‹ Les rêves et les moyens de les diriger; observations pratiquesChapitre 64 sur 254 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

tions n'auraient rien de bien notable par elles-mêmes, puisque le tact et la vue jouent dans notre existence réelle un rôle bien plus important que l'odorat et le goût ; mais, pour les appuyer, Moreau (de la Sarthe) imagine une distinction singulière qu'il est bon de ne point passer sous silence, ne serait-ce que pour montrer à quelles subtilités déraisonnables l'abus des classifications peut entraîner. 11 qualifie d'hallucinations les rêves où l'on croit entendre des cris , des détonations, de la musique, etc. « La plupart des idées et des impressions dont l'assemblage forme les rêves, » dit-il, « quoique illusoires par rapport aux objets extérieurs, ne peuventpas être regardées comme entièrement illusoires, si on les considère dans leur liaison avec le dérangement ou la souffranee des organes qui font naître ces perceptions. »

En d'autres termes , la plupart des rêves sont dus à des sensations physiques qui réveillent certaines séries d'idées.

Et maintenant pour faire des hallucinations (telles qu'il les entend) un phénomène entièrement à part, bien distinct, il ajoute : a Ce que nous entendons par hallucinations diffère entièrement de ces perceptions, de ces idées dont il est toujours possible jusqu'à certain point de reconnaître la cause occasionnelle. Les hallucinations, ainsi que l'indique l'étymologie du mot, sont de

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véritables surprises, des illusions, des visions si complètes, des perceptions si évidemment morbides et erronées que l'on ne peut les attribuer qu'à une altération plus ou moins profonde du cerveau. De telle sorte, qu'e/z certains cas, on peut avoir des hallucinations au milieu de ses rêves. »

Mais, en de pareils cas, comment distinguerat-on l'hallucination du rêve?

Suivant l'auteur, l'hallucination sera distinguée du rêve en ce que « dans les cas d'hallucination on est fortement convaincu que l'on voit, et surtout que l'on entend, que l'on touche comme dans l'état de veille. » Ce qui revient à dire que lorsque le rêve est d'une grande vivacité, d'une grande netteté, d'une grande illusion enfin, l'auteur le nomme hallucination.

Sans insister plus qu'il ne convient sur la réfutation de ces théories arbitraires, ajoutons pourtant quelques mots encore afin de n'avoir plus à en parler. Si l'on voulait admettre cette donnée que les rêves provoqués par des sensations physiques occasionnelles sont les seuls qui soient de véritables rêves, tandis qu'on devrait nommer hallucination, et attribuer à une altération plus ou moins profonde du cerveau tous les songes qui n'auraient point de cause occasionnelle directe, ou du moins où l'appréciation de cette cause nous

DEUXIÈME PARTIE. 121 échapperait, il faudrait donc tout d'abord refuser à l'imagination la puissance d'évoquer elle-même des tableaux, par la simple association des idées. Et lorsqu'une série de scènes et de tableaux, liés ensemble par ce phénomène incontestable de l'association des idées, se déroulerait à l'esprit dans un songe dont le point de départ aurait été quelque sensation physique, il faudrait donc appeler rêve ce point de départ, et hallucination tout le surplus? non sans avoir, en outre, pourvu que les illusions aient été vives, l'appréhension en perspective de quelque altération plus ou moins grande du cerveau? Qui donc se flattera de pouvoir, avec justesse, établir pratiquement de semblables distinctions? . (

S'égarer dans un labyrinthe d'appréciations aussi subtiles, quand on en sait encore si peu que nous en savons sur l'essence même de ces questions mystérieuses, me paraît, je l'avoue, d'une grande présomption. Appelons comme il nous plaira les illusions du sommeil, de l'extase, du délire, et même de la folie; mais reconnaissons qu'il s'agit d'un phénomène unique dans son essence, l'isolement du monde ambiant, le retrait de l'esprit sur lui-même, et par suite la croyance à l'existence et à la succession réelle de faits qui n'existent que dans notre esprit. Étudions d'abord ce phénomène sous sa forme normale, dans le soin-

meil naturel, et peut-être comprendrons-nous mieux ensuite toutes les modifications exceptionnelles qu'un état morbide pourra lui imprimer. Ma résistance à demander l'explication de nos rêves au jeu des fibres cérébrales ne va pas assurément jusqu'à me faire oublier cette intime solidarité de l'âme et de la matière, dont notre cerveau renferme le mystère. J'insiste seulement pour que, dans notre impuissance à pénétrer les lois de cette union secrète, nous recherchions le comment plutôt que le pourquoi de ce qui se passe en nous. Gomme exemple de ces rêves d'une vivacité extrême, durant lesquels les forces actives de l'imagination déploient toute leur énergie, et qu'il se plaît à nommer hallucinations , Moreau (de la Sarthe) cite ce rêve fameux du compositeur Tartini, auteur d'une sonate célèbre connue sous le nom de Sonate du diable. Le maestro s'étant endormi, fortement préoccupé de la composition d'une sonate , cette préoccupation le suivit dans le sommeil; au moment où il se croyait, en rêve, livré de nouveau à son travail et désespéré de son peu d'inspiration, il vit tout à coup le diable lui apparaître, saisir son violon et jouer la sonate tant désirée avec un charme inexprimable d'exécution. Il se réveilla dans le transport de sa joie, et nota immédiatement, de mémoire, le morceau qu'il avait terminé en croyant l'entendre.

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