LA VIE DU CHATEAU
II est neuf heures du matin ; le soleil brille dans le del bleu: un petit vent léger rit dans les arbres; l'ombre et la lumière se jouent parmi les pelouses; le printemps s'éveille et la campagne heureuse se pare des fraîches couleurs du mois de mai.
Deux hommes assis sous le feuiUage épais d'un hêtre, comme jadis Tityre et Mélibée, les pieds dans l'herhe et la tète à l'ombre, causaient entre eux nonchalamment.
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— Ainsi, maître Pierre, vous vous reposez? disait Isidore, Thomme de confiance du marquis.
— Ma foi ! oui, c'est toujours bon de ne rien faire.
— Et vos allées?
— Elles sont ratissées.
— Et vos fleurs?
— Elles étaient arrosées avant le point du jour.
— Et vos arbres?
— ÉcheniUés du haut en bas.
— Si bien que la besogne est faite?
— Je dormais encore qu'elle était finie.
— Voilà qui est commode !
— Très-commode.
La conversation tomba cinq minutes, durant lesquelles maître Pierre allongea les jambes, bàUla et s'étira comme un bienheureux.
— Est-ce tous les jours comme ça ? reprit Isidore.
— Tous les jours.
— Depuis longtemps?
— Pardine ! depuis que M. Plumet est au château.
— C'est donc lui qui vous aide?
— C'est lui qui fait tout. Ce qui ennuie les autres l'amuse, et ce qui me fatigue le délasse. Au commencement, je n'y comprenais rien. J'avais beau me lever avant le matin, je trouvais toujours la moitié de la besogne faite, les mauvaises herbes arrachées par-ci et les sentiers sablés par-là. Une autre fois le bois était coupé et les fagots liés. Les histoires qu'on m'avait contées étant tout petit me revinrent à la mémoire : < Bon, me dis-je, il y a des esprits au cbà«
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teau; ils se seront mal conduits là-bas, en enfer, et le diable, pour les punir, les aura condamnés aux travaox forcés. » Cela dit, je laissai faire tranquillement mon farfadet, et je m'arrangeai de manière à dormir tout mon soûl. Mais un jour que j'étais tombé du Ut, voilà que je rencontre M. Plumet dans le jardin. 11 tirait de Teau pour arroser mes plates-bandes. Le brave homme devînt tout rouge, c Chut! me dit-il, ne. parlez pas de ce que vous avez vu. Ça me chagrinait de rei^er les bras croisés.— Oh! ne vous gênez pas, lui dis-je; travaillez, sardez, bêchez, coupez, ratissez, ce n*est pas moi qui vous en empêcherai. » Là-dessus M. Jéràme me serra la main et emporta ses arrosons.
— Et maintenant il continue?
— De plus belle! Mais ce n*est pas tout...
— Que fait-il encore ?
— Le jardinage ne kn suffit pas, et mon ami, M. Plumet, a eu ridée d*y joindre un peu de menuiserie.
— Ah! bah!
— C'est son état, et il se ccmnatt mieux en planches qu'en légumes, bien qu'il distingue un artichaut à'une laitue pour en avoir mangé quelquefois. Mais le râteau ne l'occupant pas assez» il a pris le rabot, et je croâ qu'à cette heure il est en train de confectionner des persiennes pour la chanJ^re du fermier. Cet homme-là n'est content que lorsqu'il ti'avaifle. Quel gâte-métier!
— Vous vous en plaignez?
— Oh! si j'étais sûr de l'avoir toujours sous la main! mais il partira et adieu mes vacances !
Comme maître Pierre achevait ces mots, un coup de
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foffll retentit dans le jardin : quelques grains de plomb mirent en pièces une cloche à quelques pas de lui, et presque au même instant un lapin passa dans l'avenue courant à toutes jambes.
— Bon ! voilà Fautre à présent! dit Pierre.
— Quel autre ?
— Eh ! pardine, le sacripant, le mauvais sujet, le gredin, le polisson ! M. Arthur^ comme on l'appelle.
— Que d'épithètes ! que vous a-t-il donc fait, ce pauvre M. Arthur ?
— Dites donc ce cpi'il ne m'a pas fait? ce sera plus court à raconter.
— Eh bien ! court ou long, racontez toujours.
•^ Ça me va, de cette façon je dirai tout ce que j'ai sur le cœur. Au commencement, quand je croyais aux eq[)rits, je me disais : « S'il y en a un bon, il y en a un bien mauvais. Quel scélérat ! » Je n'ai plus été surpris quand j*ai découvert que le diable était un homme.
— Comment vous y étes-vous pris pour le savoir?
— Très-simplement. Tous les matins, quand j'allais voir ce qu'avait fait l'autre, je rencontrais des lapins au miliai de mes champs. Des lapins gris, des lapins noirs des lapins blancs, des lapins de toutes les couleurs, de tout âge et de tout sexe. J'attrapais ceux-ci par les oreilles, ceux-là par la queue, et je les remettais dans le
i clapier. Le lendemain c'était à recommencer, c II faut, 106 dis->je, que quelqu'un du château s'amuse à ouvrir la pcBTte pendant la nuit. On verra bien ! » Je prends imm fusil, je glisse dans le canon une poignée de sel et j'attends, caché derrière un tonneau.
— Et au lieu du lutin que vous attendiez , c'est M. Arthur qui arrive. »
— Justement ! Le coquin ouvre la porte, chasse les lapins et les poursuit à coups de pierre. La colère me prend, et pour lui faire peur, je lui lâche mes deux coups. Vous croyez peut-être qu'il s'est sauvé? Ah! bien oui ! le drôle ne craint rien. Il part d'un grand éclat de rire, et ramassant un lapin que j'avais tué par hasard: « Tenez, me dit-il, voilà une gibelotte... Bon appétit ! » J'avais envie de me fâcher; mais le lapin étant mort, je mangeai la gibelotte... elle était toute salée.
Isidore se mit à rire.
