voulais pas, mais, repoussée de toutes parts, il faut bien que je me réfugie dans le seul cœur qui ne me soit pas fermé!

Tu vois, mon garçon, que je préludais assez bien par l'exaltation de mes sentiments aux types qui devaient, trente ans plus tard, défrayer les romans à la mode. Aussi ne puis-je m'empécher de les aimer ces diables de livres, qui m'apportent un écho lointain de mes jeunes années. Seulement, lorsque je lis dans ma bergère ces productions échappées à quelques cœurs souffrants, à quelques imaginations maladives qui ont pour but de peindre la vie et d'en représenter les combats , les joies et les douleurs , je voudrais que , moins fidèles parfois à la poésie qu'à la réalité , ces œuvres ne s'achevassent pas toujours dans le paroxysme de la passion. Ces héros et ces héroïnes que je 1 11

vois partir, au premier chapitre, tous si pâles, si blonds, si bruns, si beaux , si fougueux, si fringants, j'aimerais à les retrouver, aux dernières pages , prenant une prise de tabac au coin du feu et faisant un retour judicieux sur les extravagances de leur jeunesse, tandis qu'on bassinerait leur lit et qu'on leur préparerait le bonnet de coton et la boule d'eau chaude. Il me semble qu'un pareil dénoûment, habilement soudé à presque tous les romans modernes, en compléterait le sens avec bonheur et serait fécond en moralités de tout genre.

Cependant Roger ne venait pas ; la route se déroulait déserte et silencieuse à travers les prairies; je n'apercevais à l'horizon que la cime immobile des arbres. Je prétais l'oreille aux bruits de la ville, et je n'entendais que les feuilles que le vent d'automne abattait autour de moi. Que faisait Roger? quels rêves avaient occupé son sommeil? dans quel monde voyageaient ses pensées depuis notre séparation de la veille? quelle impression avait laissée dans son âme cette nuit passée dans les champs, quelle image dans son cœur notre rencontre à la Chénette? Ah ! sans doute il m'aimait, sans doute il m'avait retrouvée dans ses songes;

LE JODB 8AÎI8 LEPfDKMAIII. 127

j'avais été Fange de son réveil , je devais être désormais le bonheur et le but de sa vie tout entière. N'avais-je pas senti ses lèvres tremblantes sur ma main, son souffle brûlant à mon visage? son trouble n'avait-il pas été égal au mien? n'avait -il pas frémi sous mon timide regard ? Ah ! oui, Roger m'aimait ; il m'aimait depuis deux ans peut-être, depuis le jour où son courage m'avait sauvée dans les montagnes... Et moi je l'avais oublié! mon souvenir n'avait pas su garder les traits charmants de mon sauveur! Ingrate! je devais à Roger peutêtre deux ans d'amour... Va, je te les rendrai, me disais-je dans mon fol enthousiasme, je te rendrai la vie que tu m'as conservée ; toi seul pourras savoir ce que ce coeur renferme d'amour et de tendresse!... Et je brodais, dans mon ivresse , au tissu de notre avenir toutes les fleurs de mon printemps. Les obstacles qui m'effrayaient une heure auparavant s'aplanissaient comme par magie; les orages que j'avais entendus gronder à l'horizon s'étaient changés en brises caressantes, et le coin de ciel que mes terreurs avaient voilé de nuages s'éclaircissait rapidement aux chauds rayons de mon amour... 0 mon enfant! il me faudrait toute l'ardeur de jeunesse que je n'ai plus, toute la

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poésie d'expression que je n'ai jamais eue pour t'enlever dans les régions enchantées que je parcourais avec Roger lorsque mon cher époux, que j'aperçus à travers le feuillage éclaircî de l'allée , me vint faire descendre brusquement sur cette terre maudite.

La tempête s'était calmée dans son cœur, mais non pas dans le mien.

— Chère amie , me dit-il en tirant de son gousset une énorme montre et en me montrant sur le cadran l'aiguille qui marquait onze heures, chère amie, ne viens- tu pas déjeuner ?

Le malheureux ! me rappeler aux vils besoins du corps lorsque je m'abreuvais au ce* leste banquet de l'âme! Je ne trouvai même pas la force de répondre, et je détournai mes regards de cet homme de chair et d'os pour les reporter avec inquiétude sur la route toujours déserte par laquelle j'espérais le messie.

