‹ Les revenantsChapitre 7 sur 39 · C Y PRIES · texte numérisé non relu

C Y PRIES

noble ou roturier, de robe ou d'épée, artisan ou gentilhomme ; on avait sa place toute marquée en entrant dans la vie ; il ne s'agissait que de s'y asseoir et de s'y tenir convenable* ment. Tout vous y aidait, l'opinion, l'usage, la famille, l'intérêt personnel ; succéder à ses an* cétres, c'était l'honneur du prince comme celui du boutiquier. Les races, ne se mêlant pas, ne s'altérant jamais , restaient pures ; il y avait une couleur morale pour chaque série de ci* toyens, des vertus propres à chaque classe, des talents affectés à chaque condition. Et ce temps que l'on nous représente comme l'oppression d'une moitié de la société par l'autre était vraiment le temps où chacun avait sa valeur individuelle , incontestée , respectable et respectée. Les abus n'ont prouvé contre l'excellence de ce système qu'à force de devenir exorbitants, et il a fallu bien des siècles pour qu'ils devinssent tels.

Ne m'interrompez pas. Je sais tout ce que vous avez à me dire contre ce système, soit en faveur du système actuel , soit en faveur d'un système nouveau» Il y a d'ailleurs des raisons bien plus fortes que celles de la philosophie : c'est la volonté des peuple^ énergiquement exprimée par les révolutions. Les

156 CTPRIEIf.

révolutions ont toujours raison contre les principes : elles démontrent dans l'esprit des nations de nouveaux besoins que tous appellerez progrès ou décroissance, selon votre caractère et vos goûts ; mais ces besoins doivent prévaloir : la volonté publique les proclame ; et, en attendant qu'elle ait la sagesse- et le pouvoir de les satisfaire, elle renverse tout ce qui la surcharge et la gène, elle détruit tout ce qui la blesse, elle foudroie tous les obstacles. Vouloir relever les ruines où sa grande main a passé, c'est folie : les générations ne connaîtront jamais d'autre maître que le temps ; lutter contre la marche de la société, c'est vouloir forcer Dieu à reprendre le passé, à refaire ses œuvres, à revenir sur ses pas; c'est une aberration; c'est bien plus, c'est une impiété.

Non, mes amis, je n'élève point mon faible cri dans ces grands orages. Je me plains parce que je souffre, parce que, foulé et blessé dans le conflit, j'ai reçu des meurtrissures dont la douleur m'arrache des plaintes involontaires ; mais, imperceptible atome, je ne reproche point au torrent de m'avoir emporté dans son cours, à l'avalanche de m'avoir balayé dans sa chute. Il y a bien des grains de sable de dé-

CYPAIIR. 157

rangés quand la nier se soulève et laboure ses plages.

Et puis ce n'est pas moi, plébéien obscur et pauvre, qui dois être suspect de partialité envers les opinions qui divisent l'Europe. L'ancien système m'eût bien moins favorisé que le nouveau : il m'eût condamné à la soutane du diacre ou à la bêche du paysan, au lieu que le nouveau ouvrait une carrière illimitée à mes ambitions. Ce terrible exemple de Buonaparte est là comme une fascination devant toutes les jeunes télés de ce siècle, Napoléon, ce type de la nouvelle puissance morale, en lutte avec toutes les puissances du passé !

Ce n'est donc pas l'arrangement fortuit de cet univers bouleversé de fond en comble qui est essentiellement vicieux, selon moi : ce qui est déplorable, ce qui ne pouvait être évité, c'est l'action de ce nouvel arrangement sur l'esprit des hommes, c'est l'effet du cataclysme sur toutes ces pauvres organisations qu'il a placées dans des situations nouvelles. Les puissants, étourdis de leur chute, se sont montrés sans force et sans Oerté ; les petits, en s'élevant sur des ruines, se sont enflés de joie puérile et de mesquine vanité. Et puis la pauvre race qui est née sous les débris de ce chaos , ne

158 cYMHBiv.

sachant où aller, livrée à elle-même, adulée avant de naître, abandonnée sans frein au caprice des éléments politiques, aveugle, d'une organisation débile parce qu'elle a été conçue dans la décrépitude et engendrée dans la peur, étonnée, enrayée surtout de sa puissance, s'est trouvée ne savoir que faire de la liberté, et, se retournant avec angoisse vers la génération qui Ta produite, elle lui a demandé comment il fallait gérer cet héritage. Peureuse et sotte, elle a interrogé 93 pour savoir comment elle édifierait 1832.