— Vous riez, vous, reprit le jardinier, on voit bien que vous n'avez pas affaire à M. Arthur. Si vous mangez des pommes cet automne, ce ne sera pas sa faute ! 11 grimpe sur tous les arbres et casse tout I J'avais un chat, il s'est pris de bec avec ce pauvre animal, et a fini par le tuer, en lui attachant aux pattes des pétards auxquels il mettait le feu. L'autre jour il a fusillé une pie que mes enfants avaient apprivoisée, sous prétexte que les pies sont des voleuses déguisées en oiseaux. 11 prend mes plus belles fleurs pour les mettre à sa boutonnière. Vous savez bien le cheval favori de M. Louis.
— Colibri ?
— Oui , Colibri. Eh bien 1 M. Arthur a voulu le monter : au bout de cinq minutes, l'homme et la bête ont roulé par terre. L'homme n'a rien; ces gredins-là, c'est indestructible ; mais la bête est couronnée que ça fait pitié ! L'autre matin, un coup de fusil casse mes
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vitres, je saute à bas du lit en chemise : c'était M. Ar-» thur qiii tirait les hirondelles. 11 est en guerre ouverte avec tous les chiens de la maison. Le soir^ il aboie pour les faire crier tous ensemble. C'est un sabbat à réveiller les morts. Il marche dans mes fraisiers, il bouscule mes vases, il s'exerce sur les cloches des melonnières comme sur une cible ; il ravage tout, brise tout, saccage tout. Il ne faudrait pas trois garnements de cette espèce pour démolir le château !
Tandis qu'Isidore et maître Pierre causaient des affaires d'autrui, Louis et Cki»lina, au bras l'un de l'autre, se promenaient le long des sentiers où les lilas en fleur laissaient pendre leurs grappes parfumées. Le paysage semblait emprunté aux pages de M. de Florian. Des chamailles où gazouillait la fauvette amoureuse, une fontaine dont l'eau fraîche et limpide coulait sur un lit de mousse, quelques bancs rustiques à l'extrémité d'une avenue, une prairie dans laquelle errait un troupeau de moutons nonchalants, et dans le ciel riant le vol rapide des ramiers qui s'échappaient d'un colombier voisin. Daphnis et Chloé, c'est-à-dire Louis et Cœlina, foulaient le gazon d'un pied paresseux.
Cœlina effeuillait une marguerite.
, — Que dit-elle ? demanda Louis.
— Un peu, répondit Cœlina*
— Elle ment.
— Qui sait? reprit-elle en jetant la fleur. Et elle soupira.
— Vous ne croyez donc pas que je vous aime î
— Il faut bien que je vous croie, puisque vous con-
IM LES RÊYBURB DB PAEIS
sentez à m'épouser... ce qui m'étoone ua peu, entre nous soit dit
— Pourquoi?
<--* Dame ! vous êtes de la Chaussée-d*Antla et moi du faubourg Saint^Deûs ; cela dit tout.
-** Gela ne dit rien. A vous entendre , on croirait que nous sommes nés aux antipodes ; et nous sommes tous deux de Paris... Une douzaine de rues nous séparaient» la belle affaire !
Gœlina ramassa des fraises et se mit à les croquer.
— 11 est clair que si vous parlez je n'ai plus rien à répondre, dit-^e; je voua dis ce que je sais, vous me dites ce que vous pensez, et je finis toujours par croire que j'ai tort, quand Je pourrais bi^ avoir raison. Voulez* vous des fraises?
— Volontiers !
Cœlina s^assit sur un banc, mit les fraises sur ses ge» Boux, et, les épluchant, en offrit à son voisia, '
— Vous êtes adorable 1 lui dit Louis dans un élan d^am^ur passionné.
-r- Il ne s'agit pas de mm, mais de nous. Voyons, que ferons-nous quand noua serons mariés?
— Ce que vous voudrez.
— Alors, nous irons souvent au théâtre?
— Très-souvent. Aux Italiens, à l'Opéra,
— Non pas. A la Galté, aux Folies-Dramatiques, à l'Ambigu ; c^est bien plus amusant.
— Vous n* aimez donc pas la musique?
— Si fait, yaime beaucoup les orgues de Barbarie. Louis souf it%
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— Je vous mènerai à TOpéra, et quand vous aurez entendu les chefs-d'œuvre de Rossini et de Meyerbeer..*
— Merci ! je ne connais pas ces musiciens^-là; mais je m'en défie. J*y suis allée un soir, à votre Opéra, on donnait la Huguenots.
— Eh bien?
— Quel tapage! Des tambours et des trompettes. Ça m'amusait d*abord à cause des costumes, mais ensuite il m*a paru qu'on chantait trop. Et puis on ne comprend rien à ce qu'ils disent, ces gens-là... Je me suis endormie au menuet et je me suis réveillée aux coups de fusil... Tiens! je n'ai plus de fraises!
Cœlina se leva et courut en chercher. Louis la regaffdait faire. EUe trottait parmi les fraisiers avec la vivadté dhine allouette.
— En voilà une provision, dit-elle en revenant, j'en ai rempli mon chapeau.
— Aimez-vous le bal? dit Louis.
— Si je l'aime ! mais vous vous rappelez bien celui deSaint-Mandé?
— C'est là où je vous ai conaue, où vous m*avez parlé pour la première fois! Vous vous en souvenez, Cœlina?
— Si je m'en souviens ! comment voidez-vous que j'oublie la pirouette qu'a faite mon monsieur et sa grimace quand il est tombé.
Le lyrisme qui allait déborder des lèvrts de Louis ^arrêta net à cette réplique.
— Vous disiez donc que vous me mènerez au bal? reprit-elle.
— Tant qu'il vous plaira.
— Oh ! je ne suis pas exigeante ! le dimanche seulement et quelquefois le lundi. Au bal des Acacias le dimanche, et à 17^ de Cythère le lundi.
— Quand vous serez ma femme, Cœlina, dit Louis d*un air un peu sérieux, je vous mènerai au bal, mais ailleurs.
— Oli ça?
— Au faubourg Saint-Germain, au faubourg Saint- Honoré, chez les amis de mon père, dans le monde enfin.
