TROISIÈME PARTIE
volonté et de l'attention. Une nuit que je me sentais, en dormant, la pleine connaissance de mon élat véritable, et que je regardais passer avec assez d'indifférence toute la fantasmagorie, d'ailleurs très-nette, de mon sommeil, l'idée me vint d'en profiter pour faire quelques expériences sur le pouvoir que j'aurais ou non d'évoquer certaines images, par la seule initiative de ma volonté. En cherchant sur quel sujet je pourrais fixer à cet effet ma pensée, je me rappelai ces apparitions monstrueuses qui m'avaient si vivement impressionné jadis, grâce à l'effroi qu'elles m'inspiraient. J'essayai de les évoquer, en les recherchant bien dans ma mémoire et en souhaitant de les revoir, aussi fortement qu'il m'était possible de le faire. Cette première tentative n'eut aucun succès. Devant moi se déroulait en ce moment le tableau tout pastoral d'une campagne dorée par un beau soleil, au milieu de laquelle j'apercevais des moissonneurs et des charrettes chargées de blé. Pas le moindre spectre ne se rendait à mon appel, et l'association des idéesimages qui formaient mon rêve ne paraissait nullement vouloir sortir de la voie si calme qu'elle avait prise naturellement. Alors, et tout en rêvant, je fis les réflexions que voici : un rêve étant comme un reflet de la vie réelle, les événements qui nous semblent s'y accomplir suivent généra-
lement, dans leur incohérence même, certaines lois de succession conformes à l'enchaînement ordinaire de tous les événements véritables. Je veux dire, par exemple, que si je songe avoir eu le bras cassé, je croirai que je le porte en écharpe ou que je m'en sers avec précaution; que si je rêve qu'on a fermé les volets d'une chambre, j'aurai, comme conséquence immédiate, l'idée que la lumière est interceptée et que l'obscurité se fait autour de moi. Partant de cette considération, j'imaginai que si je faisais, en rêve, l'action de me mettre la main sur les yeux, je devrais obtenir tout d'abord une première illusion en rapport avec ce qui m'arriverait réellement, étant éveillé, si j'agissais de même; c'est-à-dire que je ferais disparaître les images des objets qui me semblaient placés devant moi. Je me demandai ensuite si, cette interruption des visions préexistantes étant produite, mon imagination ne se trouverait pas plus à l'aise pour évoquer les nouveaux objets sur lesquels j'essayerais de fixer ma pensée. L'expérience suivit de près ce raisonnement. L'apposition, dans mon rêve, d'une main sur mes yeux eut, en effet, pour premier résultat d'anéantir cette vision d'une campagne au temps de la moisson que j'avais inutilement essayé de changer par la seule force Imaginative. Je demeurai sans rien voir pendant un moment, exactement comme cela