CHAPITRE III L Art du Rêve
Notre esprit intérieur est constamment en relation avec les mondes invisibles ; nous ne nous en apercevons pas parce que l’instrument transmetteur manque.
Il faut donc d’abord rendre cet enregistrement plus facile et plus étendu.
Ici se rencontrent deux méthodes.
La première est extérieure. Elle recommande une série ou des séries d’exercices
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gradués qui, s’appuyant sur une connaissance plus ou moins vraie de la machine humaine, en harmonisent le fonctionnement et en subtilisent les sensibilités. Tout dépend ici de la science de l’entraîneur. A manipuler des organismes aussi délicats et aussi complexes, rien n’est plus facile que de faire erreur. Les désordres ^es plus graves et les plus tenaces peuvent être suscités par une faute de diagnostic, à cause d’une heure mal choisie, d’un excitant mal dosé, d’une correspondance fausse.
Sait-on à quoi une drogue doit sa vertu } Son usage peut lier notre corps nerveux à des puissances inconnues ; on connaît les terribles suites de la morphine, de la cocaïne, des liqueurs alcooliques. Et toutes ces substances n’apportent pas une force nouvelle ; leur action est tout simplement dépolarisante ; elles prennent du fluide à un point du corps pour le transporter sur un autre. De sorte que l’expérimentateur imprudent voit sa santé générale devenir précaire et sa volonté impuissante à gouverner les impulsions irrésistibles de son être végétatif.
Les mêmes critiques peuvent se formuler de ces recettes puériles que le populaire superstitieux emploie : manger une pomme avec
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certains rites, écrire des noms barbares sur des rubans ; cela paraît inoffensif ; mais il est possible qu’une imagination aventureuse ou une volonté faible ouvrent ainsi la porte à des suggestions peu saines ou à des manies.
Quant au rite magique proprement dit, quel que soit le profit que l’on se propose d’en tirer, les inconvénients en sont les mêmes. Incertitude sur la qualité du résultat obtenu, risques d’illusions, dol probable, violences exercées contre certains invisibles, obligations contractées inconsciemment envers d’autres invisibles, désobéissance à la loi divine, déséquilibre personnel pouvant se prolonger jusqu’à la maladie physique : tels sont, en raccourci, les écueils où se brise souvent la fortune dumagiste.
Nous adresserons-nous à ces écoles plus savantes et plus sereines, où l’élève, après avoir conquis la maîtrise de son corps physique, entreprend de contrôler son corps fluidique par les observances respiratoires, et son corps mental par la concentration ? S’il remporte des succès dans ce genre de travaux, si les fruits qu’il recueille semblent plus nobles, plus sains et plus durables, que leur culture a nécessité de meurtres !
Restreindre la respiration, c’est aug-
menter la quantité de sang veineux ; c’est donc arrêter la marche évolutive d’une multitude de globules ; c’est diminuer les interéchanges organiques ; c’est se sortir un peu de la vie animale.
Concentrer son attention vers un monoïdéisme constant, c’est construire des digues contre les flots de l’association des idées ; mais sait-on si l’image mentale qu’on a élue pour exercice n’est pas moins nécessaire ou moins importante que n’importe laquelle des autres qui sont délibérément rejetées ?
D’autre part, ces deux unifications, celle des fluides et celle des idées, ne s’atteignent pas sans une sorte de vampirisme exercé sur le milieu électro-tellurique et sur le milieu mental, analogue à celui par lequel un financier trop habile sait attirer l’argent dans ses caisses. Ceci est encore prendre ce qui ne nous appartient pas, et appelle dans le futur une reddition de comptes, sans nous avoir procuré, dans le présent, une certitude saine et entière.
Le chercheur prudent récusera donc tous ces procédés d’un artifice plus ou moins curieux, et s’en tiendra à quelques règles de pur bon sens, telles que, par exemple, nous allons en soumettre à l’examen du lecteur.
Il faut se préparer une nuit réconfor-
tante par une journée saine et intérieurement paisible. L’inquiétude gâte le sommeil ; il est vrai que, parfois, on ne peut pas la dominer tout à fait. Pour vivre sainement, il faut un idéal, et, pour vivre saintement, le plus haut des idéals est nécessaire. De même que le travailleur économe peut nourrir son corps avec plus d’hygiène, de même celui qui vit selon une idée devient un centre attractif de forces, de substances, de sentiments et de vouloirs.
Or, un idéal est une créature vivante, quel qu’il soit. 11 a besoin, comme toute créature, d’aliments corporels, d’aliments affectifs, d’aliments intellectuels. Plus il est haut, plus il est loin de cette terre, plus son évocation demande d’efforts.