— Croyez-vous donc qu'il n'y ait personne à Romainville î C'est du monde aussi, tiens!
— Quelle différence !
— Pardine ! je la connais, la différence ! j'ai vu un de ces bals du monde, comme vous dites, chez une comtesse, rue Miromesnil; je lui avais porté une guirlande de fleurs pour sa toilette, et je restai dans l'anlichambre pour regarder. Les dames étaient assises sur des banquettes, le long des murs ; les messieurs se tenaient au milieu, tout en noir. On étouffait. Quand l'orchestre pré* ludait, quelques jeunes gens prenaient leurs danseuses par la main, et on se rangeait comme on pouvait. Le plus souvent on ne pouvait pas. Chacun dansait sur sa place sans bouger. A la fin, chacun reconduisît sa chacune à sa place et lui fit un grand salut. Les femmes ne remuaient j Jbais de leurs banquettes et les hommes causaient entre eux. Est-ce que ça se passe toujours comme ça?
— Toujours.
— Ah bien! ce n'est pas gai... Nous irons aux Àca^
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tias. Au moins, là, on saute et oii court. Ah! il y a ausa une chose qu'il faut que je vous demande.
— Laquelle?
— C'est de dîner au restaurant une fois par semaine, îu moins... J'adore ça.
— Rien de plus facile.
— A la Râpée, chez le père Latuile, à l'Ile Saint- Denis, ou chez Deffîeux.
Louis fronça le sourcil.
— Là ou ailleurs, dit-il ; au Palais-Royal, par exemple.
— Au restaurant à quarante sous, volontiers ; j'y ai d!né une fois... c'est excellent.
— L'été, reprit Louis, nous voyagerons,
— Oùçà?
— Eli Italie ou en Suisse.
— Qu'est-ce qu'on y voit dans ces pays?
— En Italie, les chefs-d'œuvre de l'art; en Suisse, les merveilles de Dieu.
— Quoi encore?
— Là des statues, des tableaux, des monuments, des ruines, les plus belles galeries du monde ; ici des lacs, des glaciers, des montagnes, des vallées, des cascades,
— Oh ! si ce n'est que ça, dit Cœlina d'un petit air dédaigneux, je m'en passe.
— Quoi ! tant d'indifférence !
— Vous trouvez donc ça beau, vous? J'ai^îsité une i(pis les galeries du Louvre, j'en suis sortie avec un mal de tête horrible. Et puis je n'y entends rien. Quant aux* montagnes, la butte Montmartre me suffit : on est trop essoufflé quand on arrive en haut. J'ai vu le lac d'En-
iOft LE9 RÉVBURS CE PARIS
^jieUf c'est joli; mais quoi, c'est de Teau ! Quant à vos ruines, on fait. Dieu merci, assez de démolitions à Paris pour en perdre le goût. Pourquoi voulez-vous que j'aille cberdier des statoes au bout du monde quand il y en a aux Tuileries et à Versailles plus que je n'oa regarderai de ma vie T — * Bh bien! en Angleterre» alors?
— Faut-il passer la mer pour y aflerî Cette question étourdit Louis.
•<***Bienl dit-ii avec buineur, nous resterons chez nous.
— J'aime autant ça.
— A la campagne, dans nos terres.
— Et pourquoi pas à Paris?
— Pour être seuls ensemble, l'un à l'autre...
— Rien que nous? dit Ckslina d'un petit air effraye.
— Rien que nous.
— Alors nous serions trop seuls.
Le lyrisme exalté de Louis se heurtait à toute minute contre la prose de Cœlina; l'un voulait s'élancer vers le ciel et l'autre se cramponnait à la terre.
— Tenez, reprit l'ouvrière après un moment de dlence, vous avez, je ne sais pourquoi, la fantaisie de quitter Paris en été; restons-y. C'est la saison du Cirque et de l'Hippodrome que je ne connais pas. Vous me conduirez au bal d'Asnières, c'estla campagne ^ussi et noua danserons.
-<* Au bal d'Asnières l dit Louis impatienté, jamais ! ^Heint dit Ccelina en regardant Louis bien en
LaUIS DE FoirraxAT 1^
«»••. (?èst-à-dire que vous ne youlez rien faire de ce qui me platt. Déjà! Que sera-ce après?
•^ Mais vous n'y pensez pas I
^Au contraire! j'y pense beaucoup. Aussitôt que je dis Uano vous r^xnidez noir; je vais d*un côté et vous allez de l'autre. Ah ! le joli maiî que çamè pr(»netl
— Mon Dieu ! Cœlina, je ne demande pas mieux que de vous obéir en tout!
— A la condition de n'agir qu'à votre fantai^,
— Cependimt, soyez raiscHmable!
— C'est-à-dire que je ne le suis pas.
Là-dèssus, Mlle Cteiina sauta sur ses pieds et s'ea
aBa d'un air fâché.
Louis se leva brusquement et la suivit.
— Mais, mademoiselle...
— Non^ monsieur» laissez-moi.
Et comme Louis la suivait toujours, elle se mit a courir. Louis en fit autant ; et ¥\m priant, Tautre boudant, ils disparurent derrière les arbres.
A l'autre bout du jardin, dans un petit bâtiment isolé qui servait à serrer les ustensiles et les meubles en mauvais état, «n homme frappait, cognait, sciait, taitlait et rabotait en chantant. Sa cravate et son gilet étaient par terre dans un coin, sa redingote pendait le long d'un mur, accrochée à un clou. Les bras nus, et fes mains armées d'une varlope, il faisait voler les copeaux autour de lui.
Son front ruisselait de sueur, ety plus joyeux quhin pinson, il attaquait le troisième couplet de sa cbanso% lorsque la porte du bâtiment s'ouvrit.
— M. le marquis ! s'écria Thomme en laissant tooH ber sa varlope.
— Je ne m'étais donc pas trompé! dit M. de Foih tenay ; c'est le bruit de votre chanson qiii m'a attiré. Parbleu ! me disais-je, c'est la voix du bon Jérôme. Et je suis entré.
