LA ROBE BLANCHE
Un instant de silence accompagna le départ de Jacques.
— Bon voyage ! dit alors Arthur en faisant voler sa casquette en Tair.
— Tu as tort de rire, repartit le père Plumet, ce garçon avait dans la voix quelque chose qui m'a ému.
— Bon ! parce qu'il parle comme l'amoureux dans Claudie; ma parole d'honneur ! pour un menuisier, mon brave oncle, vous avez Tâme trempée dans de la guimauve. Et puis^ voyez le beau malheur ! un tapissier perdu!
— Un brave garçon ! un bon mari!
— Si ce n'est que ça qui vous gêne, monsieur mon oncle, ne vous effarouchez pas, on en trouvera des naaris pour Cœlina, c'est moi qui m'en charge.
— Toi?
— Et pourquoi pas?
— Quelque gamin de ton espèce !
— Eh mais ! si ma cousine avait un mari tourné comme moi, elle ne serait pas si malheureuse. Mais
rassurez-vous, mon oncle, il ne s'agit ni de moi, ni de mes amis.
— C'est bien heureux !
Sans s'arrêter à Tinterruption de Jérôme, Arthur se tourna vers Cœlina, et, prenant la pose et la voix émue d'un jeune premier dans Texercice de ses fonctions dramatiques, il s'écria :
— Et quoi ! chère cousine, c'est donc pour un don Juan de barrière, pour un Lovelace de carrefour que vous sacrifiez votre jeunesse et votre beauté ? Tandis (pi'il pratiquait l'infidélité, vous vous cramponniez à la constance avec la candeur d'une jeune âme qui n'a pas encore été trompée. Et cependant, pour cet ingratquise jouait du plus tendre amour, vous repoussiez les offres d'un homme qui sait quels trésors de tendresse recèle votre coeur ! Pour rester à celui qui vous dédaignait, vous méconnaissiezlapassionla plus ardente et enméme temps la plus sincère. Ah ! fille d'Eve que vous êtes, jusquesà quand resterez-vous insensible aux transports légitimes d'une âme qui n'aspire qu'à vous appartenir t
Cœlina, tout étourdie de ce langage, souleva la tête, comprenant à demi.
Mais Arthur n'était pas* à bout d'éloquence ; il se sentait en verve, et n'avait garde de s'arrêter en si beau chemin :
— Et vous, mon oncle, reprit- il, vous qui vous obstinez à la vouloir marier à un simple tapissier, vous qui tout à l'heure demandiez pour elle un mari, il en est un que je connais, qui l'aime et qui, ici même, il y a un instant, lui olIrailsamain.il est jeune, il est riche.
LOUIS DE FONTENÀT W
U est noble ; c'est un prince Rodolphe de Paris, et ai vous voulez le voir, un mot, un geste suffira. Tel qu'un magicien, je n'ai qu'à poser ce vase de fleurs sur la lon^e et à dire : c Parais 1 » et le mari va paraître.
Arthur avait joint Faction à la parde ; ce vase de fleurs» qui était pour Louis le signal du rappel, venait d'être enlevé de la cheminée et posé sur ïàpjpm extérieur de la fenêtre.
M™« Plumet, éblouie, murmurait tout bas :
— Comme il psffle, mon Dieu!... comme il parlel... On se croirait à l'Ambigu I
La confiance d'Arthur, cet aplomb extraordinaire étonnait un peu Jérôme, (pn se taisait.
— Écoutez, reprit Arthur, en étendant la main du côté de la porte, le sortilège opère; entendez-vous cd bruir de pas dans l'escalier; on monte, on se précipite, on arrive; c'est lui, c'est le mari! Il plousse la porte; le voilai
Louis, haletant, venait en effet de paraître sur le seuil de la porte. A la vue de la famille rassemblée, il 8*arréta.
— Venez, venez, lui cria Arthur ; et le prenant par la main^ il ajouta : ^
— Souffrez, mon oncle, que je vous présente M. le comte Louis de Fontenay.
Et Arthur, le conduisit d'un air moitié sérieux, moitié comique vers M. Plumet.
Un instant tout étonné de découvrir un comte dans la personne de son locataire, le père Jérôme garda le iilence. M>ne plumet dévorait Louis de tous ses yeuXi
Son rêve vivant, en chair et en os, était devant elle; sa chimère avait pris un corps. Le roman entrait daixs sa vie.
