CHAPITRE m
RÊVES D*0R1GINE SENSORIELLE
Après avoir étudié la formation des rêves dans les sommeils physiologique et pathologique et constaté qu*îls prennent naissance dans un organe sensoriel ou splanchnique excité, il était intéressant d'étudier, de visu, la formation des rêves sur un sujet endormi hypnotiquement.
J'ai eu la rare fortune de découvrir un sujet excellent : Albert. Je dois à la vérité de dire que c'est lui qui a attiré mon attention sur les rêves.
Le sommeil physiologique est-il différent du sommeil hypnotique, ou bien l'un et l'autre sont-ils semblables?
J'ai fait quelques expériences à ce sujet.
Ainsi qu'on va le voir, la formation des rêves dans les deux sommeils a les mêmes points de départ ; de plus, il y a enchevêtrement de mémoires d'un sommeil dans l'autre, ce qui ne pourrait exister, ce me semble, si les deux' sommeils n'étaient pas de même nature.
Gomme cela se passe à l'état de veille, une impression sensorielle plus forte déplace une impression sensorielle moins forte. D'autre part, une impression sensorielle à peine ressentie peut être renforcée par une autre impres-
SOMMEIL HYPNOTIQUE lOJ
sion sensorielle plus vivement éprouvée et augmenter de valeur. Un sens agit sur l'autre. La chose doit se passer ainsi dans le sommeil physiologique, car, dans Tun et l'autre état, les impressions sensorielles sont très amplifiées.
Avant d'aller plus loin, je dois fixer un point de terminologie. Albert, étant endormi hypnotiquement ou étant çn somnambulisme naturel, se trouve alternativement dans deux états de sommeil bien distincts.
Dans le premier, il rêve et il agit. Les organes sensoriels possèdent une sensibilité exquise : c'est ce que j'appellerai Vétat de sommeil en hauteur; dans le second, il ne rêve pas et il n'agit pas ; les organes sensoriels, ayant perdu leur sensibilité, ne sont réveillés que par une excitation assez vive : c'est ce que j'appellerai Vétat de sommeil en profondeur. Entre ces deux états, il y a des étages intermédiaires, ainsi qu'on le verra plus loin d'après les échelles hypnogènes et frénatrices créées par suggestion.
Expérience du 7 août 1888. — J'endors Albert, et, sans parler, sans qu'il sache ce que je veux faire, je fais passer sous son nez les odeurs et les parfums suivants : iris, citron, valériane, vanille, eau de rose, acide acétique, laurier-cerise, corylopsis, ammoniaque.
Il ne ressent rien, si ce n'est pour l'iris : « On fait la soupe de chou par ici, i» dit-il.
L'odorat étant aboli ou plutôt sommeillant, je veux savoir si l'excitation d'un autre organe sensoriel le rétablira ou le réveillera. Je m'adresse au tact.
Taet et odorat, — J'évente très légèrement la tête d'Albert : il se plaint d'être exposé à un vent très violent. L'impression tactile qu'il perçoit est plus que décuplée. Je fais passer les parfums sous son nez.
Iris, a 11 fait un vent qui ne sent pas bon. Pauvre maison t II faudra faire vider les fosses d'aisances. » Il essaie de baisser le tablier de la cheminée qui est rabattu.
Je cesse d'éventer et de faire sentir; Timpression de mauvaise odeur dure encore trente secondes environ.
Valériane sans éventer. Rien .
En éventant. Odeur de pourri.
Albert cherche de nouveau à fermer la cheminée. « Ça vient pourtant de là, dit-il après avoir touché le tablier. Il ne faudrait pas faire entrer de poitrinaire ici ! »
J'enlève la valériane et f évente. Grand vent ressenti, mais suppression de l'odeur.
Acide acétique seul. « Aïe ! aïe ! quelle mauvaise odeur, ça sent les choux pourris ! »
Acide acétique plus vent. « Quelle infection ! Ça va me faire soulever l'estomac. »
Corylopsis seul. « Ceci, c'est une autre affaire. On met de ce parfum sur les mouchoirs. — Avez-vous donc senti une mauvaise odeur? lui dis-je. — Mais non. » L'oubli s'est établi instantanément.
