‹ Les rêves et les moyens de les diriger; observations pratiquesChapitre 166 sur 254 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

plus tard dans d'autres rêves, connue s il s'agissait du souvenir d'une chose véritable. On s'en souvient alors très-bien d'un rêve à l'autre, tavuF que l'impression distincte de ce genre de songes est précisément de celles qui s'effacent le plus rapidement au réveil. J

Singulières alternatives de remémoration étincelante ou d'insurmontable oubli.

Chacun de ceux qui liront ces pages a certainement éprouvé encore ce que je vais essayer de lui rappeler :

On s'endort, ou du moins on s'assoupit, en roulant dans son esprit un certain ensemble d'idées qui se lient les unes aux autres, formant quelque raisonnement, quelque conjecture, ou quelque château en Espagne. Un petit bruit nous réveille. Il n'y a qu'une seconde que cet ensemble de rêveries était présent dans tous ses détails à notre pensée, et déjà nous n'en pouvons plus ressaisir le fil; souvent nous avons oublié jusqu'à l'idée principale. Nous sentons qu'un nouvel assoupissement pourrait peut-être nous rejeter dans le même ordre d'idées, mais que tout effort pour le retrouver, à l'état de veille, demeurerait impuissant. Serait-ce que les souvenirs réellement acquis, c'est-à-dire acquis par suite de sensations (physiques ou morales) réellement perçues , occuperaient dès lors leur case spéciale, et garderaient une physionomie

invariablement déterminée dans les archi\es de notre esprit? que l'imagination aurait bien le pouvoir de les en tirer, durant le sommeil, de les mélanger et d'en former les combinaisons les plus capricieuses, mais qu'elle n'aurait point cependant la force de graver ces produits nouveaux sur les tables de la mémoire, et qu'enfin, pour emprunter encore à la photographie une comparaison expressive, les images dues à la vie réelle seraient les seules qui laisseraient sur ces tables une empreinte durable, tandis que les compositions purement imaginaires s'évanouieraient comme une simple réflexion disparaît du miroir de la chambre noire, en l'absence des moyens qui la peuvent fixer.

Un artiste de ma connaissance comparait ce qui se passe alors dans la mémoire à ce qui s'opérerait devant nos yeux, si, tandis que nous contemplons quelque store orné de peintures, il venait tout à coup à s'enrouler. Pour moi, je me suis demandé s'il n'arriverait point qu'au moment où se brise la trame légère de ces combinaisons capricieuses, chacune des idées dont elle était formée irait, avec la rapidité du store qui s'enroule, reprendre sa place originairement et définitivement acquise dans les casiers de nos souvenirs. Ils resterait néanmoins ce problème à résoudre : pourquoi d'un songe à un autre, nous rappelons-nous parfois avec une lucidité parfaite toutes les parti-

cularités de l'une de ces situations imaginaires précédemment rêvées, dont le souvenir, au moment même du réveil, échappe à tous nos efforts de remémoration ?

Je rêve une nuit que je viens d'assister à une scène de jalousie et de violence à la suite de laquelle un meurtre est commis sous mes yeux. Je m'éveille sous l'influence de la vive émotion que j'en éprouve, et cependant tout cela semble si vite effacé de ma mémoire que je ne trouve rien à consigner dans le journal de mes rêves, si ce n'est le seul fait de la rapidité avec laquelle le souvenir s'en est évanoui. Plusieurs semaines s'écoulent . Je fais alors un second rêve, où je me crois appelé en justice pour témoigner de ce que j'ai vu. Je me rappelle à merveille, dans ce second rêve, et les moindres détails de la querelle, et la figure de la victime, et celle de son meurtrier.

Une autre fois, je crois voyager en wagon avec une famille composée d'un vieux monsieur, de sa femme, et de ses deux filles, très-remarquables par la grâce de leur tournure et par la piquante originalité de leurs traits. Je m'éveille sans même conserver de leurs visages cette impression vague , qu'une rencontre agréable ou fâcheuse iaisse toujours un moment dans l'esprit. La nuit suivante, je reprends en quelque sorte mon rêve; je me crois en Suisse, dans la salle à manger d'un

hôtel, où je serais descendu la veille, ainsi que mes compagnons de chemin de fer. C'est l'heure du déjeuner. Le vieux monsieur vient s'asseoir avec sa famille, à une table vis-à-vis de la mienne; je revois avec une netteté parfaite les deux jeunes filles; et j'admire de nouveau tout à mon aise ces charmantes images, dont j'ignore, en résumé, si je dois le premier cliché-souvenir à ma mémoire ou bien à mon imagination.

Des faits analogues sont cités et affirmés par MM. Main y, Brière de Boismont et bien d'autres. Ces auteurs n'en donnent point l'explication, et je ne prétends pas non plus lavoir trouvée. Mon ambition n'étant point d'élucider toutes choses, mais au moins d'indiquer, autant que possible, tous les côtés curieux du sujet que nous étudions, je me contente de signaler cet ordre d'observations à l'attention des psychologues. J'aurai du reste l'occasion d'y revenir, en parlant du caractère et de la valeur des travaux d'esprit que l'on exécute en rêvant.

Une autre observation qui me frappe, c'est la constante disposition qu'a notre esprit de procéder par voie de dialogue, dans les retours qu'il fait sur lui-même, dès qu'il raisonne ou réfléchit. A peine le rêve commence-t-il, que déjà la conversation parait engagée avec quelque personnage imaginaire. Or, ces dialogues nous fournissent bien

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