— Eh! quoi^ reprit Arthur, vous ne sautez pas au coude votre gendre!
Ces mots arrachèrent M. Plumet à sa stupéfaction.
— Pardon, monsieur, dit-41 en s'adressant à Louis, est-il bien vrai que vous soyez M. le comte de Fontenay t
— C'est vrai, répondit Louis.
— Ainsi, monsieur, vous nous avez trompés!
— Monsieur!...
— Oui, trompés! Lorsque nous vous avons tendu la main loyalement, honnêtement; lorsque nous vous avcms accueilli chez nous au sein de la famille, vous avez menti! Vous avez fait là une vilaine action, monsieur, et dont pour ma part je rougirais, si j'en avais eu seulement la pensée. Mais dans quel but, vous no» ble et riche, vous introduisiez-vous chez moi qui ne suis qu'un ouvrier? Aviez-vous de ces projets qu'on ne peut avouer?
— Ah! monsieur, le désir seul de connaître MW« Coblina et d'obtenir sa main !•••
— Vraiment! mais alors-il était un moyen plus sim* pie et plus digne d'un honnête homme. Je suis son père, et vous pouviez me la demander. Tenez, ne mentez pas...
— Je vous jure, monsieur, que telle était, que telle est encore mon intention.
L'accent de vérité qui éclatait dans Jes paroles, de Louis apaisa la colère de Jérôme.
LOUIS DE FONTENAT 81
— Eh bien! monsieur, je vous crois, j'aime à vous croire, reprit-il; il me répugnait de penser qu'un garçon à qui j'ai fait bon accueil, qui a mangé à ma table et dormi sous mon toit, fût un malhonnête homme. Mais cela dit, l'intention ne suffit pas ; il faut encore la réaliser.
— Ma présence ici ne vous dit-elle pas que c'est le plus cher désir de mon cœur, si vous consentez à ce mariage. ••
— Mon consentement est-il le seul que vous ayez à réclamer? reprit Jérôme avec force. Vous avez un père, DKmsieur. Eh bien! adressez-vous d'abord à lui; revenez avec son approbation, et alors je croirai à la sincérité de votre demande. Ma fille n'est qu'une ouvrière : mais elle n'entrera jamais dans une famille par la force ou par la ruse, sans l'aveu du père et de la mère. Allez, monsieur, et si vous n'obtenez rien, ne revenez pas.
Un peu surpris de ce langage ferme et net, Louis prit son chapeau et salua l'ouvrier ; mais au moment dépasser la porte, il fut arrêté par l'arrivée d'un nouveau personnage auquel personne ne pensait, si ce n'est Arthur. %
— Mon père ! s'écria Louis.
— Bon ! la péripétie ! murmura Arthur enchanté de son effet.
C'était bien le marquis de Fontenay qui, prévenu par un billet d'Arthur, avait précipitamment quitté son hôtel pour voir ce qui se passait au cinquième étage de M"* PJumet, où, disait le gamin dans son style épis-
tolaire, la crise amoureuse de M. Louis touchait à son dénoûment.
A rentrée du marquis, M"« Plumet laissa retomba la cuiller à pot que, depuis le commencement de cette scène, elle n* avait pas cessé de tourner entre ses doigts» et, se penchant vers Arthur, elle lui dit à Toreille d'un ajr épouvanté :
— Bonsoir le gendre ! le père va se fâcher !
— Bah ! répondit le neveu tout bas, s*il se fâche, il se fâchera ; il faut brusquer les conclusions.
"^Monsieur, dit le marquis en s'adressant à H. Plumet» j'étais là sur le palier tout àrheure, et les dernières paroles que vous avez prononcées m'ont fait compr^adre de quoi il était question entre vous. Mon fils, je le sais» aime mademoiselle votre fille, et vous, en honnèta homme, vous ne voulez lui accorder sa main que s'il vous apporte mon consentem^ot.
— Certainement ! répondit Jérôme avec force.
— Eh bien! ce ccMisentement, je viens vous le donner!
— Vous ! s'écria Louis învolontairem^it.