Corylopsis plus vent. D'abord augmentée par l'impression tactile, l'impression olfactive est abolie par la première dès que j'évente plus fortement.
Ammoniaque seul. <( Ça ne sent pas trop bon, » dit Albert.
Ammoniaque plus vent. « C'est insupportable, je n'y tiens plus. Quelle odeur ! Quel vent ! Je m'enrhume (il se mouche). Voilà au moins vingt fois que j'ai tiré mon mouchoir de la poche. » (Albert ne s'est mouché que deux fois.)
Fumée de la cigarette. Il croit qu'il est en feu ; il se tàte, fouille ses poches, inspecte mes vêtements et me dit : « Vous brûlez. »
Tact. — Albert étant allongé sur mon canapé et ayant le torse nu, je lance sur lui quelques gouttes d'eau du bout du doi^t. 11 rêve aussitôt qu'il se noie. 11 crie au secours, mais très faiblement, croyant cependant pousser de grands cris. Il suffoque, il se débat, la scène de la noyade est complète. Je la fais cesser par une suggestion négative.
Chatouillement du front. « Ces mouches sont insupportables; comment pouvez-vous travailler avec un vent aussi fort et autant de mouches ! — Vous voyez donc des mouches? — Non, mais je les sens. » Il cherche à les tuer sur sa main. « C'est drôle qu'elles soient arrivées tout à coup. » Cependant il supporte facilement les chatouillements.
Chatouillements plus vent, « Quel vent ! que de mouches, que de puces! Tout mon corps est piqué! J'y sens des fourmis !» 11 se gratte et se frappe vivement les jambes.
Il voit un petit morceau de papier par terre, il le saisit ; croyant avoir affaire à une mouche, il l'écrase du pied. Ci Celle-là ne piquera plus, » s'écrie-t-il.
Je cesse de chatouiller et d'éventer, et j'attends, après avoir jeté par terre, à la dérobée, quelques petits morceaux de papier. Albert se baisse et les ramasse. Je lui demande ce qu'il tient dans les doigts : « Ce sont de petits morceaux de papier, » me répond-il.
Je chatouille de nouveau et f évente. Nouvelle lutte contre les mouches. S'adressant aux morceaux de papier : <( Tas de sales bêtes, attendez ! » Il tire son mouchoir et il tape dessus.
Je cesse, Albert est calme.
Au bout d'un moment, je pose légèrement un de mes doigts sur son front. Albert ressent l'impression d'un cercle de fer qui étreint sa tète. Je le pose sur le bout de son nez : il a le nez pris dans un étau. « Mon nez! mon nez! » s'écrie-l-il. J'enlève le doigt, l'impression dure quinze secondes encore.
Même expérience avec l'oreille, qu'il croit prise ; même durée de l'impression.
Mon doigt placé sous son menton lui donne l'impression d'une barre qui lui serre sensiblement le cou ; il ne peut plus parler, il étouffe, il suffoque. J'enlève le doigt: Albert respire fortement, il éprouve un grand soulagement.
Je place mon doigt sur son occiput, « On me donne des coups de bâton derrière le cou, » s'écrie-t-il.
Entre les deux yeux. Il a un grand poids sur le front, il prend une attitude passionnelle ; ses oreilles sifflent.
Sur le genou droit. Impression d'une barre qui s'enfonce dans la jambe ; cris de douleur, engourdissement de la jambe et du pied. Albert se lève et marche avec difficulté; il traîne la jambe droite. Cet état dure dix secondes, au bout desquelles il ne se rappelle plus rien et n'a plus de douleur.
Sur les deux genoux à la fois. Même phénomène ; il explique cette fatigue par la station assise trop prolongée.