Il faut donc d’abord le concevoir purement, ensuite le nourrir sainement, puis l’incarner avec une dévotion grave, attentive, profonde et permanente. Ceci est le plus beau des Grands-Œuvres.
Cela s’opère d’ailleurs tout naturellement, car la Nature est bénigne, pourvu que l’on se force à la constance. Il ne faut rien se permettre, pas une attitude, pas une parole, pas un regard, pas un mouvement intérieur, pas un élan, pas un arrêt qui ne soient conformes au
but que Ton vise. Il n’est pas utile pour cela de se tenir en dehors de la vie commune, bien au contraire. Car les plus impérieux de nos devoirs sont dans la famille, dans le métier, dans la fonction sociale. Ce sont ces observances qui nous gardent un mental sain, qui nous conservent en équilibre, et qui avancent le plus vite notre esprit.
Telle est la règle fondamentale de laquelle toutes les prescriptions de détail dépendent. Voyons comment l’adapter au but que nous nous proposons : avoir des rêves vrais, nets, instructifs, et dont on se souvienne.
Le cœur humain vit dans le plan où il veut vivre. S’il agit physiquement dans l’avarice, il vivra dans le royaume spirituel de l’avarice. S’il a l’habitude du mensonge, de la ruse, de la dissimulation, l’esprit deviendra organiquement incapable de percevoir la vérité, n’importe quel ordre de vérités. Pour avoir des rêves vrais, il faut donc, par une pratique constante, transformer en soi les tendances de sournoiserie et de mensonge en actes conformes aux sentiments, en sentiments soumis à l’examen de la
conscience, en pensées qui soient les déductions droites des sentiments. Il faut prendre l’habitude de ne pas avoir un autre vouloir secret que celui qu’on exprime par la parole et par l’action. !1 faut tenir ses promesses. Il faut savoir être discret sans être dissimulé. Si, de la sorte, nous faisons de nos forces physiques les ouvrières d’un cœur qui n’aime que le vrai, de nos forces intellectuelles que les avant-courrières de ces saines réalisations, tout notre être devient un aimant attractif pour l’idéal auquel nous offrons ainsi un culte de toutes les heures. Et cet idéal descend vers nous à travers le« espaces intérieurs ; il nous soigne, nous conforte, rénove nos fatigues, et recrée pour ainsi dire toutes nos énergies, jusqu’à celles du corps de chair. Alors tout en nous devient vrai ; l’erreur nous fuit ; et, ne trompant la confiance d’aucune créature visible, aucun invisible n’a plus le pouvoir de tromper la nôtre. Nos rêves deviennent véridiques.
La netteté de nos rêves dépend de conditions physiologiques matérielles et spirituelles.
Il est nécessaire que l’agent invisible
dispose de la force nerveuse en quantité suffisante. Par conséquent ne prendre au repas du soir que des aliments légers, digestes ; pas d’excitants ; se mettre au lit le plus tôt possible, pour que le repos physique, presque au complet à minuit, laisse le cerveau libre vers une ou deux heures du matin.
11 est toujours plus sain de se lever de très bonne heure que de se coucher tard.
Il est préférable que le lit soit placé la tête au nord ou à l’est. La couleur des tentures et des étoffes de la chambre à coucher a son importance. Le blanc est sain, mais dispersif ; le rouge est trop excitant ; le marron est alourdissant. Il vaut mieux choisir, selon ses goûts personnels, des tons de gris, de jaune ou de bleu. Le bois de noyer n’est pas très recommandable, ni le chêne ; si l’on veut un lit métallique, le choisir en cuivre.
On ne doit pas garder de lumière pendant le sommeil ; ou, si on ne peut s’en dispenser, qu’elle soit dans une veilleuse violette ou mauve, ou derrière un rideau, afin que les rayons n’en tombent pas sur la tête du dormeur.
Pour être tout à fait prudent, il ne faudrait pas dormir la fenêtre ouverte, à condition que la chambre soit très aérée pendant le
jour. Si oii ne peut pas dormir dans un lieu clos, tirer un rideau devant la fenêtre.
Conserver le moins possible d’objets en métal dans la chambre. Si les époux font lit commun, il est meilleur qu ils ne changent pas de place afin de conserver la direction des interéchanges magnétiques.
Si les nuits sont agitées, se servir de l’odeur du bois ou des baies de genévrier, a l’exclusion de tout autre parfum.
Voici maintenant quelques précautions psychiques.