Alors chaque chef de famille, avouant sa nullité et son impuissance, a poussé en avant les fils destinés à refaire et à consolider son ouvrage. Allez! nous ont -ils dit; le monde est étendu sous vos pieds, les montagnes sont aplanies, les ruines sont nivelées : allez ! Tout vous sourit, tout vous appelle : partez, nos enfants, courez tous! Gloire et profit à ceux qui iront le plus loin ! Nos pères nous mettaient des lisières : nous vous en affranchissons ; ils nous emmaillotaient dans la coutume et le préjugé, ils nous enseignaient le respect, nous imposaient la soumission : erreurs ! nous vous dégageons de ces liens. Allez, volez, nos fils ! soyez savants , soyez poètes , soyez orateurs ,

CYpaicif. 159

soyez guerriers, soyez législateurs, soyez rois ! Tout est à vous, le droit divin n'est plus : grandissez donc ! montez sur. nos épaules, appuyez vos pieds sur nos têtes, déployez vos ailes ! Nous avons conquis le monde, le monde vous appartient : partagez-vous le monde !

Alors cette pauvre engeance est partie du même vol lourd et maladroit : elle s'est ruée sur les grandes choses , comme si l'immortalité se livrait au premier occupant ; bouffie d'orgueil (la faute en est à ses devanciers), elle est allée s'abattre sur cette terre promise depuis si longtemps aux nations, et que ses Moïses n'avaient entrevue que de loin , au travers des songes riants de l'espérance. Mais la déception a été grande quand l'Elysée s'est trouvé trop étroit pour la contenir, trop aride pour l'abreuver ; quand, au lieu de dormir à l'ombre des arbres chargés de fleurs et de fruits^ il a fallu reprendre la bêche et la charrue et arracher au sol ses parcimonieux bienfaits. Hommes aveugles! Dieu avait placé une grande moralité derrière ses promesses : esclaves sur la terre d'Egypte, vous travailliez pour les vainqueurs; aujourd'hui vous êtes libres et vous travaillez pour vous-mêmes. Oui, la liberté est belle; mais vous vous imaginiez qu'au bout du désert

ISS cthiih.

les portes du ciel allaient s'ouvrir à tous. Hélas ! vous entrez dans la vie ; vous voulez être un peuple libre : voici de la terre : remuez-la, sillonnez-la, vivez ! Oh ! la liberté est âpre et rude, mes frères !

Hélas! nous arrivions au seuil de la vie réeHe, mes compagnons et moi, comme le peuple du désert, altérés, présomptueux, avides. Nous ne savions pas que l'eau était si rare, les fleurs si pales , le monde si étroit ; nous étouffions dans ce paradis terrestre : àe» myriades de conquérants comme nous nous y coudoyaient; il fallait se battre pour s'y asseoir au soleil.

Alors le découragement s'empara de nous. Quelques-uns se brûlèrent la cervelle; un poète s'asphyxia pour avoir fait des vers que le pu* blic ne goûtait point; d'autres, qui avaient rêvé la place de dictateur dans la république, se je* tarent dans une émeute et n'en revinrent pas; j'en sais un qui, n'ayant pu répandre dans la vie politique l'énergie et la puissance de son cœur, voua sa jeunesse, sa force et sa vertu aux jours défaillants d'un ami, âme héroïque qui cherchait un grand dévouement, et qui, ne le trouvant pas sur la place publique, vint s'asseoir, sublime et résignée, au chevet d'un

CTPUIlf. 101

mourant ! Tous les autres essayèrent d'échanger entre eux de profession et d'avenir. Ils se retournèrent d'un- flanc sur l'autre flanc pour tâcher d'agrandir leur lit ; maïs en changeant d'attitude ils changèrent de gène, ce fut tout. Alors, comme nous cherchions vainement la cause de ces vagues souffrances qui consumaient notre jeune âge, trop vains pour nous avouer mutuellement que la vanité déçue était le nom de notre mal , trop amis des progrès surtout pour comprendre que notre époque n'était point encore entrée dans le progrès, nous primes le parti de nous croire spleeniques , mot admirable pour exprimer les mots qu'on ignore ou qu'on veut ignorer, infirmité précieuse que l'Angleterre nous a donnée pour amuser et consoler les misères de notre société transitoire, mal étrange, inouï, inexplicable, avec lequel on est convenu de tout expliquer; incontestable conquête de la civilisation moderne, que tous ont recueillie, même les pauvres; bienfait des révolutions, immense découverte de l'esprit humain, le spleen !