Sur Volécrâne droit. Engourdissement du bras. Albert ne peut tenir un objet (j^ue je lui confie ; il le laisse tomber à terre. Même impression que s'il avait reçu un choc sur le nerf cubital. La même expérience répétée aux épaules droite et gauche, sur les pieds, etc., donne la même sensation de poids. A la poitrine, il éprouve une douleur précordiale, comme une barre de fer sur l'estomac; au cœur, une douleur très violente, un point de côté, où il porte les mains.
Je répète toutes ces expériences de pression en les accompagnant d'une légère ventilation.
Dans la pression de l*épaule, du menton, du coude, de l'occiput, du front entre les yeux, de la poitrine, il ne sent que la douleur de la pression et pas de vent. Dans la pression du pouce d'un pied, du pouce d'une main, de Toreille, du genou, du cœur, il éprouve de la douleur et il sent le vent.
Bandeau sur les yeux, Albert croit être dans une cave humide. Il crie au secours, mais très faiblement, croyant crier très fort. Le bruit qu'il fait doit être amplifié, comme tous les bruits qu'il entend. Je le fais lever. « Aie ! s'écriet-il, je touche au plafond. » J'enlève le bandeau, il me dit alors qu'on l'a enfermé dans une cave où il a souffert. Mais ce n'était qu'un rêve ; il souffre cependant de la tête.
Tact et ouïe. — Je frotte légèrement avec le doigt sur un verre à bordeaux; il rend un son cristallin à peine sensible. Albert écoute attentivement et il chante. Attitude passionnelle.
Je lui donne une légère chiquenaude sur la tête. Il y porte vivement la main, croit qu'on vient de lui casser une vitre dessus ; le bruit doux du verre s'est transformé en bourdon qui déchire ses oreilles. Cette sensation subsiste quelques secondes, puis \l reprend l'attitude passionnelle. Au bout d'un instant, il me dit : « Nous allons avoir une belle récolte celte année. — Pourquoi? — Vous ne voyez pas ces beaux raisins ? J'en mangerais bien. — Tenez, en voilà un grain, lui dis-je en lui tendant un morceau de sucre. » Il le prend, le mange et le crache en faisant la moue, car c'est du verjus. Dix secondes après, il me dit que le raisin qu'il vient de manger était doux comme du miel.
Après quelques secondes, je frotte de nouveau le verre à liqueur, Albert dit entendre le chant des cigales. Il parle des Landes et de la chaleur qu'il y fait en été.
Je donne une légère chiquenaude, « Ceci n'est plus le chant de la cigale, dit-il, c'est un bruit crispant qui me fait mal aux oreilles. Qu'y a-t-il donc chez vous? »
Les moindres sons et les moindres bruits sont très amplifiés. C'est ainsi (ju'il souffre horriblement de la tète quand je sonne très légèrement du clairon et que le lé^er craquement de l'éventail en feuille de latanier que i'agite sur sa tête est transformé en bruit de branche darore violemment secouée. Le crépitement d'une allumette-bougie est transformé en coup de tonnerre.
L'organe de l'ouïe chez Albert, comme d^ailleurs chez
presque toutes les personnes endormies hypnotiqueraent, est le plus suggestif. LMmpression auditive est plus forte que toute autre impression sensorielle. Le hasard a voulu que plusieurs fois un joueur d'accordéon passât devant mes tenêtres pendant qu'Albert était endormi et soumis à diverses expériences. Dès qu'il entendait les premiers sons, il ne m'appartenait [)1us, et, selon que Tair était gai ou triste, il riait ou pleurait, adaptait une romance vive ou pathétique à l'air qu'il entendait jouer et qui servait de départ à une idéation nouvelle.
Vue, — Je trace sur une feuille blanche un point au crayon bleu ; il a 0,002 millimètres de diamètre. Je le montre à Albert, et je lui demande de le reproduire, tel qu'il le voit, sur une autre feuille de papier que j[e lui fais passer. 11 trace au crayon un rond qui a 0,030 millimètres de diamètre. Je lui fais regarder le même point avec une loupe de faible convexité ; il trace alors un cercle qui a 0,110 millimètres de diamètre.
