TROISIÈME PARTIE
Voilà pour mes observations personnelles. Voyons maintenant ce que j'ai pu expérimenter en dehors de moi :
Un intime ami, avec lequel j'ai fait un assez long voyage et qui s'intéressait à mes recherches, soutenait en homme convaincu que jamais il n'avait de rêve dans son premier sommeil. Plusieurs fois, je l'avais éveillé peu de temps après qu'il s'était endormi, et toujours il m'avait assuré de trèsbonne foi qu'il ne pouvait se souvenir d'aucun songe. Un soir qu'il dormait depuis une demiheure environ, je m'approche de son lit, je prononce à mi-voix quelques commandements militaires : Portez-arme! apprêtez-arme! etc., et je l'éveille doucement.
« Eh ! bien , lui dis-je, cette fois encore n'as-tu rien rêvé?
— Rien, absolument rien, que je sache.
— Cherche bien dans ta tête.
— J'y cherche bien, et je n'y trouve qu'une période d'anéantissement très-complet.
— Es- tu bien sûr, demandai-je alors, que tu n'as vu ni soldat... »
A ce mot de soldat, il m'interrompt comme frappé d'une réminiscence subite. « C'est vrai! c'est vrai! me dit il, oui, je m'en souviens maintenant; j'ai rêvé que j'assistais à une revue. Mais comment as-tu deviné cela ? »
Je demandai la permission de garder mon secret jusqu'à ce que j'eusse renouvelé l'expérience. Cette fois, je murmurai près de lui des termes de manège et une conversation presque identique s'établit entre nous deux, dès qu'il fut réveillé. 11 n'avait d'abord présente à l'esprit la notion d'aucun rêve, puis il se rappelait, sur mes indications, celui que mes paroles avait provoqué; et, mis dans cette voie de réminiscences, il retrouvait en outre le souvenir de plusieurs visions antérieures, dont mon intervention avait troublé le cours.
Peu de temps après cette seconde expérience, j'en fis encore une troisième qui n'eut pas moins de succès. Au lieu d'employer la parole comme moyen d'influencer le rêve de mon compagnon de route, je m'étais servi de petits grelots légèrement agités, dont le bruit avait suscité l'idée que nous poursuivions notre voyage, dans une malle-poste qui parcourait les grands cbemins1.
Ces faits et une infinité d'autres analogues ne m'ont guère laissé de doutes sur l'opinion que le premier sommeil des autres hommes ne devait aucunement différer du mien. Poursuivons en exposant ce que l'étude de mon propre sommeil
1. Notons en passant, comme un fait physiologique d'un autre ordre, que depuis cette triple expérience mon compagnon de voyage, qui jamais auparavant ne se souvenait de ses songes, s'en rappela plusieurs spontanément.