TROISIÈME PARTIE
Donnons quelques nouveaux exemples d'incohérence superlative. Si puérils qu'ils soient, ils portent leur enseignement dans leur extravagance même, puisqu'ils nous montrent qu'il n'est si stupide imbroglio qui n'ait sa raison d'être dans l'association rationnelle de nos idées, et qui ne puisse par conséquent s'expliquer sans recourir à la facile théorie des vibrations spontanées de notre cerveau .
S'il arrive cent fois pour une qu'on ne parvienne pas à débrouiller les fils enchevêtrés d'une trame désordonnée, le fait de les ressaisir une fois sur cent ne demeure pas moins comme une trèsforte présomption qui permet déjuger du connu à l'inconnu, ou si l'on veut du saisi à l'insaisi.
Je commence par des rêves empruntés aux premiers cahiers de mes notes journalières ; on ne s'étonnera pas s'ils sont passablement enfantins.
« J'avais entendu dire que les joues de la petite fille d'une de nos voisines ressemblaient à des pêches veloutées. Cette comparaison n'était pas neuve, mais c'était la première fois que je l'entendais faire et elle m'avait frappé. Je rêve, la nuit, que j'ai cueilli à l'espalier une énorme pêche qui est l'exact portrait de ma petite voisine. Elle me paraît excellente, et je suis bien persuadé que c'est un fruit véritable ; cependant, je n'ose ni la diviser, ni la mordre : je crains de commettre une
action cruelle, et tout en luttant contre mes propres hésitations je ne parviens pas à les vaincre, car les deux sentiments qui se combattent ne peuvent se fusionner comme les deux images qui les inspirent. Je subis donc passivement cette confusion monstrueuse, sans me rendre compte de sa bizarrerie , et partant sans m'en étonner.
Deux idées disparates qui marchent ainsi de front sont un phénomène très- fréquent dans nos songes, et l'une des sources principales d'incohérence. Elles se concilient autant qu'elles le peuvent, ce qui n'est pas beaucoup dire en mainte circonstance, et l'esprit accepte généralement avec beaucoup de complaisance les anomalies qui en sont le résultat. Exemples :
« Deux juments de même robe m'apparaissent en songe , formant un attelage parfaitement assorti. Je les compare à deux sœurs jumelles. Ce sont alors deux jeunes filles, qui tantôt traînent la voiture et tantôt me semblent assises dans cette voiture. On les conduit ensuite à l'écurie, où elles se trouvent couchées dans des lits très-blancs. » — Une charmante artiste me dit un jour : «Il faut que je vous raconte un singulier rêve que j'ai fait. J'ai rêvé cette nuit qu'un énorme lion blanc était entré dans ma chambre. J'en avais d'abord une peur effroyable. Il sautait d'un meuble sur un autre et je ne savais où me réfugier ; pourtant