TROISIÈME PARTIE
je ne regardais d'ailleurs que le petit pied de mon guide, lequel exécutait les mouvements les plus gracieux en effleurant de temps en temps mon visage; nous montions toujours, et il me semblait que mon intelligence, ma vigueur et mon exaltation croissaient de plus en plus. Sur le point d'atteindre le couronnement de cet escarpement immense, une saillie qui surplombait se présenta comme un dernier obstacle ; ma conductrice me fit signe de me tenir ferme et posa son pied sur mon épaule, afin de gravir cette dernière saillie et ensuite de me tendre la main. Je me courbais pour qu'elle eût un point d'appui meilleur; je tremblais qu'elle ne tombât dans l'abîme, où je n'eusse pas hésité à la suivre. J'éprouvais des angoisses terribles. Enfin, je sentis son pied s'enlever dans un mouvement que je fis pour l'y aider; je me redressai, et je vis ma compagne radieuse d'une inexprimable beauté. La saillie du rocher s'était aplanie; devant nous s'étendait un jardin délicieux, plein de solitude et de lumière. Mon bras enlaçait la taille de la fée qui m'y avait conduit. Mes lèvres rencontrèrent les siennes. Je fus pénétré d'un tel frémissement de joie qu'il me parut que ma raison ne résisterait pas à cette preuve. Sans la regretter d'ailleurs, je crus de bonne foi ma tête perdue. Je me disais intérieurement : la folie est le bonheur. La violence du plaisir me réveilla. »
Oubli du mal réel quand l'esprit s'absorbe dans une illusion qui le séduit, oubli complet que ne sauraient produire les simples distractions de l'état de veille. Perception exquise des moindres sensations quand l'attention se porte, au contraire, sur elles. Tel est donc le double phénomène qui s'opère chez nous quand nous rêvons.
Et cela au physique comme au moral, pour les souffrances ou les jouissances du corps, comme pour les douleurs et les épanouissements du cœur humain.
En nous donnant la mesure du degré d'intensité auquel le sensualisme peut s'élever sous l'influence du sommeil, les rêves supersensuels nous fournissent souvent l'occasion de constater aussi un curieux travail psychologique de rétrospection (si je puis employer ce néologisme), que nous aurons bientôt à examiner en traitant de la marche et du tissu des rêves l.
Quant à ces anomalies étranges, qui consistent à marier quelquefois, en songe, les sensations les plus vives et les plus voluptueuses aux images les moins faites pour les inspirer, je crois qu'elles reposent, en général, sur des phénomènes d'abstraction qui seront également analysés dans cet autre chapitre.
i. Voir plus loin page 386.