TROISIEME PARTIE
frappé dans ma visite à ces mines : l'obscurité qui régnait dans certaines galeries, et le danger du feu quand il y prenait. Je suis persuadé que le mariage de ces idées produisit ce mélange de flammes et d'obscurité que je crus traverser.
De la fumée noire du milieu de laquelle s'élancent quelques jets de flammes , c'est une vision que j'ai eue souvent de mes fenêtres, alors que mon voisin l'épicier brûlait son café. Ajoutez à cela le souvenir dune querelle dont je fus un jour témoin entre cet épicier et un cuisinier de ses pratiques qui lui reprochait de lui avoir vendu du charbon au lieu de café, tant ce café était réduit en chardon. Déjà le deuxième tableau du rêve s'explique. — Peut être me demanderez-vous pourquoi deux cuisiniers ? A cela, je vous répondrai que je n'en sais rien, mais que c'est un détail de peu d'importance. Quant à l'idée du souterrain, elle est évidemment solidaire de la première impression du songe : descendre dans un lieu profond.
Nous arrivons à une seconde phase, différant notamment de la première en ce qu'aucune image effrayante ne tient plus mon attention captive. J'ai dit plus haut que je regardais ce rêve comme un peu morbide. Il est donc très-naturel qu'un sentiment de fatigue réelle m'ait inspiré l'idée de me coucher dans un lit bassiné. La ma-
chine à torréfier le café jouant le rôle de bassinoire est un de ces faits de confusion par analogie d'images dont il a déjà été question. Jeter le charbon après qu'il a servi, cela est dans l'ordre. Voir un cadran de monlre dans la cassure de chaque morceau de charbon, voilà qui est plus bizarre; mais si j'ai choisi ce rêve pour être un de ceux que j'analyse, cela tient précisément à ce qu'il m'a été donné, je crois, d'en pénétrer à peu près tous les détails. J'avais remarqué quelques jours auparavant, chez un marchand de curiosités, une sorte de joujou en ébène sculpté figurant un morceau de charbon dont les deux bouts laissaient voir, en se divisant, d'un côté une boussole et de l'autre un petit cadran astrologique constellé de signes cabalistiques. Je ne doute point que cette réminiscence n'ait amené toute la fin de mon rêve, par une filière interrompue d'idées dont la parenté est dès lors facile à saisir.
Quand l'association spontanée des idées , et surtout des idées-images, s'opère au moyen de certaines abstractions que l'esprit saisit pour ainsi dire à son insu, il en résulte pour le dormeur un sentiment de surprise analogue à celui que nous cause, dans la vie réelle, tout incident inattendu.
Je ré\e que l'on sonne à ma porte. J'ouvre, et je vois une figure inconnue, ou bien quelque personne à qui je n'avais point pensé depuis bien
longtemps. Évidemment quelque menue circonstance, la forme de la porte, ou sa couleur, ou la manière dont je l'ai ouverte, ou quelque légère sensation interne ont été l'occasion subtile de cette évocation imprévue; mais grâce à l'entière spontanéité de cette opération mentale, la surprise est réelle pour le moi qui réfléchit.
J'ai parlé, à l'article de l'imagination et de la mémoire, d'une sorte de dédoublement moral qui s'opère en songe, alors que nous croyons causer ou discuter avec quelque personnage imaginaire, sans nous douter que nous faisons à nous seuls tous les frais de la conversation ou de la discussion.
En voici deux nouveaux exemples, dont l'un vient simplement à l'appui de ceux qui ont été donnés, tandis que l'autre nous montre une illusion d'un caractère particulier.
« Je rêvai que je lisais à un écrivain de mes amis un article en manuscrit, sur lequel je désirais avoir toute sa pensée. 11 m'interrompait donc chaque fois qu'il trouvait quelque chose à reprendre, opinion, phrase ou mot mal choisi. De mon côté, j'adoptais ou je discutais successivement les modifications proposées. Tantôt la critique me paraissait très-juste, tantôt j'accusais mon juge d'un peu de partialité dans le sens de certaines tendances que je lui connaissais. » — Je ne pus me
rappeler en m'ëveillaiit le contexte entier de cette composition débattue, mais je me souvins trèsbien de plusieurs passages où j'avais vraiment saisi avec des nuances d'apprécialion surprenantes, et ce que j'aurais pu écrire sur tel ou tel sujet, et ce que l'ami consulté par moi en aurait pensé.
— «Je me crois en voiture avec une dame.Cetle dame, je la vois pour la première fois et cependant, chose bizarre, j'ai, sans m'en étonner d'ailleurs, le sentiment qu'elle est moi-même ou de moi-même. Nous nous rendons ensemble chez quelqu'un de notre connaissance, à qui nous devons une visite ennuyeuse, mais obligatoire. Chemin faisant, ma compagne propose de remettre l'accomplissement de ce devoir à un autre jour. Elle a, dit-elle, mal à la tête et besoin de se promener au grand air. Je réponds que ce mal de tête n'est qu'un prétexte, que je sens fort bien qu'il est trèsléger, et qu'il faut aller faire notre visite quand même. »
Ce que j'ai dit de certains rêves prophétiques, qui ne sont merveilleux qu'en apparence, trouvera surtout son application à l'occasion de ces monologues dialogues, par lesquels on aura remarqué d'ailleurs que beaucoup de nos rêves commencent. En agitant les questions contradictoires que nous nous posons à nous-mêmes, nous par-