— Attends -tu quelqu'un, chère amie? me demanda t-il avec indifférence.

— Oui , répondis -je hardiment : j'attends monsieur Roger.

— Le petit Roger ! dit mon mari d'un air étonné.

— Monsieur Roger, repris-je avec dignité.

Je l'ai vu hier à la Chénette, et je l'attends. Vous le connaissez?

— Sans doute.

— J'ai lieu d'être surprise que vont , monsieur, qui semblez avoir à cœur d'attirer ici tous les sots et tous les impertinents de la ville, vous n'ayez pas songé, par compensation, à jn'amener une fois ce jeune homme.

— À votre aise , chère amie , me répondit mon mari avec beaucoup de calme. Les sots et les impertinents ont du moins leur spécialité; mais ce petit Roger est un garçon si insignifiant que je ne pense pas même qu'on puisse rire de sa personne.

A ces mots mon mari s'éloigna , et je restai foudroyée sur la place. Je ne crois pas avoir éprouvé de ma vie une indignation plus amère, uûe humiliation plus profonde... O mon Roger ! vous traiter de la sorte, vous, mon héros, vous, mon dieu, vous, mon tout!... Je te vengerai ! m'écriai-je ; va, mon amour te vengera de l'insulte et du mépris des sots!... J'étais furieuse : j'étais blessée dans ma tendresse, dans mon orgueil , dans ma vanité; toutes les fibres de mon cœur étaient en souffrance. J'aurais voulu pouvoir sacrifier le monde à Roger; et le désir de la vengeance me fit un 1 il.

instant caresser avec complaisance des idées qui, une minute auparavant, auraient couvert mon front de honte et de rougeur.

Puis* lorsque mon indignation se fut apaisée, je fus saisie tout à coup d'un horrible sentiment de terreur. Mon sang se figea dans mes artères, et je crus que mon cœur allait mourir dans ma poitrine; une sueur froide glaçait mon front , et mes jambes se dérobaient sous moi.

Ah! mon Dieu! m'écriai -je en m'appuyant contre un arbre et en cachant ma tête dans mes mains, ah ! mon Dieu !... Et s'il avait dit vrai ! si je n'avais aimé qu'une ombre, qu'un fantôme, et si mon rêve allait finir?... ô Seigneur! être allée jusqu'aux portes de votre ciel, avoir entendu le chœur de vos anges , avoir entrevu les merveilles de la vraie vie, en avoir respiré les parfums, et puis se réveiller sur cette terre d'exil ! oh ! ce serait affreux ! ... Et pourtant si je me réveillais ! si je ne trouvais au réveil qu'un enfant sans force et sans vertu! si j'allais rougir de mon idole ! s'il me fallait briser ce que j'ai adoré!... Hélas! hélas! cet amour est-il ailleurs que dans ma tête? est -il autre chose que l'exaltation de quelques heures enfantées dans le silence d'une nuit étoilée, au milieu des champs endormis, par la poésie

d'une situation romanesque ou par la prédisposition de mon âme inquiète et troublée ?

Je restai longtemps abtmée dans ces réflexions accablantes. J'étais absolument dans la position de l'homme qui, enivré par le son des instruments, par le parfum des fleurs et le mouvement de la danse, s'est soudainement épris d'un beau domino aux petits pieds, à la main blanche, à la taille élancée, et qui, après avoir deviné les beautés cachées sous le masque de satin noir, hésite et tremble au moment où le masque en tombant va ruiner peutêtre l'espoir d'une nuit tout entière : je tremblais de voir arriver Roger. Je n'osais plus interroger le long ruban poudreux qui serpentait à travers les campagnes ; le moindre bruit que m'apportait le vent me faisait tressaillir d'effroi; j'aurais voulu que Roger ne vint pas, je demandais à Dieu ( nous avons la manie de faire intervenir Dieu dans toutes nos petites affaires ) qu'un obstacle imprévu retint ce jeune homme à la ville : je ne pouvais me résigner à en finir si tôt avec le bonheur. Et puis lorsque je venais à me rappeler les heures enivrantes que j'avais vécues près de Roger, à repasser dans mon esprit tout ce qu'il m'avait dit de lui, de ses tristesses en cette vie, de ses

