TROISIÈME PARTIE
par eux ou par nous n'offrirait pas la moindre analogie. Mais si nous ne pouvons guère imaginer les notions qui résulteraient du ministère d'un organe sensoriel absolument différent de tous ceux que nous possédons, il nous est facile du moins d'envisager séparément les idées simples qui résultent pour nous de l'action particulière de chacun de nos sens, dans l'idée générale que nous faisons de chaque objet. S'il s'agit, par exemple, de cette orange dont je parlais tout à l'heure, je puis considérer à part l'idée de sa forme ou de sa couleur, celle de sa consistance ou de son parfum, et considérées ainsi, ces idées deviennent autant d'abstractions.
La vue et le toucher donneront lieu, d'ailleurs, à plusieurs abstractions distinctes dans un grand nombre de cas, de même que certaines abstractions participeront quelquefois de ces deux sens réunis, témoin la forme sphérique de l'orange.
Ce qui a lieu, dans l'ordre physique, à l'égard des idées sensibles, se produira dans l'ordre moral, sinon par des procédés identiques, du moins d'une manière analogue, en ce qui concernera les qualités bonnes ou mauvaises que nous concevrons isolément.
Enfin Y abstraction pourra porter sur quelque détail que l'esprit détachera d'un tout complexe auquel il appartient , l'anneau d'une clef, par
exemple, le boulon d'une porte, la lanterne d'une
voiture, le cachet dune lettre, etc.
Les abstractions forment Je lien le plus ordinaire de nos idées, à l'état de veille aussi bien qu'à l'état de songe ; cette grande différence existant toutefois entre leur effet sur les idées de l'homme éveillé ou sur celles de l'homme endormi, que chez le premier un simple enchaînement d'idées s'effectue, l'esprit passant d'un sujet à un autre sans rien mêler ni rien confondre, tandis que sous l'empire du sommeil, et grâce à l'immédiate apparition des images solidaires de chaque pensée, c'est une véritable fusion ou confusion qui s'opère souvent entre les deux idées que l'abstraction a rapprochées; d'où, ces incohérences et ces monstruosités si variées dont nous allons maintenant passer en revue quelques exemples, en essayant de les analyser.
Abstractions des qualités de l'ordre sensible. — La vue est le premier de nos sens. L'immense majorité de nos souvenirs est entrée par les yeux dans notre mémoire; il sera donc dans l'ordre naturel des choses que l'abstraction des apparences extérieures soit celle que l'esprit fera le plus fréquemment.
N'oublions pas la faculté que nous avons dû reconnaître à l'imagination de modifier d'une certaine façon les clichés- souvenir s de la mémoire,