A nos côtés cependant surgissait chaque jour

d'ignares prolétaires, arrivés là par droit de

conquête, heureux et fiers de parvenir à ces

médiocres emplois que nous repoussions du

162 errai**.

pied. Ceux-là s'étaient abattus sur. la proie commune d'un vol plus long et plus lourd; introduits les derniers , ils avaient trouvé la foule occupée à se battre pour les enjeux, et, en gens sensés qu'ils étaient, ils avaient bien vite saisi ce qui se trouvait sous leurs mains. Leur butin était le moins brillant, mais aussi le plus solide. Ces grossiers travailleurs, qui n'avaient point aspiré à la gloire et qui portaient gaiement le poids de leur médiocrité, ceux-là étaient sains et repus. Ils crachaient sur nos ambitions, ils nous rendaient au centuple le mépris que nous avions pour eux. Ils prospéraient, et nous, qui sentions l'esprit de Dieu tourmenter nos entrailles, nous étions impitoyablement raillés. Dans l'amertume de notre cœur, nous souffrions de la misère et de l'orgueil , et de l'impuissance de reproduire en public ce qui fermentait en nous. Pauvre époque ! pauvre jeunesse !

Oh ! ce qu'il y a d'affreux dans cette nécessité de parvenir, c'est que, livrés à nous-mêmes dans une position étrangère à celle de notre famille, nous manquons généralement des premiers moyens d'existence. Avez- vous rencontré souvent une famille honorable et pauvre qui ait donné à 9es enfants une éducation rela-

CYPBIEIf. 165

tive? An lieu d'en faire d'honnêtes artisans qu'on instruit à peu de frais et qui travaillent dès que leurs bras sont forts, on veut avoir des artistes, des littérateurs, des médecins, des avocats surtout ; les avocats sont encore une mode effrénée dans la province. On ne calcule point qu'il faudra dix ans pour défricher ces talents et les rendre productifs. Ces années s'écoulent lentement, et l'existence devient chaque année plus difficile et plus précaire. Le terme approche ; il faut se hâter, H faut ne pas tomber malade de fatigue et d'épuisement. L'heure du départ a sonné : il faut, avant le départ, acquitter des engagements, il faut payer des dettes. L'honneur crie, la conscience s'effraye, l'esprit travaille avec angoisses. Le temps presse, la famille s'inquiète et s'impatiente : que faire? que devenir? comment échapper l'honneur sauf de cet abîme? Oh! vraiment, celui qui retourne à son pays chargé de précieux diplômes, saint brevet d'obscurité pour le reste de sa vie, celui-là, s'il n'est pas une brute, il est un héros. Et voilà, comme je vous le disais, à quoi aboutit l'héroïsme dans les temps modernes, à se faire un cercueil de plomb lorsqu'on n'a pu se faire un temple d'or. Pour moi, pauvre orphelin qui ne me devais

164 CYFBUlf.

à personne, la présomptueuse croyance que je me devais à tous me soutint quelque temps. Et puis , voyant les hommes si dévoués à euxmêmes , tellement plus habiles que moi à servir leurs intérêts, je m'effrayai sérieusement de mes découvertes. Alors je me jetai dans une passion* politique, parce que cette passion aveuglait plusieurs de mes compagnons et leur créait une vie de chimériques espérances et d'inutile activité. L'attente du progrès, la confiance en l'avenir, c'était beaucoup sans doute ; mais, hélas! en mûrissant mes réflexions, en découvrant que cet avenir dont nous nous flattions pour Tan prochain , pour le lendemain , pour la prochaine émeute , était loin de nous de cent ans ; que nous ne pouvions rien encore sur l'esprit social, qui fait seul des révolutions efficaces , je me décourageai comme toujours , je ne me sentis plus l'héroïsme de travailler et de combattre et de mourir pour une génération lointaine ; je commençai à peser dans une main le plaisir et Futilité de vivre, dans l'autre la fatigue et l'ennui d'y parvenir ; je restai incertain. J'étais si jeune encore !