aspirations vers une vie meilleure , lorsque je venais à ranimer dans mon cœur l'image de ce bel enfant dont le regard était si pur, la voix si douce, la parole si tendre, et dont le seul aspect révélait plus d'aristocratie que toutes les sottes prétentions de Mm* B***, lorsque je me le représentais nonchalamment penché sur sa pesante monture, tel que je l'avais vu tout un soir, blanc comme la lune qui éclairait son visage, suave comme la brise qui se jouait dans ses cheveux, alors je riais de mes terreurs, j'insultais à mon effroi, et je m'attachais à Roger avec un nouvel enthousiasme... Et puis mes craintes revenaient : il me semblait entendre autour de moi les éclats d'une rire moqueur; et je ne sais pourquoi, au milieu de ces rires sardoniques, se mêlait la prière des morts que j'avais récitée au pied du lit de ma fermière.

Ainsi je passai près d'une heure à flotter entre le ciel et la terre, tour à tour me perdant dans les nues et me brisant contre les pavés, à la fois la plus heureuse et la plus infortunée des créatures, digne de l'envie et de la pitié de tous. Épuisée partant d'émotions diverses, je m'étais jetée sur la mousse au pied d'un tilleul, et je regardais d'un air stupide la route, qui étince-

lait aux rayons du soleil... lorsque tout à coup je me levai en jetant un cri : j'avais vu un nuage de poussière s'élever à l'horizon et j'entendais le galop précipité d'un cheval. Je serrai mon cœur à deux mains comme si j'eusse craint qu'il brisât son enveloppe, et je courus sur le bord du fossé qui sépare le jardin de la route. Je reconnaissais bien le pas de mon cheval, c'était bien Roger, mon beau Roger qui volait vers moi. L'alezan fila sous mes yeux comme un caillou lancé par une fronde ; mais la selle était vide, la bride traînait dans la poussière, et les étriers battaient contre les flancs fumants du coursier.

Je tombai roide sur le gazon. J'ignore combien de siècles se sont écoulés depuis. Lorsque je me réveillai j'étais dans mon lit , j'avais la fièvre, mon mari veillait à mon chevet, et le docteur comptait les pulsations de mon pouls. Aussitôt que je fus parvenue à rassembler quelques idées dans ma pauvre tète je me levai brusquement sur mon séant, et je demandai Roger d'une voix déchirante.

Roger n'existait plus : mon cheval l'avait jeté sur un des tas de pierres qui bordaient le chemin, et le malheureux enfant avait expiré sur le coup.

Je reçus cette nouvelle avec un horrible sang-froid. Je déclarai que ma santé n'exigeait ni les soins du docteur ni les veilles de mon mari; je voulus être seule. On m'obéit : je restai seule un mois entier dans mon boudoir. Vingt fois mon mari se présenta pour entrer : la porte lui fut refusée vingt fois ; je ne vis pendant un mois que le visage de ma femme de chambre.. Dieu seul a pu savoir ce que ces yeux ont versé de pleurs. Lorsque je sortis j'étais calme , et la pâle maigreur de mes traits accusait seule les douleurs qui avaient ravagé mon âme. Je défendis que le nom de Roger fût prononcé devant moi ; tu es le seul , mon enfant, devant qui mes lèvres aient fait entendre ce nom sacré. J'ordonnai que mon alezan ne fût jamais monté de sa vie, et je le laissai errer en liberté dans mes prairies. Lorsque je passais, triste et solitaire, le long des haies, le noble animal élevait la tète au-dessus des buissons et m'appelait en hennissant; mais je ne lui répondais que par un regard de douloureux reproche , et je suivais le sentier en l'arrosant de mes larmes.

Je refusai de retourner à la Chénette; je ne voulus jamais revoir les lieux que j'avais parcourus avec Roger : j'ai gardé dans toute

leur virginité les impressions que m'a laissées cette nuit solennelle; j'ai préservé la fleur de mes souvenirs des vents qui dessèchent et qui flétrissent, je l'ai conservée dans tout l'éclat et dans toute la pureté de sa fraîcheur primitive. Souvent on a tenté de m'entretenir de Roger : je ne l'ai jamais souffert. Que m'importait le Roger que l'on connaissait à la ville? qu'avaitil de commun avec le Roger à moi? Celui que j'ai connu ne s'est jamais révélé au monde : il m'est apparu par une nuit d'automne, comme un ange descendu du ciel, pour verser dans mon sein le feu dont j'étais altérée; et ce feu ne s'est jamais éteint , et je le sens qui brûle encore même sous les glaces de l'âge.

