‹ Les rêves et les moyens de les diriger; observations pratiquesChapitre 167 sur 254 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

souvent la mesure de l'étonnante sûreté avec laquelle notre mémoire sait grouper ensemble tous les traits dislinclifs des personnages qu'elle a jugé à propos d'évoquer. Les rêves incohérents enfantent certainement de très-ridicules inconséquences, mais dans une infinité de rêves lucides, avec quelle justesse, avec quelle vérité minutieuse nous prêtons aux gens qui sont nos interlocuteurs en songe les opinions qu'ils soutiendraient, les paroles qu'ils diraient, et jusqu'aux accents qu'ils sauraient prendre dans leurs discours ! L'auteur dramatique qui s'applique à bien saisir certaines individualités afin de les introduire sur la scène obtient rarement, après beaucoup de travail, des portraits aussi finement et aussi sûrement dessinés.

A une époque où je fus chargé de rédiger une note d'une certaine importance, qui devait être lue à un conseil composé de trois personnes avant d'être définitivement adoptée, je rêvai, dans la nuit qui précéda le jour de cette lecture, que je venais précisément de la faire et que la discussion s'engageait à son sujet. L'une des trois personnes approuvait sans réserve ; la seconde demandait seulement quelques modificationslégères, dont elle indiquait le caractère et la portée. La troisième avait voulu d'abord des changements plus considérables, mais paraissait se rendre peu à peu

'S\k LES REVES.

à l'opinion motivée des deux autres, lorsqu'une circonstance fortuite me réveilla. Or. la lecture véritable ayant eu lieu, les choses se passèrent exactement comme dans mon rêve. Aux expressions près, la discussion fut presque identique.

Je ne vis rien là de surnaturel: mais je dus admirer pourtant la puissance d'induction dont mon imagination avait fait preuve, grâce au recueillement du sommeil.

Cette classe de rêves offre d'ailleurs une variante des plus remarquables. Sans nous faire les interprètes d'aucune individualité étrangère à la nôtre, il arrive aussi que nous trouvons en nousmêmes, et par une sorte de dédoublement moral, tous les éléments d'une controverse très-animée. Nous plaidons alors le pour et le contre des opinions qui nous occupent ; tantôt nous sommes les avocats de l'une des causes qui se débattent, tantôt, juges plus ou moins impartiaux, nous croyons assister simplement à la discussion des êtres imaginaires que nous faisons parler. Je ne sache guère d'analyse plus fertile en observations curieuses, que celle de ces sortes de débats où notre conscience, nos instincts, toutes les voix intérieures de nos passions se font entendre par la bouche des personnages caractéristiques sous la forme desquels notre imagination a jugé à propos de les évoquer.

Toujours significatives, ces personnifications ont souvent leur poésie. Un de mes amis les plus intimes m'a rapporté que peu de jours avant de conclure un mariage, dont il s'est très-bien trouvé d'ailleurs, mais à l'égard duquel il était encore très-hésitant et très-perplexe, par la crainte vague de l'inconnu, il eut un rêve dans lequel il écoutait alternativement les discours de deux femmes, qui lui donnaient des conseils appropriés aux circonstances, et qui s'efforçaient chacune de le persuader. L'une, jeune blonde, élégante et trèsjolie, faisait une peinture très-vive du bonheur exceptionnel qu'il était permis d'espérer une fois dans sa vie, si l'on savait prendre pour femme une jeune fille vers qui l'on se sentît irrésistiblement entraîné. Elle traçait, en opposition, un tableau désolant de tous les regrets qui pouvaient suivre une union dépourvue de véritable sympathie. Elle n'admettait pas qu'on se mariât sans une inclination bien prononcée, estimant que la moindre hésitation, en pareille matière,, devait arrêter court tout homme heureusement inspiré. L'autre, grave, moins jeune, et vêtue de noir, réfutait avec un sourire plus triste que sévère ces arguments passionnés. Elle appelait rêveries ce que l'avocat blond nommait sagesse ; elle montrait le coté purement sérieux du mariage , ie danger de certains enthousiasmes et de certaines

réactions morales. Elle eût repoussé l'idée d'une union pour laquelle Tune des deux parties intéressées eût éprouvé la moindre répugnance, mais rien de semblable n'étant allégué, tandis qu'un grand nombre de conditions favorables étaient réunies, son avis était que cette dernière considération devait prévaloir.

L'ami qui m'a fait ce récit ne savait à laquelle des deux conseillères il devait s'en rapporter. Il était plus irrésolu que jamais après les avoir longuement écoutées, résultat fort naturel puisqu'il avait dialogué lui-même les sentiments qui se combattaient dans son propre cœur. A son réveil, il n'eut aucun souvenir d'avoir jamais connu ni l'une ni l'autre de ces deux dames, bien qu'en songe il ne se fut nullement étonné de les voir prendre autant de part à sa perplexité. Or, quiconque analysera bien ce rêve ne jugera-t-il pas qu'il avait eu précisément affaire à de très-anciennes connaissances ; que la forme seule sous laquelle elles s'étaient offertes aux yeux de son esprit était nouvelle ; que c'étaient , en un mot, son imagination et sa raison ingénieusement personnifiées , dont il venait d'entendre les débats.

Voici deux autres rêves sous forme dialoguée, où ma mémoire fera preuve de la plus capricieuse inégalité.

Page 1