PREMIÈRE PARTIE
à travers Bruxelles. Sainte-Gudule assurément ne se montrait plus en perspective ; mais c'était bien la rue dessinée dans le journal de mes rêves ; c'étaient bien les mêmes enseignes capricieuses, le même public, le même mouvement qui m'avaient jadis si vivement frappé pendant mon sommeil. Une maison, je l'ai dit, avait été surtout de ma part l'objet d'un examen minutieux. Son aspect et son numéro s'étaient fortement gravés dans ma mémoire. Je courus donc à sa recherche, non sans une émotion véritable. Allais-je rencontrer une déception nouvelle, ou bien au contraire saisir le dernier mot de l'un des problèmes les plus intéressants que je me fusse posé? Qu'on juge de mon étonnement, et tout à la fois de ma joie , quand je me vis en face d'une maison si exactement pareille à celle de mon ancien rêve, qu'il me semblait presque avoir fait un retour de six ans en arrière et ne m'ètre point encore éveillé. x\ Paris, j'aurais eu bien des chances pour ne plus retrouver ni cette porte caractéristique, ni son vieux couronnement, ni l'enseigne traditionnelle avec l'immuable nom du commerçant. Mais à Francfort, où la fièvre des démolitions était loin, fort heureusemeut, d'avoir exercé les mêmes ravages, j'avais la satisfaction de voir confirmée l'opinion que depuis si longtemps je m'étais faite, et de la formation des clichcs-sowenirs, à l'insu
même de celui qui les recueillie, et de la netteté des images que ces clichés peuvent reproduire, en songe, devant les yeux de notre esprit.
Évidemment j'avais parcouru déjà cette rue la première fois que j'étais allé à Francfort, c'està-dire trois ou quatre ans avant l'époque de mon rêve, et, sans que je m'en doutasse, sans que je puisse expliquer de quelles dispositions particulières cela dépendît, tous les objets exposés à ma vue se photographièrent instantanément dans ma mémoire avec une admirable précision. Mon attention cependant, suivant l'acception qu'on donne habituellement à ce mot, devait rester étrangère au travail mystérieux qui s'opérait spontanément, puisque je n'en avais pas même gardé le moindre souvenir sensible. Il y a là matière à réflexion sérieuse, pour quiconque voudra sonder les forces secrètes de l'entendement humain.
Une question toutefois reste encore. Pourquoi cette complication de l'église de Sainte-Gudule ? Pourquoi ce monument que vous n'aviez jamais vu à l'époque de votre rêve s'est-il trouvé soudé à vos souvenirs de Francfort ? En m'appuyant à cet égard sur une infinité d'observations analogues, je répondrai sans hésiter :
La première chose à examiner, ce serait le lien qui a pu s'établir, par l'association des idées, entre la fameuse église de Bruxelles, dont je con-