— Diable de voix ! murmura Jérdme.
— Mais, que je ne vous dérange pas ; vous étiez occupé, je crois?
— Moi?... non... c'est-à-dire, oui... Je passais là, vous comprenez; j'ai vu des outils de ma profession, et ridée m'est venue de les essayer.
— Et d'essais en essais vous avez fait ces quatre Persiennes et ces trois volets? '
Jérôme se troubla et rougit.
— Ma foi ! monsieur le marquis, je ne m'en défendrai pas plus longtemps, dit-il enfin. Eh bien! oui, je travailais, et ferme encore ; il n'y a pas de mal à ça... Que diable voulez-vous ! quand on n'en a pas Thabitude, je ne sais rien de plus fatigant que le repos. Sauf votrerespect, je périssais d'ennui. J'ai pensé à me distraire, et tout naturellement j'ai repris mes outils.
— Et vous avez bien fait.
— Vrai, monsieur lemarquis,ça ne vous offense pas que je travaille?
— Ne vous ai-je pas dit de faire ici comme chez vous.'
— C'est bon ! Alors je ne me gênerai plus... J'y mettais des mystères à cause de ma femme qui me grondait.
— Bahl
' LOUIS DE PONTENAY 109
— Elle gronde toujours ; c'est son caractère. « N'aslu pas honte, me disait-elle, de tiavailler, au lieu de te promener les mains dans tes poches, comme un propriétaire... Ah! fi! » Elle m'en disait tant que dans les premiers jours je rabotais en cachette : à la fin, je me suis révolté.
— Et à présent?
— Oh! à présent, je travaille comme à Paris, ce qui fait que je ne m'ennuie plus.
Jérôme ramassa la varlope et la promena sur la planche à demi polie.
— Et M"® Plumet, que fait-elle? demanda le marquis.
— Oh! M»no Plumet! elle va et vient dans le château du haut en bas, change *de robe trois fois par jour, et se fait lire, par M. Louis, tous les romans de cheva* lerie qu'elle a trouvés dans la bibliothèque.
— Ah! mon Dieu!
— Ça achèvera de lui faire perdre l'.esprit.
Et philosophiquement le mari ajouta :
— Un peu plus! un peu moins !
— Croiriez-vous que hier soir, reprit Jérôme, elle m'a tenu éveillé jusqu'à minuit en me parlant d'histoires auxquelles je ne comprenais rien, de cachots avec des prisonniers , de souterrains remplis de chaînes et de crochets, de tours murées du haut en bas, et elle ajoutait que dans tous les châteaux dont elle avait fait la connaissance dans les romans, il y avait des revenants. Tous ces beaux contes ont fait que je ne me suis levé qu'à cinq heures aujourd'hui et Touvrage est en retard.
Tandis que M. de Fontenay causait avec Jérôme,
U^^ Plumet montait et descendait tous les escaliers du château, elle entrait dans tous les appartements, elle furetait dans tous les cabinets, elle visitait les combles, elle cherchait dans tous les coins, et de corridor en corridor eQe sJlait des caves au grenier.
— Cest singulier ! murmurait-elle entre ses dents, je ne trouve rien.
Et elle recommençait à courir.
. Enfin, n*y tenant plus, elle arrêta un domestique.
— Mon ami, lui dit- elle, indiquez-moi, je vous prie, où sont les oubliettes.
— Les oubliettes ? répéta le domestique de l'air d'un homme qui ne comprend pas«
— Oui, mon ami.
Le domestique se gratta le front sans répondre.
— Attendez , madame, dit^il enfin, je vais m'en informer.
Le domestique parla au valet de pied, qui parla au sommelier, qui parla au garde-chasse, qui parla au jardinier; d'oreilles en oreilles la question arriva au marquis.
— Dites à M™« Plumet, dit-il, qu'il n'y a pas d'ou- . bliettes.
j Quand elle entendit cette réponse, W^ Plumet soupira.
— Pas de tours et pas d'oubliettes! munmira-t-eOe d'un air profondément désenchanté.
Et parodiant un mot célèbre, elle ajouta :
— Les châteaux s'en vont!
On a vu de quelle façon M. Ardiur charmait ses loi-
LOUIS DE FONTENAt lli
sirs. Au détour d'une allée, Louis le rencontra qui passait, un fusil sous son bras.
— Vous chassez? lui dit-il.
— Vous voyez, répondit Arthur; f ai manqué quelques lapins... ça m'exerce... mais là n'est pas ma véritable chasse. Il est un autre gibier que je poursuis avec beaucoup plus d'ardeur.
— Les faisans?...
— Mieux que ça... un gibier à deux pattes et sans plumes, comme disait un philosophe... la robe blanche.
— Vous l'avez revue?
— Parbleu ! mais c'est une fée que cette robe-là. Comme dans les ombres chinoises, elle ne fait que paraître pour disparaître... Mais je la guette, et tout en ayant l'air de courir après la petite béte, je cours après la jeune fille.
— Quoi! vous l'attendez?
— Peut-être... Mais je vois ma cousine qui passe làbas... Courez la rejoindre... Attrapera bien qui attrapera le premier.
Et Arthur s'éloigna d'un air vainqueur.
Deux ou trois heures après les diverses scènes auxquelles nous venons d'assister, M. de Fontenay et son fils montaient ensemble le perron du château.
— Eh bien 1 Louis, dit lepère, quelles nouvelles aujourd'hui?
— Aucune, mon père, répondit le fils.
— N'est-ce pas toi que j'ai vu ce matin avec MM« C(b- Hna, dans l'allée des Tilleuls?
— C'était moi.
— Ma foi, en te regardant passer, sais-tu que j'enviais ton bonheur? Elle est charmante, M>i« Cœlina! Et quel goût! Toujours en rose! robe rose, bonnet rose, ceinture rose, rubans roses! Tu épouseras un bouquet de roses, mon ami.
— Hum! le bouquet n'est pas sans épines!
— Oh! si peu ! Et puis, quelle gaieté séduisante ! elle chante du matin au soir : romances à midi, barcaroUes à minuit. Si je croyais à la métempsycose, je dirais que c'est une alouette changée en fille.
