TROISIÈME PARTIE
le dësir d'aller plus loin dans la même route. J'emploie d'abord divers autres parfums qui deviennent à leur tour, pour divers ordres d'idées, autant d'instruments de rappel non moins efficaces. Un de mes amis, qui suit de son côté mes expériences, m'accuse les mêmes résultats acquis. A de très-rares exceptions près, la réussite est constante. Je m'aperçois seulement que l'impressionnabilité s'émousse par un trop fréquent usage , circonstance qui n'a d'ailleurs ici rien de spécifique. Deux de mes parfums employés, l'un neuf fois, l'autre dix fois dans l'espace de deux mois, ne produisent plus régulièrement l'effet primitif. Je remarque aussi qu'en multipliant le nombre de ces parfums au delà de sept ou huit, j'amène entre eux une certaine confusion qui se traduit par un fait assez inattendu. Trois de mes agents arrivent en quelque sorte à fusionner leurs fonctions actives, c'est-à-dire qu'à eux trois ils ne réveillent plus que l'un des trois ordres d'idées qu'ils avaient originairement et séparément représentés. Est-ce la faute de la mémoire ou bien celle des parfums eux-mêmes, dans la composition desquels il entrerait un principe commun dont l'action dominante finirait par agir seule sur des organes fatigués? Ceci serait de la pure physiologie, et je pourrais citer à l'appui de cette hypothèse un fait dont l'analogie sera facile à sai-
sir. Sous l'empire d'un violent coryza, le fumeur trouve à tous les tabacs une odeur, je dirais presque une saveur identique. La partie délicate de l'arôme, principe distinctif des diverses espèces de tabac, est impuissante à se faire sentir. Une sorte de décomposition s'opère, et dégagée des éléments complexes dont l'ensemble formait pour chaque tabac son parfum spécial, l'énergique vertu de la nicotine parvient seule à impressionner les papilles engourdies du nez et du palais. S'est-il donc produit quelque chose d'analogue ? Je signale cette question; je ne la juge pas.
Je laissai quelque temps reposer mes odeurs, et puis l'idée me vint d'expérimenter encore si le mélange de deux d'entre elles amènerait le mélange de deux souvenirs. Quelques gouttes de celle qui me rappelait le Vivarais furent , d'après mes instructions et pendant mon sommeil, répandues sur mon oreiller. On y versa en même temps quelques gouttes d'une autre essence, dont j'avais fait souvent imprégner mon mouchoir à une époque où je travaillais dans l'atelier de peinture de M. D... Cet essai, trois fois répété, donna les résultats que voici : la première fois, je rêvai que j étais dans un pays de montagnes, suivant des veux le travail d'un artiste qui jetait sur la toile un point de vue des plus pittoresques. Evidemment, il y avait mariage entre les réminiscences