Cet amour n'a point subi l'affreuse loi du désenchantement; le monde n'en a jamais souillé le sanctuaire. La mort a coulé en bronze l'image de Roger dans mon cœur : je l'ai toujours retrouvé là, pur, jeune et gracieux comme au jour où je le vis à la Chénette , et les années qui m'ont vieillie n'ont pas mis une ride à son front. Quant à lui, pourquoi le plaindrais-je ! il est mort comme il voulait mourir, dans la verdeur de ses premières illusions; il s'est enseveli dans le luxe de son feuillage; il n'a point comme moi assisté à sa ruine.

Heureux enfant ! il n'a pas su tout ce que la vie renferme de dégoûts et d'amertume, tout ce que les affections humaines ont d'impuissant et d'incomplet; il n'a essuyé ni les défections de l'amitié ni les trahisons de l'amour; la mort l'a frappé dans la gloire de sa jeunesse, alors qu'il s'élançait joyeux vers des félicités qu'il croyait infinies... Àh ! ne le plaignons pas ! sans doute la terre lui fut légère : il ne l'avait point trempée de ses larmes.

Ce récit achevé, la grand'mère appuya son front sur le marbre de la cheminée et demeura silenciense. Je respectai le recueillement où je la voyais plongée et je me mis, silencieux comme elle, à remuer les cendres du foyer. Nous demeurâmes longtemps ainsi.

— La moralité de tout ceci, grand'mère? lui demandai-je enfin.

— Mourir à propos, me dit-elle.

CYPRIEN

CYPRIEN

VBAGKEITT PHILOSOPHIQUE.

Moi, dit le jeune Cyprien, je n'ai rien à raconter. L'ennui m'a chassé de la société ; c'est là toute mon histoire. Mais , si vous l'exigez , à défaut d'événements, je vous dirai les révolutions intérieures, les souffrances, les déceptions dont se compose ma vie morale. Ne me demandez pas d'autres faits. J'ai vingt -cinq ans, j'ai peu vu ; mais j'ai beaucoup senti.

J'oserai tout dire à vous, mes frères ; je dé-

140 CYPRIEFT.

pouillerai devant vous tout orgueil de modestie, toute hypocrisie d'humilité, aûn de mieux vous exposer les désenchantements de ma misérable existence.

Je suis né avec un caractère impétueux, mais avec une âme droite. En d'autres temps j'eusse pu être quelque chose, car j'avais l'instinct des grandes actions et l'amour des belles vertus. Peut-être eussé-je fait un héros en des jours plus héroïques ; mais que peut-on être aujourd'hui?.... Cependant je n'accuse point tant le siècle que je ne m'accuse aussi moi -même. Est-ce lui qui m'a fait naître ce que je suis? est-ce lui qui m'a étouffé en naissant? ai -je manqué d'énergie pour lutter contre cet âge d'airain? ou cet âge d'airain a-t-il desséché l'énergie qui était en moi? Que sais je? Les hommes sont fils du temps : le temps les engendre , les modifie , les développe , et à leur tour ils refont le siècle qui les a produits... ceux du moins qui sont des hommes de quelque force et de quelque valeur.

Ici le jeune homme baissa la tête, et parut pendant quelques instants oublier la présence de ceux qui l'entouraient. Le père lui posa doucement la main sur l'épaule. Il tressaillit faiblement et reprit son récit :

CTPRIEIf. 141

Oui, mes frères, j'aurais pu être un homme utile Imix autres hommes si Dieu m'eût fait naître en ces temps de calme et de recueillement où chaque destinée peut s'asseoir à la place qui lui fut réservée, où chaque existence a sa part de biens et de maux sur la terre. Alors peut-être, avec la conscience pure et les intentions ferventes qui m'animaient, j'eusse pu produire les œuvres dont j'avais le sentiment et m'élever par la patience, le travail et la volonté à un rang digne de mes vertueuses ambitions. Mais, hélas ! que faire en ces âges de transition et d'incertitude où tout se confond, ruine et fondation, mort et résurrection sociales, fin et commencement, enfance et décrépitude, quand nous naissons pressés et agités comme un essaim éclos de la veille dans une ruche trop étroite pour le contenir, quand le monde est -devenu trop petit pour l'homme et l'esprit de l'homme trop vaste pour l'univers ? Que faire lorsqu'on se sent porté, poussé, ballotté par une foule avide et désordonnée, lorsque le sort nous prend par les cheveux, sans choix et sans réflexion, pour nous élever au pinacle ou nous précipiter dans l'abime? Quel homme assez robuste pour se frayer urt chemin dans cette cohue ? quelles épaules assez 1 12.