— Sans doute, répondit Louis; mais l'alouette est quelquefois un peu linotte... Il y a des heures où Cœ* lina ne réfléchit pas assez.
— Par hasard, chercherais-tu un philosophe dans une fleuriste?
— Non pas ; mais encore ne serait-ce pas un si grand malheur si la fleuriste raisonnait un peu.
— A quoi bon?
— Mais ne serait-ce qu'à comprendre que la comtesse de Fontenay ne peut pas faire ses galeries des Funambules et son salon du bal de Cythère !
Le marquis haussa les épaules.
— Je commence à croire, mon ami, reprit-il, que tu as plus de préjugés que moi.
En disant ces mots, le marquis poussa la porte du salon où l'on avait l'habitude de se retirer pour lire les revues et les journaux après le déjeuner.
Toute la famille Plumet, à l'exception de M. Arthur, dormait profondément. , ~
— Qiut! dit M, de Fontenay.
LOUIS DE FONTENATf H3
Le père était sur un fauteuil, la mère sur un divan, la fille sur une causeuse. Un journal dormait sur les genoux de M»"* Plumet, une revue aux pieds de M. Plumet, un livre entre les mains de M"« Plumet.
— Encore ! murmura Louis : ils dormaient hier, ils dorment aujourd'hui, ils dormiront demain!
— Voilà conunçnt je comprends Tintimité, répondit le marquis à demi-voix... ce spectacle me touche.*. Tiens, regarde ; M™* Plumet a mis son bonnet sur une chaise pour ne pas le chiffonner et a noué proprement un foulard autour de sa tête. Couchée coname elle est là, elle dormira bien jusqu'à l'heure du dîner. Pourquoi mon vieil atoi, le capitaine de Garoffé, n'est-ii pas ici? lui qui m'accusa toujours de trop de faiblesse, serait attendri s*il voyait la touchante union de cette famille!
— Vous appelez cela de l'union, mon père; mais c'est du sommeil !
— Qu'importe le mot! Ah! mon fils! quels jours tranquilles tu te prépares! Quelques feuilletons le matin, le sommeil à midi, et le soir Romainville et l'Ambigu!
Tout à coup un bruit de pas précipités se fit entendre dans le corridor voisin ; une porte cachée dans la tapisserie s'ouvrit brusquement, et une jeune fille hors d'haleine se jeta dans l'appartement.
— Mon oncle!... Ah! je suis sauvée! dit-elle en couvrant vers M. de Fontenay.
— Ma cousine ! s'écria Louis.
M™" Plumet, révdllée en sursaut, sauta sur ses pieds. —Hein?... qu'est-ce?... qu'y a-t-il? dit-elle d'un air effarouché.
Jérôme et Cœlina s'étaient levés. L*un et Fautre ouvraient de grands yeux en regardant la jeune fille en robe blanche qui se cachait dans les bras du marquis.
— N'aie pas peur, mon enfant, et remets-toi, dit M. de Fontenay ; n'es -tu pas auprès de moi et de ton cousin!
— Son cousin! murmura Cœlina.
— Mes amis, reprit M. de Fontenay, laissez-moi vous présenter M^^ Marie de Chaumont... Je n'ai pas besoin de vous dire que je l'aime comme mon enfant.
*— Pardine! ça se voit de reste à la manière dont elle vous embrasse ! répondit Jérôme.
. Puis saluant Marie :
— Mademoiselle, ajouta-t-il, si je puis quelque chose pour votre service, le cœur d'un honnête homme et les hras d'un bon ouvrier sent à vous.
Marie s'inclina en souriant.
. — Etvous, mon cousin, n'avez-vous rien à me dire, £t-elle en se tournant vers Louis.
— Moi, répondit Louis, qui ne la quittait pas des yeux, j'ai, j'ai ...
— Pardieu ! tu as à l'embrasser! s'écria le marquis.
— Çà ! reprit -il après que les deux jeunes gens eurent renouvelé connaissance, et maintenant que tu ne trembles plus, dis-nous donc un peu pourquoi tu es arrivée si brusquement dans un endroit où l'on ne t'at-^ tendait pas?
— Je crois que j'avais un peu perdu la tête, répondit Marie. Presque toujours seule dans ce pavillon où vous m'aviez conduite, je sortais quelquefois pour pren-
dre l'air et chercher des fleurs. Un soir, je m'aperçus qu'un jeune homme d'une tournure assez bizarre me suivait; ce fut ainsi le lendemain et les jours suivants. Je crois vraiment qu'il me guettait.
— Hum ! fit le père Jérôme en branlant la tête.
— Une nuit, dans la serre où je me croyais bien seule, il essaya de me parler. Je changeai mes heures de sortie, espérant l'éviter ; mais aujourd'hui, au moment où je mettais le pied dans l'orangerie, j'entends crier le sable derrière moi, je me retourne et j'aperçois ce jeune homme : je veux fuir, il s'élance, me prend les mains et me tient les discours les plus eictravagants.
— C'est mon neveu! s'écria Jérôme avec explosion,^
— Pauvre enfant! c'est de son âge, murmura tout bas M™* Plumet.
— Et puis? demanda Louis avec émotion.
— Le reste est bien simple, reprit Marie; effrayée des propos de ce monsieur et de sa pantomime, je dégage mes mains et m'échappe en courant; il me pouru suit; au heu de gagner le pavillon qui est un peu loin^ je m'élance vers le château où j'arrive toute tremblante; une porte était ouverte, je la repousse sur moi, et voilà comment, toujours courant, je suis entrée ici.
— Ahl le gueux! si je l' attrape ! s'écria le père Jérôme.
Il achevait à peine, que M. Arthur, rouge, essoufflé, haletant, sauta par la fenêtre dans le salon et s'écria :
— Enfin 1 la voilà ! je la tiens!
L' AVOUE PAE AlOASSADB
A l'aspect d'Arthur, Marie, épouvantée, se réfugia auprès de son oncle.
