TROISIÈME PARTIE
vaise; que si la soudure était trop difficile, et surtout si la sensation nouvelle est intervenue au milieu d'un rêve insignifiant , il y aura eu changement immédiat de sujet et de tableau, effacement de tout ce qui précédait, pour faire place à un nouvel ordre d'idées. Enfin, que si par sa vivacité ou par son caractère, la sensation subitement perçue exige à l'appui de l'idée première, qu'elle fait naître, tout un cortège d'idées secondaires impliquant l'antériorité d'une cause efficiente, on verra s'opérer dans l'esprit une espèce d'illusion rétrospective, dont le résultat est de nous faire croire à la succession d'une certaine série d'images et d'événements dans l'ordre rationnel de leur production, tandis qu'au contraire notre imagination les aura évoqués en raison inverse de leur cours naturel, remontant du dénoûment au point de départ, comme celui qui parcourt un volume en regardant d'abord le dernier chapitre pour terminer par l'introduction.
Rendons ceci plus clair par un exemple : Je suis piqué par un moustique et je rêve que, me battant en duel, j'ai le bras traversé d'un coup d'épée. Mais je n'ai pas rêvé que je recevais ce coup d'épée sans que cet accident fût en quelque sorte préparé. Ainsi, j'ai commencé par avoir une querelle; j'ai reçu quelque insulte, ou j'ai provoqué quelqu'un moi-même. Des amis sont intervenus;
un duel a été proposé et accepté; les conditions en ont été réglées et les préparatifs accomplis. Enfin les épées se sont croisées, et c'est seulement après tous ces préliminaires que j'ai cru sentir une lame effilée traverser mon bras. Il est évident cependant que la cause directe et immédiate de ce rêve, la piqûre du moustique, m'a transmis brusquement, par analogie de sensations, et sans aucune transition, l'idée de recevoir un coup d'épée. Cette querelle, ces amis rassemblés, ces préliminaires de combat, auxquels il me semblait avoir songé d'abord, ne sont donc que des idées secondaires, conséquences de Vidée première, qui ne sauraient avoir existé avant que Vidée première dont elles procèdent n'ait elle-même surgi d'un incident impréyu.
Que s'est-il donc passé dans mon esprit?
Vidée première d'un coup d'épée ayant été subitement évoquée, je me suis instantanément représenté, par tout un enchaînement d'idées secondaires, les diverses circonstances qui pouvaient m'avoir conduit à en recevoir un. Je me suis vu d'abord Y épée à la main; ensuite j'ai pensé aux témoins que je devais avoir, à l'aventure qui avait pu motiver cette renconlre, etc., etc. Et tout ce que j'imaginais ainsi, en remontant le cours des idées vers sa source, étant Venu se peindre successivement aux yeux de mon esprit avec la rapi-