Albert voit plus grand à l'état de sommeil hypnotique que pendant la veille. 11 prend la feuille que je lui ai donnée pour une carte de tir. 11 est étonné que je n'aie pas fait ^ balle avec un point aussi gros. Je lui oonne la loupe, il * regarde : il croit avoir devant lui une cible de grande dimension.
Musculation. — On sait quelle influence possède la musculation sur la formation des idées chez les sujets expérimentalement endormis. Qu'on place les bras dans la position de la boxe, et le sujet boxera; dans celle de l'escrime, le sujet se battra, etc., etc.
Je fais asseoir Albert et je place sa jambe droite de façon que, bien repliée sur elle-même, cette position devienne fatigante et qu'au bout d'un instant la jamne soit engourdie. Bientôt Albert se croit estropié. « Il y a six mois, dit-il, qu'il ne peut se servir de sa jambe ; il y sent des picotements jusqu'au bout des doigts du pied. 11 faudra me la couper, puisqu'elle ne sert à rien, dit-il. — Soit, » lui dis-je, et je fais le simulacre de l'amputation avec mon crayon.
Albert pousse un cri; il saisit sa cuisse avec les mains, il n'a plus de jambe. « Cependant c'est curieux, dit-il, je sens encore le pied et je ne l'ai plus. Un homme qui avait une jambe de bois me disait sentir quand même son pied : je dois éprouver la même sensation. »
Albert s'endort en profondeur pendant quelques secondes, après lesquelles il revient à son sommeil en hauteur et me
dit « avoir révë qu'on lui avait coupé la jambe et avoir souffert; voilà deux ou trois jours que je rêve la même chose ».
Je place Albert devant une ])orte, la main droite appliquée contre le panneau, les doigts réunis comme s'il tenait un crayon, et Albert peint la porte, trempant de temps en temps son pinceau dans un pot à couleur.
Je mets ses deux mains à plat sur son ventre, et aussitôt il a la colique, il se déboutonne, car il éprouve un vif besoin.
Je le fais allonger à plat sur le dos, les mains croisées sur la poitrine : il pleure, il va mourir, il veut voir sa femme avant de s'en aller pour toujours.
Je place sa main gauche sur le cœur et je tends son bras droit en avant : il entonne un air patriotique, croyant être sur la scène.
Organes génitaux. Des observations prises sur Albert me permettent de dire que des rêves erotiques peuvent être expérimentalement créés. Un spasme significatif ne laissait aucun doute sur la nature absolument psychique du rêve, car les phénomènes physiologiques faisaient toujours défaut.
Rêve d^origine sensorielle sans suggestion. — Expérience DU 20 AVRIL 1889. — J'endors Albert, et le laisse sur sa chaise.
Je ne prononce aucune parole; je l'observe, voulant savoir ce qu'il va faire. Il commence le récit d'un de ses voyages, puis il se tait et s'endort en profondeur. Il est :
9 h. 21 du matin. — Sa tête tombe sur ses épaules comme dans le sommeil physiologique ; il se courbe peu à peu ; il ronfle.
9 h. 28. — Il se remue légèrement, cherche une position pour mieux dormir ; une idée le poursuit probablement, car il lève la jambe droite et fait un signe de tête pour dire que ça ne peut aller ainsi.
9 h. 30. — Il lève la tête, les yeux sont à peu près clos. Il voit sur ma cheminée un porte-cigarette nickelé qui forme boîte s'ouvrant par la pression d'un ressort; il le regarde avec insistance, essaie de le prendre, remet sa main dans la poche, le regarde encore, lutte vivement avant de commettre un vol.
9 h. 33. — Nouveau sommeil en profondeur qui dure cinq secondes. Sommeil en haut«3ur, nouvelle tentative de vol du porte-cigarette. Lutte évidente. Il approche la tête de l'objet, finit par le toucher, sommeil en profondeur.
SOMUElt HYPNOTIQUE iCi
Nouveau sommeil en hauteur par le bruit d'une voiture
2ui passe dans la rue ; il touche le platicher pour savoir 'où viennent les trépidations ressenties.