— Ah! coquin, c'est donc toi! s*écria M. Plumet; Yoilà comment tu reconnais Thospitalité de M. le marquis! Attends! attends ! que je te casse bras et jambes!
— Ah 4 fi! les vilaines manières! Eh! quoi! mon oncle, vous ne vous corrigerez donc jamais de vos habitudes de faubourien? Ah! fil vous dîs-je, répondit Arthur en cherchant à se dégager des mains de Jérôme.
— Tu plaisantes, je crois? Quand tu auras recule cataplasme de bois vert que je vais t'appliquer sur les épaules... nous verrons si tu auras envie de rire.
— Encore! vous avez la main leste aujourd'hui. Parole d'honneur! vous avancez! Ordinairement ces ac- Cès-làne vous prennent que le soir.
Jérôme, exaspéré, sauta sur un bâton.
— Mon père! s'écria Cœlina en se jetant au cou de Jérôme.
— Arrêtez, mon bon monsieur Plumçt ! dit le marquis.
— Insulter une jeune fille ! reprit Jérôme qui menaçait Arthur du bout de son bâton.
— Insulter!... Le verbe est un peu vif! De quoi s'agissmt-il? D'un pauvre petit baiser. Ça se fait, entre Français et à la campagne !
— Un poîit^son comme toi, embrasser la nièce de H. le marquis.
— Sa nièce! répéta M. Arthur; voilà qui change mes intentions, sans en diminuer la pureté,.. La galanterie doit faire place au manage.
— Que veux-tu dire? s'écria Jérôme.
Mais, sans répondre à son oncle, Arthur, s'approchant du marquis, le salua profondément.
— Monsieur le marquis, lui dit-il, permettez-moi de vous demander la main de M"® votre nièce?
A ces mots, Cœlina partit d'un grand éclat de rire,
— Ah! dit-elle, voyez donc le beauparti pour M>*« Marie de Cbaumont... M. Arthur Plumet, gamin de Paris I
— Eh bien! quoi? reprit Artliur, je n'ai rien, c'est vrai, mais ce que j'ai, je le lui offre de bon cœur.
— Tu parles sérieusement?
— Et pourquoi non! Ne vas-tu pas, toi qui es ma cousine, épouser M. Louis de Fontenay, qui est le cou* sîn de M^*« de Chaumont?
— C'est bien différent, répondit Cœlina un peu troublée, M. Louis m'aime.
— Et toi?
— Et moi je l'aime aussi, ajouta-t-elle en balbutiant un peu.
— Eh bien! de mon côté, la moitié de l'ouvrage est déjà faite. Le reste viendra plus tard... On a des qualités, que diable! et la nièce de M. le marquis pourrait trouver plus mal...
— Mais tu ne te connais donc pas, malheureux? s'écria le père Plumet, revenant enfin de sa surprise.
lis LES RÊVEURS DE PARIS
— Mon Dieu! je sais ce qiie vous allez dire, mon oncle. Je vous en éviterai la peine. Vous paraissez désirer une profession de foi comme en font les candidats à leurs électeurs, voici la mienne. Si vous y trouvez un mot qui ne soit pas l'expression exacte de la vérité, faites comme à l'assemblée, interrompez-moi !
— Comme il s'exprime, ce bijou-là! murmura M^e Plumet, saisie d'admiration.
— Mademoiselle, continua M. Arthur, ma position de fortune vous est connue : ni rentes, ni capital, tel en est le totaL Quant à mon caractère, il est limpide comme de l'eau de source et franc comme de l'or. Il m'a toujours paru que l'homme était né pour s'amuser; c'est pourquoi j'aime mieux les chansons que le travail, la promenade que les chansons, et le spectacle que la promenade. Et puis, comme dit Ruy-Blas :
.... Je suis de ceux Qui passest toat on jonr, pensifs et paresseux, Devant qnelqae palais regorgeant de richesses, A regarder entrer et sortir des duciiesses !
J'aime les arts et la flânerie, et le plus clair de mon temps se passe à fumer, à rêver et à marcher par là ville, comme autrefois les philosophes. Je suis Diogène, le cigare en plus et le tonneau en moins. Au demeurant, j'ai bon pied, bon œil et bon appétit, et pourvu qu'on me laisse faire tout ce que je veux, je ne taquine jamais personne. Le tout, ce me semble, peut encore faire un mari passable et tout à votre service. Tandis que M. Arthur débitait son petit discours avec
LOUIS DE^FONTENAT 119:
la vénre d'un commis voyageur et Timpertinence d'un laquais, le marquis n'avait pas cessé d'en observer Teffet sur la physionomie des auditeurs.
Mme Plumet, les mains croisées, avait peine à réprimer les élans de sa joie et de son enthousiasme. Il lui. semblait qu'après une telle improvisation, Arthur était digne de figurer sur les planches, en compagnie des acteurs le? plus illustres.
Cœlina éprouvait un mélange d'étonnement et de confiision. L'honnêteté naturelle de son cœur se révoltait à l'aspect de tant d'impudence et d'effronterie.
M. Plumet, les poings crispés, attendait une occasion de faire tomber sa colère sur quelqu'un.
Marie écoutait Arthur comme on écoute les accords d'une musique inconnue et bizarre. Les premières phrases dites, elle se mordit les lèvres, et l'éclair de la malice et de la gaieté passa dans ses yeux.
Quant à Louis, il devenait tour à tour pâle de colère et rouge de honte. Ses yeux allaient d'Arthur à Marie, et il s'indignait que la grâce et la beauté de l'une n'inspirassent pas plus de respect à l'autre.
Le marquis prit son parti sur-le-champ.
— Voilà qui est merveilleusement parlé, dit-il poliment, mais vous permettrez bien, monsieur Arthur, que ma nièce, avant de vous répondre, réfléchisse un peu.
Il y eut dans tout le cercle un mouvement de stupé* faction.
Marie leva les yeux sur M. de Fontenay, et comme elle ouvrait la bouche, il lui fit signe de se taire.
— La dédaration est faite, reprit-il; maintenant, ma nièce, rentre dans ton appartement.