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larges pour fendre la presse? quelle poitrine assez vaste pour se faire jour? quelle tété assez élevée pour culminer sur toutes ces tètes?

Et quand cet homme se rencontre, quand il -surgit comme un géant sur la fourmilière éperdue , quand il a mis son pied sur toutes ces existences secondaires, et que seul, face à face avec Dieu, il se met à juger ce monde qui remue au-dessous de lui, alors cet homme si grand, ce héros perd toute sympathie, toute ressemblance avec l'homme ; il oublje que les entrailles d'une femme l'ont porté ; il se déna* ture, il se transforme ; il plane de si haut sur le monde qu'il le méprise et le prend en horreur ; son origine le fait rougir ; il raille sans pitié, il hait sans retour la lâcheté des faibles qui créa sa puissance ; il grandit si fort qu'il s'épuise et s'affaisse ; il voudrait être Dieu, et il devient Satan ; il était Buonaparte, et il se fait Napoléon. J'ai vu sur les versants du Grionsel des sapins pressés par les autres arbres de la forêt jeter toute leur sève en dehors et s'élever dans une ténuité prodigieuse pour chercher au-dessus de tous les caresses de la brise et les regards du soleil ; mais dans ces hautes régions ils trouvaient aussi le vent qui flétrit et l'orage qui foudroie.

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O mes amis ! ô mes frères ! est-il un de vous qui n'ait gémi de son impuissance, qui n'ait souffert de sa faiblesse en ouvrant les yeux à la vie, en voyant l'espèce humaine si ondoyante, si malheureuse et si coupable? Oh! qui n'a désiré être grand pour régner, éloquent pour convertir, puissant pour améliorer? Quel est celui qui m'écoute dont le cœur n'a jamais brûlé de cette sainte ambition? qui de vous n'a pas étreint le génie? qui n'a pas embrassé la gloire ?

Oh! moi, reprit- il après un court silence, j'avais rêvé de grandes , de belles destinées ; il n'est pas un de vous dont l'espoir ait porté si haut. Je puis le dire, mes frères, parce qu'il n'est personne que Dieu ait jeté si bas ; je puis tout dire , parce que je vais parler à ma honte. Ayez-en pitié, hommes qui avez souffert !

J'avais été élevé dans la solitude et dans l'ignorance du monde nouveau. Mon père, en perdant sa femme , s'était fait prêtre : en sortant du collège je vins habiter son presbytère, situé dans les Alpes. J'avais quinze ans et toute la jeunesse de mon âge. Mon père n'était guère plus âgé que moi, moralement parlant. C'était un homme de mœurs si pures et d'un cœur si

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candide, il avait si peu vécu en dehors, il avait tant de simplicité dans le caractère et si peu de besoins dans la vie, qu'il l'avait traversée sans Tépuiser comme nous faisons tous. Voué dès sa jeunesse à la prêtrise, il avait renoncé à une vocation sincère pour épouser, dans l'intérêt de sa famille, une femme dont il fut tendrement aimé et qui lui créa l'existence douce et paisible qu'il devait si bien apprécier. Qui n'eût aimé mon père, cette chaste et poétique créature qui confondait dans sa riante imagination les psaumes et l'églogue, la poésie profane et.la poésie sacrée, les chants bibliques et les mélodies païennes? Il y avait en lui tant de jeunesse morale, tant de candeur, tant d'ignorance de ce qui se passe dans les sociétés modernes ! il était si étrangement imbu de naïves erreurs et de rêves charmants ! il était si enfant, si insouciant , si tolérant , si affectueux, si rêveur, mon pauvre père ! qui ne l'eût aimé? Il était retourné au service des autels, l'àme pénétrée de douleur à cause de la perte de sa femme , et en même temps d'une sainte joie à cause de la fervente vocation qui se réveillait en lui , jeune et fraîche comme autrefois. . Etre prêtre, adorer Dieu sous la nef silencieuse et sombre, envoyer au ciel l'encens et les can-