9 h. 37. — Nouveau sommeil en profondeur. Sommeil en hauteur presque instantané. Il voit un morceau de papier rose par terre ; il le ramasse, le regarde et le met furtivement dans sa poche. Pendant un sommeil en profondeur, je fais glisser de petits morceaux de papier blanc à la place du papier rose.
9 h. 39. — Sommeil en hauteur. Il voit les papiers blancs, les ramasse, les regarde et les garde dans sa main. Il doit rêver, car sa ligure a une mimique significative. Il rit en regardant souvent les papiers qu'il a dans la main.
9 h. 42. — Il les sent, les palpe, les presse, en fait des boules ; il finit par en placer une dans sa bouche et fait glisser Tautre dans ses pantoufles, mais, ne pouvant l'y faire rentrer, il l'enfonce dans son oreille droite comme un tampon.
Je laisse tomber furtivement sur le parquet une feuille de papier blanc sur laquelle j'ai dessine, à gros traits, un profil humain au crayon rouge. Il voit le papier ; il se baisse pour le toucher, il le pousse du pied, puis il enfonce son index dans la bouche pour s'assurer que la boule de papier y est toujours.
11 revient au porte-cigarette, qu'il veut décidément s'approprier; il lutte de nouveau, il le saisit enfin, il cherche à l'ouvrir. Il s'ouvre, en efl'et, tout à coup. Albert le lâche instantanément, il a peur, il tremble, il porte les mains à sa tète ; sa mimique est étonnante. Pourtant il regarde de nouveau le porte-cigarette, il essaie de le refermer, y parvient, et le remet en place comme ([uelqu'un qui se cache ; il se frotte joyeusement les mains. Mais le tampon de papier qu'il a dans la bouche doit le gêner, car il le rejette en crachant. Crispation des mains, friction des yeux, comme quelqu'un qui se réveille. Il voit le papier blanc avec le profil rouge à terre ; il le regarde avec intérêt, il essaie de saisir le nez, il tape sur la figure comme s'il voulait réveiller quelqu'un, il se met à pleurer. Puis il s'écrie, en s'adressant au profil : a Eh ! Lasmal! hopp !... » II dit quelques mots en allemand, demandant au profil s'il dort. « Eh ! Lasmal ! hopp ! » et tout à coup il écrasé la figure à coups de talon.
10 h. — Il met ses mains en croix devant lui comme si on l'enchaînait. 8a physionomie devient triste ; il doit rêver qu'il passe en jugement, car il prend le papier rose
108 tÔRMÀTlOÎS' DES RÊVES
dans sa poche et le donne probablement à quelque juge d'instruclioD qu'il voit dans sou rêve, puis il se lève et va se plaquer dans un coin de mon cabinet, âu bout d'un moment, il frappe du pied contre le mur : « Gardien, s'écrie-t-il, j'ai envie d*uriner, gardien !... » et il fait des contorsions. J'ouvre la porte de mon cabinet. Albert, qui connaît tes êtres de la maison, va aux lieux, qui se trouvent sur le palier ; il satisfait son besoiu, revient dans mon cabinet et s'assoit sur mon canapé.
10 h. 8. — 11 m'appelle par mon nom. Les jambes lui font mal.
« Avez-vous rêvé ? lui dis-je.
— Je n'ai pas dormi. » Albert est toujours endormi hypnotiquement (sommeil en hauteur).