— Oui, moi. Cela vous étonne-t-il, par hasard? N'êtes-vous pas majeur ? Ne m' avez- vous pas parlé de votre projet d'union, il y a quelque temps déjà ? N'étesvous pas le maître de votre avenir? Pourquoi m'opposerais-je à vos projets?
Un moment de silence suivit cette déclaration, à laquelle d'ailleurs personne ne s'attendait, ni M™« Plamet, ni Jérôme, ni Cœlina, ni Arthur» ni homs surtout
LOUIS DE PONTENAT 8»
Tous les yeux étaient fixés sur le marquis dePontenay, qui se tenait debout au milieu de la chambre.
— Le brave homme ! murmura M"* Plumet. Je ne sais ce qui me tient de lui sauter au cou !
Le marquis sourit légèrement.
— Eh bien ! monsieur, étes-vous content ? ajouta-t-il en se tournant vers Jérôme.
— Mais, monsieur le marquis, vous n'y pensez pas! dit alors l'honnête ouvrier. C'est beaucoup d'honneur que vous nous faites, certainement; mais peut-être n'avez-vous pas bien réfléchi...
— Bon ! dit Arthur à sa tante, voilà que mon brave homme d'oncle va tout gâter. Au lieu de filer une scène de sentiment, c'est du raisonnement qu'il va lui faire !
— Expliquez-vous, reprit le marquis.
— Je ne sais pas si M. Louis vous a tout dit, continua Jérôme, mais il est de mon devoir de vous avertir que nous sommes de pauvres gens, sans sou ni maille, et sans espérances d'aucune sorte. Peut-être vous imaginez-vous que ma fille a quelque talent ; liélas ! non, monsieur le marquis ! Sauf la couture, la broderie et sonétat de fleuriste, elle ne sait rien. Je ne suis pas bien sûr, ne m'y connaissant pas, qu'elle écrive trois lignes avec l'orthographe. M"* Plumet dit que oui, mais elle ne s'y entend pas plus que moi. Cœlina n'aura en dot que sa bonne humeur et son honnêteté... Quelle figure votdez-vous qu'elle fasse dans le monde où vous allez l'introduire ? Votre fils dit qu'il l'aime comme ça ; mais nous ne sommes pas des enfants, et notre devoir est de
penser à tout pour les nôtres. Tenez, monsieur le mar* quis, franchement, je crains que ce ne soit une sotte affaire, et Favenir me fait peur.
Le marquis prit la main de Jérôme et la serra.
— Vous êtes un brave homme, lui dit-il d'une voix émue, mais ce qui est dit est dit ; néanmoins je mets à mon consentement une seule condition.
— Dites, monsieur le marquis.
— Cest que vous viendrez tous, en famille, passer un mois à mon château.
— A votre château ! s'écria M"»« Plumet, à laquelle ce mot ouvrait un horizon de merveilles.
— Oui, madame, à mon château ; il est à quatre ou cinq lieues de Paris, entre Versailles et Saint-Germain. Ces deux jeunes gens auront tout loisir d'y faire plus ample connaissance, et si leurs caractères se conviennent, eh bien ! nous ferons la noce à la campagne. Cela vous va-t-il ?
— Si ça nous va ! je le crois bien! répondit M"»« Plumet.
— Alors faites vos préparatifs ; demain matin , je viendrai vous prendre tous.
— Oh ! nous serons prêts ! dit la femme.
— Mais mon ouvrage ! dit le mari.
— Mais, puisque je vous invite, vous demanderez un congé à l'atelier. Est-ce dit ? .
— Allons, puisque vous le voulez, c'est dit... mais tout de même , et sauf le respect que je vous dois, il me semble que c'est une sottise.
LOUIS DE FONTBNAT 85
— Eh bien! si c'est une sottise, nous aurons le temps de nous en apercevoir.
Lorsque M. de Fontenay quitta la maison du faubourg Saint-Denis, les sentiments qui agitaient les personnages qu'on a vu figurer dans cette scène étaient de natures bien diverses. Jérôme était surpris et en quelque sorte attristé ; Cœlina était comme étourdie, sa pensée indécise ne savait sur quoi s'arrêter ; M*"« Plumet frémissait de joie, et ne pouvait rester en place; quant à M. Arthur, il affectait la tenue modestement orgueilleuse d'un auteur qui vient d'obtenir un grand succès.
