‹ Les rêves et les moyens de les diriger; observations pratiquesChapitre 7 sur 254 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

mes rêves. Ce journal, qui forme vingt-deux cahiers remplis de figures coloriées, représente une série de mille neuf cent quarante-six nuits, c'est- à-dire de plus de cinq années. Avant d'entrer dans le détail des relations qu'il renferme et des éclaircissements qu'on en peut tirer , prenons d'abord quelques notes générales sur l'ensemble même de ces documents.

Durant les six premières semaines, on n'y rencontre guère de narration qui ne soit coupée de nombreuses lacunes. A chaque feuillet on sent des interruptions marquées, soit dans le songe, soit dans le souvenir que j'en ai gardé. Parfois même, une annotation succincte indique simplement que tel ou tel jour je ne me souviens absolument de rien.

Du troisième au cinquième mois, le manque de liaison devient de plus en plus rare, en même temps que l'abondance des récits va toujours croissant. La dernière mention d'un sommeil dont les rêves n'aient point laissé de trace correspond enfin à la cent soixante-dix-neuvième nuit.

Faudrait-il conclure de ce dernier fait que je rêvais dès lors bien davantage, et que cette habitude même de me préoccuper de mes rêves durant la veille avait augmenté sensiblement chez moi les dispositions à rêver? La faculté de penser s'accroît par l'exercice qu'on en fait; il n'est donc

pas invraisemblable que le même principe s'étende à la faculté de rêver davantage dans le sens d'avoir des rêves plus animés et plus variés ; mais de nombreux passages de mon journal, écrits à une époque où j'étais loin d'avoir encore aucune opinion arrêtée, me prouvent que c'était surtout la facilité à me rappeler mes rêves qui , sous l'influence de l'habitude, allait augmentant de jour en jour, ou, pour mieux dire, de nuit en nuit. En recherchant les souvenirs de la dernière nuit écoulée, il m'arrivait parfois de retrouver tout à coup la chaîne et les incidents d'un rêve antérieur précédemment oublié. Je constatais alors que la mémoire seule m'avait fait défaut, quand j'avais cru pouvoir accuser une interruption dans mes songes. Cette opinion , qui, chez moi, devait devenir plus tard une conviction profonde, à savoir que la pensée ne s'éteint jamais d'une manière absolue, non plus que le sang ne cesse jamais absolument de circuler, j'en avais déjà le germe intuitif, en écrivant des phrases telles que celles-ci :

« 14 juin. — Cette nuit, je n'ai rien rêvé, ou plutôt je ne me souviens de rien ; car il me paraît impossible que j'aie passé une nuit sans rêves.

« 28 juin. — Rien, absolument rien; j'ai beau me creuser la tête, je ne puis me rappeler ce que fai rêvé cette nuit.

Page 1