DEUXIÈME PARTIE
Je ne fais aucune objection à 1 encontre de cette proposition en elle-même; mais ce que je ne saurais admettre, c'est qu'on en veuille tirer la conséquence matérielle que les sens fournissant le moins d'éiéments à nos rêves seraient ceux dont las organes demeureraient le plus profondément en gourdis. S'il en était ainsi, les auditions et les olfactions seraient bien plus fréquentes que les visions mêmes, car l'ouïe est assurément de tous nos sens celui qui reste le plus impressionnable durant le sommeil. La vérité est simplement que les matériaux du rêve étant fournis par la mémoire (soit qu'il y ait enchaînement spontané des idées, soit qu'il y ait provocation d'un ordre particulier d'idées par suite de quelque sensation organique occasionnelle1), la mémoire fournit naturellement ces matériaux dans la proportion, pour chacun d'eux, de la quantité qu'elle en possède. La vue est de tous nos sens celui qui joue le plus grand rôle dans nos impressions réelles de chaque jour ; s'il est des instants où nous voyons sans rien entendre ni sans rien toucher, il n'en est guère où nous touchions, où nous écoutions sans rien regarder. La mémoire est approvisionnée de souvenirs par nos yeux autant et plus peut-être
1 . Comme si le son d'une cloche , par exemple, nous rappelle les cérémonies d'une naissance ou d'un enterrement.
que par les organes de tous les autres sens réunis. Il est donc tout simple que les visions constituent la base dominante de nos rêves, et que les autres réminiscences sensorielles n'y entrent à leur tour que pour une part proportionnée à leur importance dans notre vie de relation. Grâce à la solidarité qui s'établit d'ailleurs dans notre mémoire entre les diverses sensations simultanément perçues, le souvenir d'une impression sensorielle de l'ouïe ou du toucher ne se réveillera jamais sans appeler avec elle le souvenir de la vision dont elle fut accompagnée lors de la perception ori ginaire.
Quant à ce fait avancé par Montfalcon, Lemoine et Brillât-Savarin (qui s'en étonne), que les réminiscences du goût et de l'odorat seraient en songe d'une extrême rareté, je ne possède point d'observations particulières assez concluantes pour l'affirmer ou le combattre ; mais je trouverais dans mes observations générales et dans les considérations que j'exposais tout à l'heure une manière parfaitement logique de l'expliquer. Il suffirait de signaler la difficulté que les impressions de ces deux sens, le goût et l'odorat, éprouvent à se graver dans la mémoire. On se rappelle bien, en fermant les yeux, le visage d'un ami; on retient à merveille une chanson ; mais je doute que par la seule puissance de l'imagination, un homme éveillé