— Eh bien I mon jeune ami , dit^il en frappant d'un air de familiarité sur l'épaule de Louis, avais-je tort en vous engageant à me confier vos intérêts? Croyezmoi, en amour comme en politique, il faut brusquer les dénoûments... Prêtez-moi donc, je vous prie, une centaine de francs pour remonter ma garde-robe ; je me suis un peu négligé tous ces temps-ci, et au moment d'entrer dans le monde, je veux réparer le" désordre de ma toilette-
La dernière partie de cette communication fut faite à voix basse ; Louis sourit et paya.
Malgré l'heure avancée de la soirée, M"*' Plumet courut le quartier sous différents prétextes mais en réalité pour répandre chez toutes ses connaissances la nouvelle du brillant hymen, — hymen était son mot, — que sa fille allait contracter avec un riche seigneur.
La fruitière ouvrait de grands yeux et la crémière d^ grandes oreilles. L'histoire circula de bouche en bouche et de boutique en boutique. Son importance s'accrois-
sent en raison directe de la distance et du temps, à sept heures et rue d'Enghien, Cœlina épousait le fils d*un ex-duc et pair dix fois millionnaire ; le lendemain, rue des Petites-Écuries, elle se mariait avec le fils aîné d'un prince régnant d'Allemagne.
M™« Plumet passa la moitié de la nuit à faire et éé^ faire ses paquets, et le jour n'était pas levé qu'eUe préparait sa toilette de voyage. Sa robe la plus belle et son bonnet le plus flamboyant y figuraient. Le quartier s*assembla pour voir la famille monter en voiture. Les incrédules, qui n'avaient ajouté qu'une foi médiocre aux récits de la mère orgueilleuse et triomphante, la saluèrent au moment du départ, et M"* Wumet, folle cte joie, droite sur les coussins, la tète haute, la joue enflammée et le bonnet au vent, quitta^ entre deux haies de curieux et en calèche, le trottoir crotté où si souvent elle avait circulé le cabas d'une main, le parapluie de l'autre, un pain sous le bras et des socques aux pieds.
Le château où M. de Fontenay conduisait la famille Plumet était situé dans un pays charmant, au penchant d'un coteau couvert de bois, d'où la vue s'étendait sur de grandes pelouses coupées de massifs d'arbres, La maison d'habitation était vaste, élégante et entourée de jardins admirablement dessinés; deux petits pavillons en faisaient partie, et se reliaient par des sares aux ailes du château. Le parc s'ouvrait sur des collines, derrière les bâtiments, et comprenait une vaste étenrdue de terres fermées de murs.
M"»« Plumet respirait à peine en montant le perron; tkelina regardait de tous côtés d'un air curieux et nai^
LOUIS DE FONTENÀT 87
admirant tout, la richesse et Félégance des meubles, la 8(»nptuosité des tentures, la variété des tableaux, la profusion des fleurs, le goût des ornements, et s'exta* siait à chaque pas.
Après leur avoir fait rapidement parcourir leurnou- Telle habitation, M. de Fontenay fit arrêter ses hôtes dans un .salon dont les fenêtres donnaient sur les jardins.
— Votre appartement est là, à droite, dit -il à M™« Plumet; celui de mon fils et le mien sont là, à gauche ; de cette façon nous vivrons à la fois réunis et séparés. A la campagne, vous le savez, on fait ce qu'on veut; le matin, on déjeune à onze heures ; le soir, on dîne à six. La cloche du château vous avertira. A dix heures, on prend ou on ne prend pasle thé qu'on sert ici. Là, il y a une salle de billard ; les gardes mettront à la disposition de M. Jérôme et de M. Arthur des fusils et des lignes, s'ils aiment la chasse et la pêche. Vous au* rez des chevaux et des voitures pour la promenade. On 86 lève quand on veut.
— Bon ! je me lèverai tard ! murmura M. Arthur.
— Et on se couche quand il plaît, coi^ua le marquis.
— C'est un pays de Cocagne l reprit Arthur.
— Maintenant, je vous laisse et vais à mes affaires, ajouta le marquis; vous êtes chez vous, ne vous gênez pas.
Aussitôt que le marquis fut sorti, MP^^ Plumet poussa un grand soupir de béatitude.