Alors s'ouvrit pour moi une nouvelle carrière d'idées , une révolution immense s'opéra dans mes opinions , je sortis de l'enfance et des

CTtiuif. , 105

rêves dorés, je commençai a envisager la destinée sous plusieurs de ses faces réelles. Les autres restaient dans l'ombre : je voulus les suivre, les toucher, les posséder; j'entrai dans une seconde période de mon existence, moins noble et plus douloureuse que la première. . Je n'avais que vingt ans : déjà le jeune homme s'éteignait en moi . On vieillit si viteaujourd'hui ! la misère est si féconde en instructions et en désenchantements de tout genre, elle si stérile d'ailleurs ! La belle passion de la gloire sécha dans mon cœur ; l'amour de mes semblables , la charité fut tarie dans sa source. L'égoisme m'envahit de toutes parts; la contagion me prit à la gorge, au cœur, au cerveau , partout. Je me hasardai à ne plus dire : Moi pour les où- Ires; j'osai dire : Moi pour moi, en attendant que je vinsse à dire comme eux : Pour moi les autres.

J'arrivai bien jeune à ce commencement de vieillesse morale, et pourtant cela ne se fit pas tout d'un coup. Il n'est point d'homme communément organisé qui se dise naïvement : Je me fais égoïste, je le suis parce que je veux l'être. Quel homme se dépouille brusquement de tout respect et de toute pudeur? SU en existe, c'est dans un ordre exceptionnel que j'ignore. Pour 1 14.

106 CYPBlElf.

moi, je me corrompis insensiblement, et je m'affaissai sur moi-même sans m'apercevoir que chaque jour me diminuait d'une ligne.

Le premier effet de Fégoïsme fut de modifier mes sensations à mon insu. Je m'étais jeté dans un parti composé d'hommes ardents et jeunes, pleins d'ambition et de courage, d'enthousiasme et de vanité. Plus vertueux que mes complices , j'avais espéré , travaillé , conspiré dans le seul but de dégager la ' grande inconnue , la sainte liberté des peuples , la nation gouvernée par la nation , le bonheur dans la vertu civique. Quand ces nobles idées pâlirent devant le découragement , je m'agitai , je conspirai pour l'héroïsme.

C'est quelque chose, savez-vous, au temps où nous sommes, que de pouvoir encourir la peine de mort sans encourir la honte et le mépris, c'est quelque chose que de pouvoir ensanglanter la hache du bourreau sans laisser de tache au nom de sa famille. Le crime politique est la seule ressource, est le seul bienfait de ce siècle. Lorsqu'on ne peut y briller par la vie l'échafaud reste, seul et dernier espoir de la célébrité, seul théâtre où toute àme héroïque puisse trouver sa place et jouer son rôle.

CYPRIEUF. 167

Hélas ! pardonnez à l'orgueil de pauvres enfants que l'on a bercés dans des espérances de gloire et qui ne trouvent point à les réaliser, pardonnez - leur de vouloir conquérir cette gloire aux dépens de leurs pères. Ils dérangent, dit-on, l'industrie ; ils paralysent le commerce. Mais qui Ta voulu? mais à qui la faute? Que ne nous laissiez-vous, hélas ! dans l'ignorance héréditaire de notre race? que ne nous avez-vous enseigné la profession de nos pères ? Oh ! vous êtes coupables, vous êtes criminels d'avoir livré nos jeunes esprits et nos impressions toutes fraîches à des cuistres imprudents qui nous ont parlé de Curtius, et de la république romaine, et de la société primitive, comme si ces choses se fussent passées hier, comme si nous devions demain les rajeunir ! Oh ! sans eux, oh ! sans vous nous ne songerions pas aujourd'hui à ressusciter Spartacus et Brut us : nous serions d'utiles artisans; et, le soir, nos mères épouvantées n'iraient pas interroger les gardiens de la Morgue ou les registres de la police pour savoir en quel état l'émeute leur a rendu leurs fils.