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tiques, s'agenouiller dans l'ombre sur le saint parvis et rêver mollement aux sons plaintifs de l'orgue ou bien aux chants de la cloche du soir, revêtir le lin sacré et le manteau de moire dont la vue seule émeut les âmes pieuses, s'enivrer de tous ces riens heureux de la vie ecclésiastique, cultiver soi-même son jardin, avoir de douces paroles pour tous, pour soi de la retraite et du silence, et quelques heures de loisir pour ses poètes chéris, c'était tout ce que voyait mon père dans son austère résolution. Il vécut ainsi; il mourut sans avoir senti combien il est difficile d'être prêtre, tant son âme était virginale, tant sa foi était sereine et son imagination résignée.

Vous imaginez aisément quel dut être l'effet du contact de cet homme sur un esprit tout jeune et tout neuf comme le mien : je me laissai facilement bercer par toutes ces douces chimères qu'il me donnait de si bonne foi pour des vérités incontestables, à savoir que la vertu donne le bonheur, que le mérite est récompensé même dans cette vie, qu'avec la ferme volonté de faire le bien on y parvient toujours, que les forces de l'homme sont toujours en raison de ses infortunes, que la vérité est une : qu'en la cherchant on la trouve, qu'elle réside large

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et claire dans les principes de morale adoptés par la société, que la théorie du bien et du mal enseignée par notre civilisation est nette et positive, qu'en s'y conformant on ne peut manquer d'être utile aux hommes et agréable à Dieu. Oh ! de combien d'erreurs pieuses et de charitables mensonges mon père n'a-t-il pas égaré ma jeunesse !

Et puis, à cet égard, on est si riche par soimême à seize ans ! et puis notre solitude était si poétique, nos montagnes si belles , nos glaciers si étincelants , notre ciel si pur et notre nature si vaste, nous étions si seuls, si inconnus, si loin de toute séduction mondaine, nous avions contracté des habitudes si pastorales , des relations si paisibles , que nous ne concevions pas qu'il existât au delà de notre horizon un monde pourri, une société expirante. Qui nous eût appris cela nous eût bien affligés , et ne nous eût pas convaincus peut-être.

Mon père eût voulu m'engager à suivre son exemple et à entrer dans les ordres. Il trouvait en moi, disait-il, des dispositions bien plus tranchées que les siennes, et il s'étonnait sans cesse de l'éloîgnement que je montrais pour * l'état ecclésiastique. Puis il était si humble et si simple qu'en écoutant les folies dont se remplis-

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sait déjà mon cerveau il se persuadait avec moi que j'étais réservé à des destinées plus hautes.

Hélas ! voilà en effet ce que j'imaginais, moi faible enfant, si facile à briser ! Je me croyais fort — que Dieu me pardonne cette illusion ! — Je me sentais fort ; aux mots de patrie et de gloire mon cœur battait haut dans ma poitrine. D'opinions politiques, je n'en avais aucune ; j'étais trop héroïque pour raisonner mes convie* tions. Quand j'avais dit la France, je croyais avoir résumé tout un système d'utilité publique. Pour moi la France était tout : aujourd'hui, le monde n'est rien.

J'avais des connaissances, mais je n'avais pas de talents ; une spécialité me manquait. Tout me souriait, tout m'attirait; j'avais soif de la science universelle, je me sentais capable de tout embrasser, insensé que j'étais ! Je ne demandais , pour m'élancer dans une noble carrière et y devenir le premier de tous , que. du temps, un peu d'argent et la santé de la jeunesse. J'avais tous ces biens : qui pouvait m'entraver? Je ne me souciais pas même de choisir à l'avance la carrière où je devais briller ; je la voulais large et belle, et le soir, auprès, du * foyer paternel, lui et moi nous repassions avec

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une délicieuse vanité toutes les vertus et tous les talents dont j'étais susceptible. 0 enfants , enfants que nous étions !