— Ah ! dit-elle d'un air de componction, j'étais née pourm'asseoir dans ces larges fauteuils. .. Ici je respire, je renais!... Bien sûr j*ai du sang de duchesse dans les
veines. Ces glaces, ces lustres, ces tapis, ces candélabres, il me semble que toutes ces choses-la m'attendaient. Âh! ma fille, que tu es heureuse ! Tu fais un rêve qui durera toute ta vie... le mien commence un peu tard. N'est-ce pas que tu es heureuse?
— Oui, ma mère, répondit Cœlina d'un air qui semblait dire : Je ne sais pas.
— Voilà qui est bel et bon, dit alors le père Plumet» mais que diable vais-je faire du matin au soir ?
— Pardieu! tu chasseras, répondit sa femme.
— Ah ! bien oui! comme je n'ai jamais fait de barricades^ je ne sais pas seulement charger un fusil.
— Tu pécheras.
— Merci : c'est trop fatigant de rester assis.
— Alors tu te promèneras.
— * Se promener, c'est bon pour le dimanche ; mais le reste de la semaine ?
— Tu te reposeras.
Là-dessus, M"® Plumet se leva et admira dans une glace Teffet éblouissant de son bonnet, oCi se jouaient, dans un fantastique péle-méle, des arcs-en-ciel de rubans. Jérôme s'assit dans un coin et soupira. L'idée de se promener le septième jour, après s'être reposé toute la semaine, n'était jamais entrée dans son esprit.
Quant à M. Arthur, il avait pris les choses en homme que la fréquentation des théâtres a familiarisé avec tous les événements.
— Mon oncle, dit-il en intervenant dans la discussion, si vous y consentez, je vous apprendrai l'art de ne rien faire ; c'est un métier auquel je travaille depuis
LOUIS DB FONTBNAY 89
déjà vingt ans, et sur lequel je me crois d'une certaine force. Appliquez-vous à m'imiter, et dans un mois, vous saurez qu'il ne faut pas moins de douze heures par jour à un honnête homme pour tuer le temps.
Jérôme haussa les épaules et ne répondit pas.
A quelques jours de là, un matin, M. Arthur complètement transformé, le stick à la main, le lorgnon dans rœil, le pied chaussé d'un soulier verni, et fumant, de Fair ennuyé d'un gentilhomme du boulevard des Italiens, un cigare Régalia, arrêtait sur le perron du château un domestique du marquis.
— Dis donc, maraud, comment t'appelles-tu ? Cham?pagne ou Lafleur, Mascarille ou Frontin ? dit-il d'un ton léger. >
— Monsieur, je m'appelle Isidore, répondit le valet.
— Bon!... Isidore, dis-tu; c'est un peu commun, mais va pour Isidore. Voilà un louis, maroufle, sois franc et réponds. Connais-tu dans le pays une jolie fille?...
— Oh! monsieur, j'en connais plusieurs; il y a Jeanneton, Suzette, Élisa, la fille du gros Pierre...
— Eh ! bélître, ne m'interromps pas ; je te parle d'une jeune fille en robe blanche.
— La robe n'y fait rien, monsieur.
— Ma parole d'honneur, je crois que ce coquin se moque de moi ! Te tairas-tu, mordieuî
— Monsieur m'avait dit de répondre, je répondais.
— A présent, écoute, c'est encore plus facile. Cette fille en robe blanche habite certainement les environs.
Je Tai vue hier encore dans les jardins, et ce matio près de Torangerie.
— C*est possible, monsieur.
— C'est mieux que cela, c'est certain... Sais-tu si le fermier de M. le marquis a des filles t
— Pardine, si Je le sais 1 --Ahl
— Eh oui, puisqu'il n'a que des garçons I
— Imbécile l
— C'est peut-être sa servante, une igrande, maigre comme une étrille et sèche comme une brosse.
— Va-t'en au diable avec ta servante !
— J'y vais, monsieur.
— Eh ! maraud, veux-tu bien revenir et répondre!
— Bien volontiers, monsieur, au même prix.
Arthur regarda Isidore, mit la main à son gilet et en
tira un second louis qu'il lui donna.
— Si cet animal-là n'est pas d'une bêtise rare, murmura-t-il, c'est un fripon !
