PREMIERE PARTIE
hâtais d'en prendre notre, presque à tâtons, les yeux demi-fermés, avant qu'il en fût de ces subtiles impressions comme des images fugitives de la chambre noire, si promptement évanouies devant le grand jour.
Une objection qui se présente tout naturellement me sera faite: « Vous ne dormiez point, » me dira-t-on. « Ce sommeil étrange dont vous nous parlez n'était pas un sommeil véritable. » A cela , je répondrai sincèrement que je fus tout d'abord disposé moi-même à le soupçonner. Des maux de tête m'assaillirent , et je crus devoir interrompre mes élucubrations nocturnes; mais un repos d'esprit relatif m'ayant rendu la santé sans altérer cette faculté définitivement acquise de m'observer parfois en rêvant, et vingt années s'étant écoulées depuis sans que je l'aie jamais perdue , il faut admettre , ce me semble , que j'avais simplement éprouvé, au moral, ce qu'éprouvent, au physique, ceux qui développent par une gymnastique violente les si grandes ressources du corps humain : au lieu d'une courbature des membres, c'était une fatigue momentanée de l'esprit que j'avais ressentie. Or, si je suis porté à croire qu'il y aurait des organisations rebelles aux habitudes psychiques que j'ai contractées, comme il en est aussi d'incompatibles avec les exercices du trapèze et du tremplin , je n'en
demeure pas moins aussi très-persuadé qu'en s'y prenant, ainsi que je l'ai fait, dès l'âge où la nature se prête si complaisamment à tout ce qu'on exige d'elle, bon nombre de personnes arriveraient à maîtriser comme moi les illusions de leurs songes, résultat inattendu sans doute, mais non point morbide ni anormal.
J'ai dit que par raison de santé j'avais dû interrompre, momentanément du moins, l'étude de mon propre sommeil. J'y revins peu à peu, sans excès et désormais sans fatigue. Quelques découvertes m'enthousiasmèrent. Mon ambition n'eut plus de bornes ; je ne conçus rien moins que le projet de donner une théorie complète du sommeil et des songes. Une telle perspective me faisait redoubler d'efforts. Mais à mesure que j'avançai dans la connaissance de mon sujet, à mesure que je pénétrai dans cet effrayant dédale, je vis les difficultés grandir et se compliquer démesurément. L'élucidation de certains phénomènes dont j'étais parvenu à saisir, sinon toujours la cause première, du moins la marche et le développement, quelques rapides éclairs à la lueur desquels j'entrevoyais par instant la profondeur de ces régions inconnues ne servirent qu'à me faire sentir avec plus de force combien je demeurerais au-dessous de la tâche que je n'avais pas craint d'affronter. Mon impuissance à ériger un