Il mourut Il avait si peu d'aptitude et

d'intelligence pour les choses de la vie positive qu'il s'imaginait me laisser riche , et qu'il me laissa dans la misère; il y eut tout juste de quoi payer ses dettes. Je ne regrettai point mon patrimoine : il avait enrichi le pauvre et soulagé le mendiant.

L'appréhension de l'avenir ne m'occupa pas un instant. Je ne vis dans la mort de mon père qu'une cuisante douleur morale, mais je ne pensais pas qu'à une âme forte pût échoir un malheur de position. *

J'arrivai à Paris avec cette douleur et ce courage , avec ces regrets du passé et cette confiance de l'avenir, désolé, mais non abattu, pleurant mon ami, mais ne m'efifrayant pas d'avoir perdu mon père.

Je ne vous dirai pas par quelle série de faits d'une nature triviale j'arrivai à pleurer sur mes illusions détruites. L'histoire de tous les jeunes gens pauvres qui viennent à Paris chercher des moyens d'existence est à peu près la même : plus ou moins de misère , voilà tout. Misère à peu près semblable dans ses effets extérieurs,

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mais dont le sentiment diffère chez lefc.ittdividus qu'elle frappe : philosophique et légère à de médiocres courages, Âpre et désolante aux âmes poétiques , en qui elle éteint douloureusement le feu sacré.

Pour moi , je le confesse , cette misère me fut cruelle , et ses leçons ont été si rudes que mon espérance ne s'en est point relevée. Non, je ne le connaissais pas , il ne m'était jamais apparu dans mes rêves, ce monstre hideux et froid qui vous poursuit , qui vous étreint, qui vous navre, qui jette son manteau de glace sur vos épaules, qui ternit et décoloré toutes les complaisances de votre imagination, qui vieillit votre esprit et vos sens , qui vous fait triste et positif et peureux et décrépit. Comment aurais -je pu le prévoir? je m'imaginais qu'en France, grâce aux révolutions et aux lumières du siècle, tout mérite devait percer; et, croyant à mon activité, j'avais foi en mon mérite. Les talents que je n'avais pas , je me flattais de les acquérir : j!étais habitué à réussir sans efforts. Nulle passion vicieuse ne fermentait en moi; toutes mes pensées, toutes mes facultés avaient pour but le bien public et la gloire d'y contribuer. Le plus misérable, le plus grossier des obstacles, le moyen de vivre,

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je Payais oublié. Quand je me représentais, du fond de mes montagnes , le sort brillant qui m'invitait sur la scène enchantée du monde , j'étais loin de prévoir, hélas ! qu'il me faudrait avant tout, et durant les plus belles années de ma vie, lutter corps à corps avec la faim , le froid et la pauvreté.

J'avais désiré {l'être avocat; non pas que cette profession me parût devoir satisfaire aux besoins de mon ambition, mais elle se présentait à moi comme un échelon pour m'élever plus haut. Je m'étais bien avoué en soupirant qu'il fallait passer par les épreuves du droit et delà chicane avant de m'offrir à ladéputation; mais une fois riche par mes œuvres, mais une fois porté par de glorieux suffrages à la tribune politique, la seule ambition qui nous reste, alors je déployais mes ailes, et je ne savais plus où s'arrêterait mon vol. Oh! comme alors je me livrais à de généreuses utopies ! quelles sublimes aberrations se jouaient de ma jeune tête ! quels sacrifices j'offrais à l'humanité! quels bienfaits je versais sur elle ! Je me voyais porté en triomphe , et je pleurais de joie à l'amour de mes peuples.

Ne me raillez point. Ces dernières folies, ombres brillantes et légères , ne faisaient que

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traverser mon cerveau. Ma facile imagination se prétait si merveilleusement au succès de tous mes vœux qu'il n'en était pas un que je n'osasse former. J'ai trouvé dans ces chimères les plus vives , les plus complètes jouissances de ma vie. Mais l'homme n'a qu'un temps pour s'y livrer : à mesure qu'il vieillit et. qu'il apprend, sa tète s'appauvrit et sa confiance s'épuise. H n'a plus bientôt que le présent : il n'aura bientôt plus que le passé.