— Oui, monsieur, répondit Isidore d'un air bête.
— Voyons... Si le fermier n'en a pas, l'intendant de H. de Fontenay a-t-il des filles?
— Oh ! pour cela, oui ; il en a quatre.
— Vraiment... Et jolies?
-^ A croquer !
— Tiens! tiens! Est-ce que l'une d'elles porte habituellement une robe blanche?
— Oui, monsieur, l'aînée... un amour de fille!
— Voyez-vous ça! Et quel âge a-t-il, cet amour? vingt ans?
LOUIS DE FONTËNAT gi
— Oh! non pas!
— Seize, alors?
— Huit ! monsieur, huit!
— Te moques-tu de moi?
— Dieu m'en garde! Monsieur m'a dit d'être franc, je le suis. Les autres ont cinq ans, trois ans et deux ans.
— C'est bien I de façon que M. Isidore ne connaît pas d'autre fille dans le château?
— Je ne dis pas cela, monsieur. II y a M^e Cœlina.
— La belle affaire ! ma cousine !
— Et puis, il y a encore la cuisinière Gothon et la ravaudeuse Babet.
— Deux horribles vieilles !
— Ce sont des demoiselles, monsieur.
Arthur frappa du pied et rompit l'entretien.
— Ce drôle m'a escroqué quarante francs, dit-il; fl faudra que j'en emprunte cent à mon cousin.
Le cousin, c'était Louis. Entre parents, Arthur estimait que la bourse devait être commune.
Louis descendait justement dans le jardin; Arthur rappela.
— Mon cher, lui dit-il en passant son bras sous celui du jeune comte, il m'arrive une aventure singulière.
Louis, qui était fait aux manières d'Arthur, sourit légèrement.
— Ah! bah! dit-il.
"^ C'est pardieu bien comme j'ai l'honneur de vous fedire! Figurez-vous que depuis trois jours je rencontre dans les allées du jardin, dans le parc, près des
volières, une fée, un ange, une femme inconnue» comme chante Fernand dans la Favorite.
— Ah ! vous aussi ? s'écria Louis.
— Tiens ! il paraît que vous Tavez vue !
— Hier au soir, encore, près de la fontaine des Tilleuls.
— En robe blanche.
. — C'est bien celai vous ne lui avez jamais parlé?
— Jamais.
— Alors, je suis plus avancé que vous.
— Ah!
— Oui, mon très- cher, ajouta M. Arthur en se dandinant, on n'a pas vu les maîtres dans l'art de séduire, les premiers sujets du Gymnase et du Vaudeville sans qu'il en reste quelque chose. Mon aventure est du roman. J'étais l'autre soir près du bassin à regarder les poissons rouges, — j'ai toujours eu de l'amitié pour ces bêtes- là, — lorsque je vois quelque chose de blanc, 'comme un fantôme, se glisser derrière une charmille. La nuit se faisait. Quand on a vu les féeries du Cirque où j'ai figuré trois fois, moi qui vous parle, en diablotin, on ne croit pas beaucoup aux esprits. Je courus du côté de la charmille... plus rien. Le lendemain, j'étais à flâner dans le parc, lorsque j'entends chanterprès de moi.
— Une voix charmante !
— Oui, charriiante... je ne m'y connais pas, mais qu'importe ? Je lève la tête, et je vois une jeune fiJle en robe blanche qui cueillait des fleurs au bord d'un ruis*
seau. Je marche sur la pointe des pieds, mais elle m*ei>tend, me regarde et s'enfuit.
— Et vous?
— Oh ! moi, je veux courir après elle ; mais le moyen de l'atteindre dans ce grand diable de parc, tout rempli de sentiers qui se croisent en tous sens. Tout ce que j'ai attrapé, c'est une meurtrissure contre une souche.
— Et c'est tout?
— Comment tout ! puisque je vous dis que je lui ai parlé!
— Quand donc?
— Parbleu! cette nuit.
— Ah!
— Ça vous étonne ! Ces rencontres, ces poursuites, ces apparitions et ces disparitions, tout cela me trottait par la tête. Je n'en dormais plus. Hier au soir donc, je me promenais du côté des serres, lorsque j'entends derrière moi un léger bruit de pas : je me retourne... C'était encore ma robe blanche. Elle ouvre la porte de la serre et s'y glisse comme un chat. Je la suis tout doucement. Il faisait un clair de lune magnifique. « Bon ! me dis-je, je la tiens. » Pendant que je la guettais, elle faisait un bouquet et fredonnait une chanson dont tous les mots finissaient en t ou en a.
