PREMIERE PARTIE
çant de manier, comme leurs grands frères, la bêche pesante et le bruyant fléau. Alors, je me reporte au temps où j'aimais, moi aussi, à m;eraparer des outils et des arrosoirs de notre jardinier, bien lourds pour mes bras de dix années. Et me voilà perdu dans le flot confus des souvenirs d'enfance, qui m'entraînera bien loin à son tour.
Ajoutez les images, et cette rêvasserie sera le songe lui-même. Les images? mais n'avaient-elles point déjà commencé à se montrer plus ou moins précises, quand le bruit du train qui s'arrête m'a tout à coup tiré de ma somnolence ou de mon sommeil ?
Un philosophe de Genève, Georges Le Sage, faillit, dit-on, devenir fou, en s'efforçaut inutilement de surprendre dans son propre esprit la transition de la veille au sommeil, ou pour mieux dire au songe. Il avait dû lui arriver cependant d'éprouver, en poste ou en diligence , ce que je disais tout à l'heure avoir été observé en chemin de fer par chacun de nous. Son tort fut donc tout simplement de n'avoir pas compris que cette rêvasserie, c'était le songe lui-même à son début; et qu'en se torturant l'esprit par une préoccupation incessante, il arrêtait précisément ce cours naturel et spontané des idées, sans lequel le passage de la veille au sommeil ne peut s'accomplir.
A mesure que le corps s'engourdit, à mesure que la réalité s'oublie, l'esprit entrevoit de plus en plus distinctement les images sensibles des objets qui l'occupent. Si l'on pense à quelque personne ou à quelque site, le visage, les vêtements, les arbres ou les maisons qui font partie de ces images cessent peu à peu de n'être que des silhouettes confuses, pour se dessiner et se colorer de plus en plus nettement. Je demanderai même, entre parenthèses, à tous ceux qui connaissent les insomnies et qui attendent parfois le sommeil avec impatience, s'ils n'ont pas remarqué souvent que ce sommeil tant désiré est enfin bien proche, dès qu'ils commencent à distinguer des visions un peu nettes, dans leurs assoupissements momentanés. C'est que ces assoupissements avec visions claires étaient déjà des instants de sommeil véritable. La transition s'opère de la rêverie simple au rêve le plus lucide sans que pour cela l'enchaînement des idées soit aucunement interrompu.
Mais, pourra-t-on me demander, comment expliquerez-vous ces rêves incohérents, monstrueux, bizarres, informes, dont aucun type n'a pu se rencontrer dans la vie réelle, ni laisser par conséquent dans la mémoire son cliché-souvenir ? Cet enchaînement d'idées tout naturel que nous constatons dans la rêvasserie, et que vous nous dites être le songe lui-même, n'en paraît contenir aucun élément.