TROISIÈME PARTIE
un parfumeur bien assorti, un flacon d'une essence qu'il me vendit comme étant sinon l'une des plus agréables, du moins l'une de celles dont le parfum, sui generis, était le mieux déterminé. J'eus bien soin de ne pas déboucher ce flacon avant d'être arrivé dans le lieu où je devais séjourner quelques semaines ; mais, tout le temps de ce séjour, je fis constamment usage de son contenu dont mon mouchoir de poche ne cessa d'être imprégné, et cela malgré les réclamations et les plaisanteries que cette recherche ne manquait pas de susciter autour de moi. Le jour du départ seulement, le flacon fut hermétiquement refermé; il resta plusieurs mois ensuite au fond d'une armoire, et enfin je le remis à un domestique qui entrait habituellement de très-bonne heure dans ma chambre, en lui recommandant de répandre sur mon oreilier quelques gouttes du liquide odoriférant, un matin qu'il me verrait bien endormi. Je le laissais libre d'ailleurs de prendre son temps tout à son aise, de peur que l'attente seule de cette expérience ne pût influencer mes rêves en préoccupant mon esprit. Huit ou dix jours se passent; mes rêves, écrits chaque matin, ne trahissent aucune réminiscence particulière du Vivarais. (Mon flacon, il est vrai, n'a pas encore été touché.) Une nuit arrive, enfin, où je me crois retourné dans le pays que j'avais habité l'année
précédente. Des montagnes parsemées de grands châtaigniers se dressaient devant moi ; une roche de basalte réapparaissait si nettement découpée que j'aurais pu la dessiner dans ses moindres détails. J'imaginai rencontrer le facteur delà poste qui m'apportait une lettre de mon père. Cette lettre entraîna mon esprit dans une autre direction, en évoquant d'autres souvenirs et d'autres images, et j'étais bien loin déjà des environs d'Âubenas quand je revins au monde réel. Que mes pensées toutefois s'y fussent arrêtées plus ou moins longtemps, peu importait; le point essentiel était qu'elles y eussent été ramenées. Or, je pus reconnaître en m'éveillant, à l'odeur qui s'en exhalait encore, que mon oreiller avait été, ce matin-là même, humecté durant mon sommeil avec le parfum approprié à l'expérience qui venait de réussir.
Impressionné par une sensation désormais liée dans ma mémoire au souvenir de certaines autres impressions simultanément perçues à l'origine, mon odorat n'avait pu reconnaître cette sensation sans évoquer en même temps les idées solidaires. Ces idées solidaires, c'était le rêve que je venais de faire, et la même expérience renouvelée plusieurs fois, à plusieurs jours et à plusieurs mois d'intervalle, amène constamment le même résultat.
Ce premier succès m'inspirait, on le comprend,