Dites, que voulez-vous que nous fassions de l'ardeur qui nous consume et des passions qui nous dévorent? Le vice n'est plus de mode,

168 CYPEIBA.

nous n'avons même plus la débauche; la débauche est sans poésie, sans éclat, sans périls surtout : les grandes âmes ne peuvent s'en accommoder. Que serait Mirabeau aujourd'hui qu'on n'est plus fanfaron de vice ? Oh ! s'il était né comme nous dans une époque pale et sans vie; libre de lettres de cachet, de poignards et de Bastille, Sophie n'eût pas reçu les roses effeuillées de sa captivité, et vous ne nous eussiez pas dit ses grandes orgies et ses voluptés dévorantes, vous son peintre étincelant et son historien poétique ! Que faire pourtant pour animer cette vie de tiédeur et d'engourdissement qui nous écrase? A commencer par le plus beau rôle, il faut faire de l'opposition politique; et, ne pouvant en faire que sur la place publique, il faut, à travers la vie aventureuse et romanesque du conspirateur, chercher l'émotion du danger, l'enivrement du combat et les rêves du triomphe. Malheur aux hommes qui sont réduits à mépriser tout ce qui n'est pas audace et folie ! malheur à l'époque assez nulle, aux institutions assez flottantes pour être forcées d'acheter l'avenir à tout prix!

Et, encore une fois, que voulez -vous que nous fassions? On nous a raconté les gloires du passé, on nous a parlé de patrie , d'ovationa

CTPUElf. 1S0

populaires, de couronnes civiques, et quand toutes ces idées bouillonnent en nous, quand nous voulons nous jeter dans la rie d'action qu'on nous a fait rêver, quand nous voulons saisir enfin la réalité de ces belles illusions dont on a couronné notre enfance , on nous rappelle brusquement à Tordre , à la soumission, à l'inertie, à l'obscurité, comme sll était facile de se soumettre à des institutions qu'on abandonne à votre examen, à vos critiques et à vos mépris ! Jusqu'à vingt ans on nous fait hommes d'État, puis on nous force d'abandonner les déclamations du Portique à ceux qui doivent gouverner moyennant cent écus par tête. Quelle disproportion entre les besoins qu'on nous crée et la carrière qu'on nous ouvre ! Ne saurait- on refaire nos mœurs ou nos obligations? Voyez : il faut que les institutions nous changent ou que nous les changions ; il faut que nous réédifions tout le système , ou que le système nous enveloppe, nous domine et nous étoufie. Gare à lui s'il n'est pas solide ! gare à nous si nous ne sommes pas forts !

Oui , hommes d'hier, vous avez ouvert une lutte décisive , vous avez jeté une question de vie et de mort à la génération incomplète et malheureuse que vous avez formée. Comment

170 CTPHISN.

voulez-Tons qu'elle en sorte si, brisant toutes ses sympathies, méconnaissant tous ses besoins, insultant à toutes ses faiblesses, vous ne montrez de l'indulgence pour ses erreurs, de la compassion pour ses souffrances? Mais nous rencontrons partout le fouet humiliant du pédagogue, l'insultante ironie du bourgeois, les injures soudoyées de la presse ; la presse courageuse et libre ose à peine couvrir nos défaites de son manteau. Aussi nous nous trouvons heureux quand un accusateur public daigne prendre avec nous la question au sérieux, quand un juge veut bien endosser sa robe rouge et nous interroger d'un air grave , le regard austère et le sourcil froncé; nous sommes fiers lorsqu'un jury s'assemble pour délibérer si nous n'avons pas compromis les destinées de l'empire, pour peser notre audace et lui décerner l'échafaud. Rien n'est cruel pour l'homme qui sent une conviction énergique dominer tout 6on être, rien n'est horrible comme la moquerie de toute cette époque sans conviction et sans volonté ; le ridicule, c'est aujourd'hui le martyre pour les saints, le cilice pour les apôtres; vous le savez bien, mes frères!

Heureux donc celui qui meurt sur le pavé , sous les pieds des chevaux, aux hurlements de

CYPKIIft. 171

rémeute , et qui n'entend ni les récits , ni les jugements, .ni les décisions du lendemain ! heu* reux celui qui tombe dans la chaleur du corn* bat , qui s'ensevelit dans ses illusions , et qui s'anéantit avec elles comme ces braves qui pour mourir s'enveloppaient de leur drapeau ! Heureux encore celui qui peut dire à ses amis , à ses parents, à ses proches : Je suis condamné, demain je vais mourir : eh bien ! raillerez-vous encore? suis-je encore un enfant? ne trouvezvous pas que l'échafaud nous émancipe avant la loi, que j'ai grandi de quelques pouces sous la décision du jury? Voilà les résultats de l'éducation philosophique, qui abrège l'enfance au point de la supprimer !