— Oh! mademoiselle peut réfléchir tant qu*il lui plaira, je ne suis pas à la veille de quitter le château, dit Arthur après que le marquis eut reconduit Marie. *
— Quoi ! mon père, vous voulez ?... s'écria Louis.
— Je veux, répondit le marquis en l'interrompant, que ta cousine ne se décide pas à la légère; elle est en âge d'être mariée, et c'est bien le moins qu'elle ne fasse rien sans réfléchir.
— Ah ! le brave homme ! s'écria M"** Plumet.
— Très -brave! répliqua M. Arthur, et s'il y avait beaucoup de grands seigneurs comme M. le marquis, je n'aurais pas aussi souvent chanté la Marseillaise. Et vous, ajouta-t-il en frappant familièrement sur ïépaule de Louis, vous allez m'aider.
— Moi? par exemple!
— Eh! sans doute! vous connaissez le langage du monde ; service pour service, mon cher ; ce que j'ai fiit pour vous auprès de ma cousine, vous le ferez auprès de la vôtre pour moi. J'ai parlé, vous parlerez.
— Jamais!
— Diable I reprit Arthur en faisant claquer ses doigts, monsieur le comte ne tient pas boutique de reconnaissance !
— Hein! monsieur Arthur plaisante, je crois! dit Louis d'un air de hauteur.
— M. Arthur fait ime observation , interrompit le marquis, et, soit dit sans te fâcher, il pourrait bieft . avoir raison. *
LOUIS DE FONTENAT 121
— C'est-à-dire que j'ai tort?
— D'abord, tu as tort de te fâcher; ensuite, je ni vois pas pourquoi tu ne ferais pas ce que te demande M. Arthur.
— Bah! bah! reprit M. Arthur d'un petit air protecteur, M. Louis se fait plus méchant qu'il n'est... Il cédera. N'est-ce pas, mon petit cousin, que vous parlerez pour moi à M"® Marie ! Vous savez les façons d'apprivoiser ces jolis petits oiseaux- là. Moi, je ne connais pas leur ramage. Il pousse dans la rhétorique des fleurs que je n'ai pas cultivées. Vous en cueillerez un joli bouquet que vous lui offrirez de ma part.
Louis fit un mouvement d'impatience.
— Et puis, songez-y, poursuivit le gamin, vous êtes l'homme de la situation, c'est votre cause que vous allez défendre... Nous marchons dans le même chemin, nous combattons sous le même drapeau. Quel honneur pour vous si vous décidiez votre èousine à vous imiter! Tous mes amis du boulevard du Temple vous donneront une sérénade, et nous ferons les deux noces de compagnie, au Veau qui tette, avec des fricandeaux et de la purée d'ananas.
— Et^fnoi! s'écria M. Plumet, je dis que si MMe Marie épouse ce garnement, ce ne sera pas une folie, ce sera un suicide.
Là-dessus, le père Jérôme donna un furieux coup de poing sur un meuble et sortit.
— Eh ! s'écria M"e Plumet avec indignation, pour un .père de famille, il aime bien peu ses neveux!
La conversation fut interrompue par l'entrée d'un
ISi LB3 RÊVEURS DE PARIS
laquais qui venait annoncer au marquis la visite de M. de Garoffé. Le marquis le reçut dans son cabinet.
— Parbleu! dit le vieux marin, j'^rive à temps, j*espère, pour empêcher une folie!
— Je pourrais vous demander, avec je ne sais plus ^piel classique :
€ Est-ce à moi, s'il vous plaît, que ce discours s'adresse? »
— A vous et à nul autre, pardieu! Ah! si je n'avais pas ^té cloué dans mon fauteuil par un rhumatisme que Dieu confonde, il y a quinze jours que vous m'auriez vu.
— Eh bien! maintenant que je vous vois, parlez?
— Oui, mordieu! je parlerai! Ah çà! mon ami, par hasard auriez-vous perdu l'esprit?
— Pas que je sache. ♦
— Ce n'est pas ce que votre conduite^ laisse à supposer. Comment! vous me racontez que votre fils a conçu je ne sais quelle passion romanesque pour je ne sais quelle péronnelle; et vous, qui auriez dû, bon gré, malgré, le guérir de cette maladie, vous devenez son complice; que dis-je, l'ordonnateur suprême de ses extravagances! Il ne vous suffisait donc pas du rôle de confident comme dans les tragédies?
— C'est un rôle bien usé, mon ami; j'ai voulu mieux que ça, répondit froidement le marquis.
— Ah! parbleu ! vous y avez réussi, et on chercherait longtemps en France avant d'y trouver un p^ lel que vous. Quoi I au lieu de conduire votre fils je ne
LOUIS DE FONTCMÀT i^
sais oùy au Kamscbatka, s'il l'eût falUi, vous donnez l'hospitalité à la demoiselle qu'il courtise, et voilà les portes de votre château ouvertes à deux battants pour la recevoir. Merveilleux moyen pour guérir Louis l
— Peut-être.
— Que ne le guérissez-vous donc tout à fait en 1^ Aliénant à l'autel, chez le curé du village?
— Il n'est pas encore temps.
— Vous m'exaspérez avec votre sang-froid!
— Et vous me faites rire avec votre colère.
— Merci!
— Là ! ne vous fâchez pas.
. — Le moyen avec un homme tel que vous
— Bon! éçoutez-moi d'abord, vous vous fâcherez ensuite si vous voulez.
— J'écoute.
— A la bonne heure!
— Je vous préviens seulement que vous ne perdre^ rien pour attendre.
— Soit.
— Et que je saurai bien vous contraindre à avoir du bon sens pour votre fils.
— C'est convenu... A présent, voulez-vous m' entendre.
— Puisque je vous dis que je vous écoute.
— Il y paraît!... Vous souvient-il, mon vieil ami, qu'un jour, à propos des escapades amoureuses de monsieur mon fils, je vous pariiais de la pèche de li baleine?
— Oui, parUeul
— Eh bien ! laissez-moi emiMrunterune autre compa* vaison à Tart nautique.
