‹ Les rêves et les moyens de les diriger; observations pratiquesChapitre 172 sur 254 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

— « Je ne saurais définir dans quel monde fantastique, ou pour mieux dire dans quel chaos je me suis cru cette nuit. J'étais emporté rapidement par une force inconnue, à travers des espaces peuplés d'énormes choses auxquelles il m'eût été difficile de donner un nom, et qui couraient dans le vide ainsi que moi. Il semblait que ce fussent de petites planètes, ayant presque la forme d'animaux monstrueux. Je croyais à tout instant que j'allais me briser contre celles qui venaient à ma rencontre, et puis, au lieu de cela, je les pénétrais comme des ombres, sans subir le moindre choc, sans ressentir d'autre impression que celle d'une obscurité momentanée, pendant le temps que j'imaginais passer à l'intérieur de ces étranges bolides. Déjà , je ne m'effrayais plus de leur approche, lorsque j'en aperçus un qui consistait en une agglomération de corps humains, transpercés et enchevêtrés de telle sorte que la tête ou les bras de l'un paraissaient soudés au milieu du dos ou de la poitrine d'un autre 3 et qu'on ne distinguait pas, dans cette masse de chair, un seul corps tout entier. L'idée que j'allais être jeté là dedans me fit horreur, et le sentiment de la réalité me revenant sous l'influence de l'émotion que j'éprouvais, je secouai ce vilain rêve si plein de bizarres impossibilités. »

11 faut donc accepter en principe, et cela sur la

foi d'observations nombreuses, que l'imagination peut mettre en œuvre de telle sorte les matériaux fournis parla mémoire, qu'elle arrive à en former des images vraiment inédites dans leur ensemble, et telles que jamais rien de semblable n'ait frappé nos yeux en réalité. Mais, maintenant, où cette puissance créatrice s'arrêtera-t-elle? L'imagination pourra-t-elle sous l'influence du sommeil atteindre un degré d'exaltation égal dans son genre à celui dont fait preuve notre mémoire? Ces deux phénomènes psychologiques ne seraient-ils pas solidaires? L'invention ne serait-elle pas à l'imagination et à la mémoire ce que le jugement est à l'attention et à la comparaison ? Je laisse le lecteur méditer lui-même sur ces questions que je ne me hasarderais pas à résoudre, et je le fais juge aussi des inductions à tirer du rêve ci-après. 11 est de ceux que je rapporte d'ailleurs à titre de problème à résoudre, plutôt que de preuve à l'appui de quelque proposition bien nettement définie.

« Je rêvais que je m'exerçais à copier de mémoire, afin de le bien apprendre par cœur, une sorte de discours à prononcer. J'avais lu mon brouillon d'un bout à l'autre, et j'essayais de le transcrire sans le regarder. De temps en temps j'hésitais; ma plume demeurait suspendue, la mémoire me faisant défaut. Alors, j'avais recours au brouillon ; je vérifiais le passage indécis, et je res-

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