Je me laissai donc entraîner par cette sanglante séduction : je cherchai la mort comme d'autres un avenir ; la mort était la vengeance que je voulais tirer des railleries ; c'était la réhabilitation de mon caractère, la preuve de mon courage, qu'on^osait mettre en doute ; je m'arrangeais de manière à n'avoir pas d'autre issue à ma carrière politique. C'était un but tout personnel.

Eh bien ! la mort fut ingrate comme la vie, elle m'échappa comme elle. Malédiction sur ceux qui me précipitèrent dans une voie de

172 CYtUlfl.

salut pour m'arracher au sort des saints éhis qui tombaient près de moi! malédiction sur ceux qui m'enlevèrent aux étreintes ds trépas, qui me. ravirent, à ses saintes caresses, qui me dérobèrent à ses enivrements pour me rendre au désespoir du réveil et aux remords de l'exil tenee ! Oh ! je voua ai envié, mon ami , vous que la premier plomb a. frappé à cette heure ou La vie s'ouvrait devant vous large et bette, vous, atteint à mes côtés au milieu de vos rêves de soldat, d'enfant et depoëte ! J'ai vu vos yeux se fermer et vos lèvres bleuir, et, penché sur votre pale visage, j'ai senti votre dernier souffle glissera travers mes cheveux. Heureux enfant! enfant prédestiné, mort dans toute la gloire de vos jeunes enchantements , n'avaisje pas le droit de dormir près de vous , dans la paix du tombeau-, moi qui avais vu se flétrir toutes mes espérances au sonâbe glacé du monde £

Ici le jeune Cyprien s'interrompit quelques instants : sa voix était émue, ses yeux bu mi* des; il semblait absorbé par quelque pieux souvenir. Un des jeunes hommes qui Fentes* raient s'approcha de lut et s'empara de sa main avec une affection sympathique. Cyprien leva vers lni un long regard triste et doux, et

CTFRIKR. 175

le ramenant lentement sur l'assemblée aileneieuset :

Que tous dirai-je? continua-t-il. 11 fallut bientôt se disperser et abandonner le grand œuvre. Le découragement, la misère, l'impuissance étaient partout ; la persécution entraînait les faibles; les forts se tenaient dans un morne silence, dépouillant tout espoir, abdiquant toute puissance. J'étais sans guide, sans état , sans ressource ; le positif de la vie m'entourait d'un cercle inflexible.

J'essayai de Fart, et j'y renonçai bientôt : l'art était comme moi sans but, sans direction , sans influence, insoucieux et frivole an milieu des intérêts palpitants qui s'agitaient autour de lui ; des hommes d'an grand mérite gaspillaient leur talent à de brillantes futilités, d'autres se dévouaient à des rivalités mesquines, la plupart à de petites vanités ; tous ou presque tous restaient étrangers aux questions, de progrès, d'avenir et d'utilité publique. Lorsque je me jetai dans cette carrière nouvelle j'espérais y trouver une vie de luttes et de combats, luttes généreuses et combats pacifiques qui s'engageaient pour la gloire du pays et la bonheur des peuples ; je voulais une arme, une tribune, une puissance active, une royauté 1 15

174 CTPUiif.

réelle. Je ne trouvai qu'un théâtre où chaque acteur montait pour resplendir à la clarté du lustre et de la rampe, qu'un jouet dont les habiles se servaient avec assez d'adresse, qu'une religion sans foi et sans mission, qu'une royauté sans sceptre et sans couronne. Je ne me sentais ni le génie qui donne l'impulsion à un siècle ni la volonté d'aspirer à ces pâles célébrités que le même soleil voit briller et s'éteindre. D'ailleurs, il faut bien le dire, je n'étais pas entraîné vers l'art par cet instinct énergique et vivace qui renverse tous les obstacles ; ses paisibles ambitions ne suffisaient plus à ce cœur qu'avaient ravagé tant d'ambitions tumultueuses. Je m'en retirai donc presque aussitôt, trop pénétré de sa dignité pour ne lui apporter que de tièdes amours.

Et que faire pourtant? que devenir? La misère était là, pâle et hideuse, appuyant sur moi sa main de glace; je me débattais en vain sous elle : épouvantable réalité, elle m'écrasait de tout son poids ; la faim criait... Qui donnera le présent, le jour d'aujourd'hui, le pain qui fait vivre à cette âme qui voulait la conquête de l'avenir ? Je me tournai vers l'amitié.

