‹ Les rêves et les moyens de les diriger; observations pratiquesChapitre 180 sur 254 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

tères de chacun sont finement gardés? Je ne le pense pas, car ici le phénomène physiologique est essentiellement différent. Ce n'est plus sur un concert d'idées que l'esprit s'exerce. La surexcitation morale, croissant avec l'ardeur de la controverse, centralise toute la puissance imaginative sur une idée simple et unique (ce qu'un contradicteur peut nous répondre et ce que nous pouvons lui répondre à notre tour). C'est la loupe promenant successivement son foyer lumineux d'un point à un autre, phénomène que nous avons exposé ailleurs et qui mérite assurément quelque attention.

Jusqu'où pourraient aller sur cette route ascendante et la vivacité de l'esprit et la lucidité de la mémoire? Ce serait aussi difficile à déterminer, je crois, que la limite de l'effort musculaire chez les sujets en proie à certaines crises nerveuses. Mais comme attestation de ce redoublement d'énergie dont la mémoire et Pimagination sont capables dans certains songes, voyons encore deux témoignages intéressants. L'un m'est fourni par un joueur d'échecs, ce jeu qui est une science ; l'autre me fut communiqué par un mathématicien illustre, que je ne saurais nommer dans un livre où je garde moi-même l'anonyme. Je dirai toutefois qu'il en avait fait part lui-même à plusieurs de ses collègues de l'Institut, à l'époque où fut mis au

concours le prix décerné plus tard à M. Lemoine.

Voici d'abord ce que me raconta le joueur d'échecs :

Avant de se coucher et de s'endormir, il s'était inutilement efforcé de résoudre un problème difficile, un mat en six coups dans des conditions exceptionnelles. Il rêve que l'échiquier est toujours devant ses yeux ; il revoit chaque pièce à son poste; il continue d'étudier: mais cette fois la solution cherchée lui apparaît avec une lucidité merveilleuse. La partie marche et s'achève; il a vu successivement et très-nettement la physionomie de l'échiquier après chaque mouvement ou chaque prise. Il se réveille fort étonné, ayant encore si bien présente à l'esprit la dernière combinaison qu'il ne résiste pas au désir d'en vérifier immédiatement la justesse. Il se lève donc, il dispose l'échiquier, remonte dans ses souvenirs et constate l'exactitude du résultat.

A quoi tient surtout la supériorité de certains joueurs, tels que la Bourdonnaie, Murphy, etc.? à l'aptitude que possède leur esprit d'embrasser un très-grand nombre de combinaisons possibles, pour ainsi dire d'un seul coup d'œil de la pensée, comme un général qui non-seulement reconnaîtrait de loin tous les accidents de terrain d'un champ de bataille et toutes les ressources de l'en-

Page 1