Que l’intelligence soit lucide pendant la veille ; elle le sera pendant le rêve. Il s’agit donc de posséder pleinement ce qu’on appelle la présence d’esprit. Et, pour cela, s’exercer de la façon suivante :
1° Ne penser qu’à une chose à la fois. Ceci est long ; il y faut du calme, de la patience ; comprenez que la véritable force est tranquille et non pas agitée ; ramenez doucement l’attention sur le travail en train ; prenez du temps, vous le regagnerez plus tard ;
2° S’exercer à changer de plus en plus vite de travail ; à saisir d’un coup d’œil une grande variété d’objets, les détails d’un costume.
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d un étalagé, les particularités d’une rue ; apprendre à voir, à observer, avec précision ;
3® S entraîner à tenir son sang-froid devant un cas fortuit, un accident ; à avoir le geste et la réponse justes toujours prêts.
L’habitude ainsi prise de se posséder pleinement conféré à la volonté une puissance de contrôle qu’elle n’abdiquera plus même dans le sommeil, ce qui nous permettra de ne pas être des machines passives, de pouvoir nous remuer, en songe, prendre des décisions, parler, agir. Tout un monde inconnu s’ouvrira devant nous, tout un vaste champ de possibilités captivantes, des énergies jusqu’alors embryonnaires se développeront en nous ; la Nature prendra une signification nouvelle ; et notre être total s en trouvera modifié, éclairci, dynamisé.
Nous avons vu au chapitre précédent quelles sont les sources de nos rêves. En fait, comme nous 1 avons déjà expliqué, on ne voit dans le sommeil que les tableaux du pays qu habite 1 homme intérieur. C’est, par suite, les prédilections de celui-ci qu’il faut améliorer.
c’est aux secours personnels que nous envoie la Providence vivante par le ministère de ses agents visibles et invisibles qu’il faut le rendre attentif.
Car la loi des attractions qui régit l’ordre physique gouverne encore l’ordre hyperphysique. Nos désirs, que nous essayons de réaliser dans la matière, l’homme intérieur les poursuit également dans l’invisible. La passion dominante cherche à se satisfaire avec autant d’ardeur dans le sommeil que dans la veille.
En conséquence, il importe de prendre les précautions suivantes :
1 ° Avant de se coucher, reprendre haleine, si l’on peut dire ; une récapitulation nette et concise de la journée permettra d’établir le progrès ou le recul. Quant à la nuit qui commence, l’Oraison dominicale comprend tous les remerciements et toutes les demandes utiles, car notre pain matériel est assuré puisque 1 on travaille ; c’est du pain de l’âme qu’il est urgent de s’enquérir. Dans le jour, c’est 1 effort, l’épreuve et la souffrance qui nous le fournissent ; dans le sommeil, c’est le songe ;
2® Il faut donc, pour quelques minutes, oublier ses ennuis, oublier ses souffrances, entrer avec un désir profond et simple dans
1 amour de Dieu et dans Tesprit du Maître toujours présent ; Lui demander et la Lumière et le moyen de la comprendre et la faveur de s’en souvenir et la force de la répandre ; car, je le répète, le rêve peut nous instruire et peut aussi nous faire rendre service à quelqu’un ;
3° Se tenir intérieurement dans le plus grand abandon possible de soi-même et de tout ce qui se rapporte à soi, afin de laisser la porte ouverte à l’imprévu d’En-Haut, à l’impossible humain, au possible divin ;
4® En dernier lieu, si l’on a promis de prier pour un malade ou pour un ami dans la peine, il faut le faire malgré sa propre fatigue. Lorsque d’ailleurs le travail du jour a été trop pénible, le Père n exige pas de longues patenôtres : un élan du cœur suffit, bien qu’il vaille mieux le formuler à haute voix.
Pour se souvenir des rêves, les précautions précédemment décrites seront d’une grande utilité.
Plus notre cœur est pur, plus notre désir de la Lumière est ardent, plus notre
interne se confie à Dieu, plus les impressions nocturnes seront vivaces.
Néanmoins, il est bon, lorsque l’on commence cette école, d’avoir près de soi un crayon et un papier ; il est possible, avec un peu d’énergie, de se réveiller quelques secondes pour noter d’un mot le songe qu’on vient d’avoir. En tous cas, il faut, au réveil, faire un effort de mémoire calme et tranquille, afin d écrire, sur un registre que l’on conservera, tout ce que nous nous rappellerons avoir vécu pendant la nuit qui vient de finir, 11 faut tout mentionner, même les détails en apparence insignifiants, même les souvenirs les plus flous ; un mot peut faire reconstituer toute une scène ; il y a parfois des songes à deux ou trois plans qui s’enchevêtrent, se dédoublent et se rassemblent tour à tour.
On fera donc bien de se ménager, dès qu’on a les yeux ouverts, quelques minutes de calme récollection pendant lesquelles, pour peu que le cerveau s’y habitue, les souvenirs arriveront, vivaces et précis.