L'amitié, la sainte amitié, si rare dans tous les temps, n'est guère possible dans le nôtre ;

CTP1IBN . 1 75

c'est un songe doré qui s'achève avec les dernières années de l'enfance, c'est la première illusion qui nous ouvre les portes de la vie, c'est elle aussi qui nous délaisse la première. Qui de vous n'a pas eu, au matin de son existance, sa couronne d'amis, tous aimants, tous aimés? qui n'a pas entrelacé sa destinée à vingt destinées fraternelles? Le cœur est si riche alors, si avide d epandre ses trésors d'amour et de jeunesse ! Oh ! à cet Age où la poésie déborde, vous étes-vous trouvé, dans les champs, dans les bois , sous les arbres verdoyants d'un collège, près d'un frère de votre choix? avezvous, dans vos longs rêves d'avenir, accouplé vos malheurs , vos talents et vos gloires ? toujours frères, toujours unis, mélangeant vos maux et vos biens, traversiez-vous la vie sur le même gravier et sous les mêmes ombrages? Plus heureux que moi, de ces amitiés si nombreuses , de ces affections si ferventes , dites , avez-vous gardé quelque chose de plus qu'un souvenir, qu'une ombre qui s'efface ?

Lorsque je me trouvai seul, sans liens, sans appui, délaissé de tous , lorsque je sentis que tout me manquait dans ce monde, le présent , l'avenir, l'amitié, mon courage* aussi, qui s'affaissait sous tant de misères , mon coeur s'ai-

17% CTMiwr,

grit, moB âme s'ulcéra, et je m'emportai avec amertume contre les ingrats qui m'avaient repoussé.... Je n'accuse aujourd'hui que notre misérable époque , qui a fait toutes les affections si lourdes et si difficiles. Où trouver deux Ames assez héroïquement trempées, assez étroitement unies pour résister à tant de passions qui les heurtent, à tant d'intérêts qui les divisent? Egaux en force et en puissance, la rivalité vous sépare; si l'un de vous domine l'autre, il l'abandonnera bientôt, inhabile et faible, sur le bord du chemin. Et n'accusez ici ni l'ingratitude du cœur ni la fragilité des affections humaines: c'est l'Apre nécessité d'arriver qui nous a faits ainsi égoïstes et durs ; là où chaque destinée coûte tant d'efforts et de fatigues, là où la course est si haletante, le pavé si glissant, le but si rude à conquérir, quel robuste dévouement ne faudrait-il pas pour tendre la main à la destinée qui chancelle et dont le fardeau vous entrave s'il ne vous traîne dans sa chute, ou pour consentir à graviter de front vers la place qui peut-être ne sera pas assez large pour un seul? Soyez donc indulgents aux amis qui vous ont délaissés; gardezvous bien contre eux de tout fiel et de toute colère : la faute en est aux temps. Lorsque le

ctnifen. 177

▼aisseau est battu par l'orage et par la tourmente, il livre aux houles de la mer son lest et la chaloupe qu'il remorquait sur les flots.

Tous le voyez, j'ai bien lutté ; vous le voyez, j'ai bien souffert ; et je n'ai pas tout oit, mes frères : je ne vous ai pas dit un mal étrange que je trouvai dans mon cœur au sortir de l'enfance, Vague d'abord, inquiet, plein de désirs turbulents et d'aspirations mystérieuses ; passion effrénée plus tard, qui, toujours avide et jamais satisfaite, s'attacha à ma vie comme un remords inexorable et la tortura de tous les tourments de l'enfer. Ce mal, vous l'appelez l'amour, supplice éternel de cette génération pauvre et souffrante dont l'éducation a égaré tous les besoins f La faute en est encore à l'éducation , c'est elle qui a tout perdu ; c'est elle qui a jeté l'amour dans nos jeunes âmes comme une ambition dévorante que le monde ne peut plus satisfaire ; c'est elle qui nous a bercés, sur le seuil de la jeunesse, de ses célestes félicités et de ses voluptés ascétiques. Eh bien! où voulez -vous qu'un pauvre jeune homme , vivant de peine et de travail dans l'étroite sphère où l'enferme la nécessité, où voulez -vous qu'il répande les sentiments que Ton a développés en lui dans 1 15.

Page 1