« N'avez-vous pas vu un objet brillant ? »
11 se rappelle. £n effet, il a trouvé, me dit-il, un papier de valeur, puis une cassette d'or (le porte-cigarette), mais un domestique l'a fait prendre (le proiil). // avait les cheveux rouges; il Ta surpris quand il ramassait le papier de valeur. La police est arrivée ; on Fa mis en prison dans la citadelle de Mayence. La cassette en s'ouvrant avait fait un bruit formidable. Quant au domestique, il faisait semblant de dormir, il lui avait fait son affaire, il l'avait tué à coups de talon de soulier sur la figure. 11 avait été arrêté presque aussitôt ; on lui avait mis les chaînes aux poignets ; il avait eu un grand besoin d'uriner en prison, puis on l'avait ramené chez moi. « Pourquoi chez moi, puisque vous étiez en prison à Mayence? lui dis-je. — J'ai dû dormir probablement, j> me répond Albert. Puis il me raconte qu'il a rêvé, la nuit dernière, avoir assisté à une séance publique d'hypnotisme; tout le monde s'était endormi. « Je me suis « réveillé fort étonné, ajouta-t il, et j'ai raconté mon rêve à « ma femme ; puis je me suis rendormi, et alors j'ai rêvé « que j'avais volé une cassette, qu'on m'avait mis en pri- « son, etc. » Albert me raconte le rêve qu'il vient de faire et qu'il reporte à la nuit précédente, où il avait vraiment rêvé de séance hypnotique, car il m'avait raconté son rêve en arrivant dans mon caninet. Je le réveille. Oubli du rêve.
Échelle hypnogène créée par suggestion. — Expérience du 23 avril 1889. — J'endors Albert, je veux savoir ce qu'il fera de veille à sommeil ; à cet effet je lui lis la suggestion suivante : « Vous vous endormirez quand je vous presserai le « pouce de la main droite ; cependant, au lieu de vous « endormir comme vous l'avez toujours fait jusqu'à aujour-
SOMMEIL HYPNOTIQUE i09
( d*hui, VOUS passerez par tous les états de sommeil qui « précèdent votre sommeil ordinaire, dans votre lit. Chaque « fois que vous changerez d'état, vous m'avertirez soit de « vive voix, soit en levant la main gauche^ si vous ne « pouvez plus m'avertir de vive voix. » Je réveille Albert.
9 h. 50. — Je presse le pouce de la main droite.
9 h. 51. — « Mes yeux se ferment, dit Albert. Le pouce ! les jambes ! Je m'endors, j'éprouve une grande faiblesse dans les jambes. » La voix s affaiblit.
9 h. 53. — Je l'appelle, il ne me répond pas.
9 h. 54. — Nouvel appel. Il peut m'avertir de vive voix, mais il frappe sur ma table avec la main gauche. Son sommeil est plus profond.
9 h. 55. — Autre appel de ma part. Il frappe de nouveau. Il fait un effort pour parler ; il bredouille: c Je dors. » Sa langue est épaissie.
9 h. 56. — Etat demi-comateux. Il ronfle, il bave sur son gilet.
9 h. 59. — Il n'entend pas mon appel.
10 h. — Je le secoue. Presque aussitôt il rêve : « Voilà c trois heures, dit-ii, que je suis enfermé là-dedans, à « Tours, je n'ai pas de billet. Oui, monsieur le commissaire « de police. » Et alors il fait le simulacre de signer un papier. Evidemment il rêve qu'il signe son interrogatoire.
10 h. 5. — Je le réveille par la pression de la troisième apophyse épineuse dorsale (zone frénatrice créée par suggestion). Réveil. Oubli de tout ce qui vient de se passer.
10 h. 7. — Je le rendors. Je lui demande à quoi il a rêvé ; il me répond qu'il n'a ni dormi ni rêvé. « Vous avez cependant signé quelque chose. — Non. — La gare de Tours 1 — C'est juste. Le commissaire de la gare m'a dressé un procès-verbal pour être monté dans le train sans billet. J'ai signé l'interrogatoire. Je passerai en correctionnelle, j'atlends l'assignation. » Je le réveille.
Échelle frénatrice créée par suggestion. — Expérience DU 24 AVRIL 1889. — Je répète l'expérience de la veille, mais en sens contraire, c'est-à-dire de sommeil à veille. Je suggère à Albert endormi qu'il s'endormira profondément^ comme dans le sommeil ordinaire, puis qu'il se réveillera peu à peu, par gradation, et quil annoncera chaque changement d'état soit en frappant de la main, soit de vive voix.
Je le réveille.
9 h. 50. — Pression du pouce.
TissiÉ. 7