Je savais bien qu'il faut consacrer plusieurs années à l'apprentissage d'un métier quelconque; mais ces années de travail et de postulat, je les avais rêvées faciles et riantes : je m'étais flatté de trouver parmi les anciens amis de mon père des appuis , des affections , des délassements ; je croyais me sentir fait pour conquérir rapidement l'estime et la confiance de tous ; je croyais qu'un jeune homme doué d'imagination, d'âme et de quelque délicatesse devait être compris et encouragé par la société en masse. Vous voyez bien que mes erreurs n'étaient pas tant produites par la vanité personnelle que par l'opinion bienveillante que j'avais de l'humanité.

Quand, au lieu de ces chaudes protections, au lieu de ces amitiés glorieuses auxquelles

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j'aspirais, je ne trouvai qu'âne politesse froide ou distraite, des services contraints et méfiants, une complaisance égoïste et désoeuvrée, mon cœur se serra, et je sentis mon énergie se fondre avec mes illusions. Irrité de ne pas trouver ches les hommes tout ce que j'attendais d'eux , je. me retirai du monde , je retombai dans la solitude. La solitude et la misère, quelle existence au sortir d'une adolescence si heureuse ! C'est alors seulement que je compris tout ce que j'avais perdu en perdant mon père.

Alors j'entrai dans cette terrible lutte qui sépare l'illusion de la réalité. H en est plu* sieurs parmi vous qui n'ont point traversé cette fatale époque de la vie de l'homme pauvre. Oh! c'est une affreuse épreuve, croyez-moi! c'est un passage étroit et rude entre les enchantements de l'enfance et les écueils de la virilité ; c'est une entreprise longue, pénible, . désolante , et dont la nécessité nous saisit et nous presse dans l'âge où l'existence elle-même est si difficile à porter, dans cet âge où tout fermente en nous , où les passions s'allument, où la sève déborde, où c'est déjà beaucoup que de vivre sans se corrompre et sans ruiner son avenir. C'est alors, c'est au milieu des agi-

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tarions du cœur, des tentations du suicide, des aspirations ardentes vers les joies inconnues de la vie , c'est de dix-huit à vingt-deux ans qu'il faut réprimer sa jeunesse , dompter son imagination, éteindre son sang et se faire homme soi-même, pâlir sur des livres, fuir le regard des femmes, vaincre son sommeil, renoncer à ses minces et rares amusements ! À peine vous échappez aux jours fleuris de l'enfance qu'il faut vous faire stoïque et sacrifier les jouissances du présent, après lesquelles la nature crie et se tord , pour les froides et in* certaines jouissances de l'avenir ! Et cela sous peine de n'être rien dans la société, ce qui dans son langage se traduit par le déshonneur! En sorte que pour le jeune homme qui a des passions à réprimer et des combats à soutenir contre lui-même, pour celui qui n'est ni insensible ni stupide il n'y a qu'un moyen d'être grand , c'est de se rapetisser, c'est d'enfermer sa vaste ambition dans une petite existence/ sa large pensée dans une réalité mesquine. Oh! descendre ainsi de l'élévation ou l'on se sentait digne d'atteindre, accepter sans rougir la millième partie du tout qu'on voulait conquérir, c'est bien courageux, mais c'est bien horrible, mes frères !

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J'avais des amis, des camarades, des contemporains d'étude : chose incroyable ! ils étaient presque tous atteints du même dégoût et des mêmes douleurs que moi; comme moi ils avaient rêvé de sublimes destinées , comme moi ils se sentaient glisser rapidement au bas de l'échelle sociale sans pouvoir enrayer en chemin, comme moi ils étaient mal à Taise dans la hiérarchie parce qu'ils ne s'y sentaient pas à leur place. Nous murmurions ensemble contre le sort, contre la société surtout. Nous ne savions guère de quoi l'accuser; car, après tout, chacun des individus qui la composent avait les mêmes droits que nous à profiter de ses avantages. De quoi peut-on se plaindre chez un peuple où tout privilège est aboli ?

Eh bien ! messieurs, continua le narrateur en élevant la voix, condamnez si vous voulez et si vous pouvez l'opinion que je vais émettre : c'est dans la nouvelle forme de la société, c'est dans l'abolition des privilèges que gtt tout le mal; c'est l'extinction des classifications sociales qui jette l'époque actuelle dans ces inquiétudes convulsives. La société était faite; bien ou mal, elle existait : on naissait héritier de son père, de son nom et de son état; on n'avait pas l'embarras du choix; on naissait

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