— C'était de l'italien, sans doute.
— C'est possible. Quand je la vois au fond de la serre, je m'approche brusquement. Elle pousse un léger cri d'oiseau effarouché. « Bon ! me dis-je, c'est le moment ou jamais de faire comme à l'Ambigu. » Et me
jetant à genoux, je lui tends les bras. « Ange ou démon, qui que tu sois, m'écriaî-je, mon âme soupire après la tienne comme la fleur après la rosée ! Fille du ciel ou fille des hommes, je t'aime. » J'en étais là de cette tirade que je dois avoir entendue dans quelque mélodrame, lorsqu'un grand éclat de rire m'interrompt. Je me relève! La robe blanche venait d'ouvrir une porte cachée dans le vitrage et s'était échappée en courant. Voilà le seul entretien que nous ayons eu ensemble.
— Et à présent, qu'allez-vous faire î
— Oh ! tenez-vous tranquille ! c'est entre la robe blanche et moi un duel à mort. J'en aurai raison, dussé-je me mettre en embuscade vingt jours et vingt nuits ! Est-ce qu'une fée de viUage doit l'emporter sur un gamin de Paris?
— Et vous dites qu'elle est jolie ?
— Je le crois bieni Elle ressemble à un portrait de Virginie que ma cousine a dans sa chambre, avec l'air plus éveillé. Vous ne connaissez personne dans ce pays qui ait la figure de ce portrait ?
— Personne !
— Ce n'est pourtant pas un fantôme, que diable! Les fantômes ne chantent pas des airs italiens; ce n'est pas dans la tradition.
Tandis que les deux jeunes gens, — les deux cousins, comme disait M™« Plumet, — échangeaient leurs confidences et leurs suppositions au sujet de la mystérieuse habitante du château, le valet de chambre qu'on
UH}\S DE FONTËNAY 95
a YU en conversation intime avec M. Arthur était dans le cabinet du marquis.
— Vcms dites donc, Isidore, qu*il vous a beaucoup questionné? dit le marquis.
— Tant qu'il a pu et de toutes les façons; il m'a même donné ces deux louis.
— Que vous avez bien fait de prendre et que je vous autorise à garder.
— Je remercie monsieur le marquis; il peut être sûr, d'ailleurs, que je n'ai pas parlé.
— Je le sais ; mais laissez M. Arthur parler et courir; là n'est pas la question ; vous êtes allé hier à Paris. Quelles nouvelles?
— D'excellentes, monsieur le marquis.
— Vraiment?
— Je suis allé, j'ai cherché et j'ai appris que M"« Plumet avait un amoureux, un promis, comme on dit dans le quartier.
Ici, Isidore raconta à M. de Fontenay ce qu'on sait déjà des relations de Jacques et de Cœlina.
Un sourire imperceptible passa sur le visage dumarqiùs.
— Quel homme est-ce que ce Jacques? dit-il en se frottant légèrement les mains.
— Un ouvrier tapissier, assez joli garçon et fort honnête homme. Il peut avoir de vingt-sept à vingt-huit ^ns; je l'ai vu dans son magasin où je suis entré sous prétexte de marchander un fauteuil. 11 a très-bonne Dune et quelque chose de triste dans la physionomie,
avec un air de firsuichise et de bonté qui prévient en sa faveur.
— Dit-on qu*il songe à se marier, depuis le départ deM"«CœlinaT
— Pas encore, mais une blanchisseuse de finque j*ai fait parler, m'a dît que sa voisine la mercière pensait à lui pour une petite sœur qu*eUe a.
Le marquis prit une plume sur son bureau et écrivit rapidement quelques mots^ qu'il plia ensuite et cacheta.
— Tenez, ditr-il à Isidore : prenez cette lettre et portez-la tout de suite. Vous direz à mon tapissier qu'il s^arrange pour que mes ordres soient promptement exécutés. Allez.
— Enfin! s'écria-t-il quand Isidore fut parti; moi aussi, je puis dire : J'ai trouvé!