— Empruntez.
— Quand vous êtes en mer par un gros temps, et tout à coup assailli par un grain violent, comment naviguez-vous?
— Parbleu ! je mets à la cape et je marche au plus près.
— Toutes voilés carguéesî
— Pardieu! si je ne les carguais pas, la bourrasque les emporterait!
— Eh bien! mon cher capitaine, mon fils est la bou^ rasque, je suis le bâtiment et je navigue au plus près. Comprenez-vous?
— Pas trop.
— Alors je vais essayer d e me rendre plus 'clair. .Vous savez que mon fils ne se borne pas à aimer, il
veut encore épouser... c'est Faccès dans toute sa rage. Si j'avais lutté de force, Louis aurait fait exidosion; — j'ai cargué mes voiles devant le grain.
— Et cette navigation-là vous a mené k la canH pagne?
— Tout droit. Il s a des passions qui grandissent dans l'intimité, mais le nombre n'en est pa^ considérable, et, le plus souvent, elles meurent tout tranquil» lement ; celles-ci au bout de trois semaines, celles-là au bout de trois mois. La passion de Louis se nourrissait de chimères; il se composait à lui-même un feuilleton chaque matin, où la crainte d'être découvert, l'émotion, le déguisement, l'incertiUKle entraient
lOUIS DE PONTENAT 125
comme éléments principaux. D'un mot j'ai supprimé tout cela, et je l'ai mis aux prises avec la réalité, la pauvre réalité sans atours. Son héroïne, il la voit du matin au soir; son mariage, il en est assuré; plus d'incertitude, plus d'émotion, partant plus de plaisir. Le charme de la difficulté à vaincre a disparu. Mais en revanche, une intimité de tous les jcrurs, un tête-à-tête de toutes les heures et un traitement émollient de louangeset d'approbations perpétuelles. Louisest comme un soldat qui brûlerait de monter à l'assaut d'une citadelle parmi les balles et les boulets, et qu'on ferait marcher à perpétuité dans des terres labourées par un temps de pluie. Si la passion n'est pas éreintée bientôt, il faut qu'elle ait un tempérament robuste.
— Ouf! je commence à comprendre! dit le marin.
— Avez-vous jamais étudié la question du bonheur? reprit le marquis en riant.
— Ma foi, non ! On dit que c'est une chose fort agréable.
— Le bonheur, mon cher capitaine, est le proche parent de l'ennui, quelque chose comme son cousin germain.
— La théorie me paraît un peu bizarre !
— Comme tout ce qui est vrai. Encore quelques jours de bonheur, et nous verrons où en sera Louis. Mais ce n'est pas tout encore. Louis avait mordu à l'hameçon du romanesque; je lui ai tendu ce même hameçon. Sa cousine Marie était au château à son insu ; par un système fantasque de promenades au clair de lune, de chansons à l'aurore, d'apparitions le soir derrière les arbres, je vou-
lais attirer son attention sur une mystérieuse inconnue, Marie, qui comprend à demi-mot, — c'est, entre nous, une fille de sens et d*esprit, — se prétait à merveille à cette combinaison. Mais au lieu de Louis, c'est un autre qui a mordu, — l'aimable M. Arthur, le cousin de M"« Gœlina.
— Diable!
— Un instant, je l'avoue, j'ai été fort désappointé ; mais la réflexion m'est venue, et je puis tirer, je crois, un bon parti de cet accident.
— Très-bien! et je vois que vous tenez tous les fils de l'intrigue ; mais il me semble cependant que vous jouez un jeu dangereux. Si votre fils s'entêtait?
— C'est qu'alors le bon Dieu, pour me punir de mes péchés, lui aurait envoyé une de ces passions qui ne cèdent qu'à la mort : mais conmie on ne voit guère de ces passions-là qu'une ou deux fois par siècle, il faudrait avoir une chance bien malheureuse pour en trouver une dans sa famille... A présent, ajouta le marquis, fàchez-vous... j'ai fini.
— Ma foi, non ! Vous m'avez converti, s'écria le marin.
— Alors je coùtinue... J'ai attaqué mon héros, je prétends attaquer mon héroïne.
— C'est-à-dire que vous tirez à bâbord et à tribord?
— Et partout... Au dernier chapitre, j'aurai peutêtre besoin de vous et de vos fils surtout. Me promettez vous leur concours?
— Plein et entier!
On a pu voir par cette conversation quels étaient les
projets du marquis. L'entrée subite de Marie dans le cercle intime du château en modifia quelque peu les habitudes. Vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées que déjà Louis éprouvait cette douce influence que répand autour d'elle une jeune fille d'un esprit charmant et d'une grâce exquise. La voie des souvenirs s'ouvrait devant eux, ils y entrèrent ensemble et Louis trouva un charme inexprimable dans ces premiers entretiens où la gaieté la plus naïve s'unissait au goût le plus fin.
Si de tout temps Louis avait eu peu de sympathie pour Arthur, depuis ses dernières prétentions si hardiment avouées le gamin lui était devenu franchement, insuppcntable ; qu'Arthur eût mis sa garde-robe au jHllage, qu'il usât sans gène de tout ce qui était h Louis, qu'il fourbit ses chevaux, qu'il prit les airs et les façons d'une intimité de plus en plus familière, Cô: n'était rien; mais qu'il prétendit avoir pour femme M"« Marie de Chaumont, la nièce de M. de Fontenay,. Qt de plus une p^sonne si séduisante en toutes choses, c'est à quoi Louis ne pouvait se résoudre.
Que devint-il donc lorsqu'un jour M. de Fontenay, le prenant à part, le pria froidement de causer avec sa cousine pour connaître son sentiment sur la proposition d'Arthur.
— Mais, quel sentiment voulez-vous donc qu'elle ait? s'écria-t-il un peu étourdi de la question.
— Je ne le sais pas, et c'est pourquoi je te prie de l'interroger, répondit tranquillement le marquis ; vous
me paraissez fort bien ensemble, elle s'expliquera tout naturellement avec toi? [
— Par hasard, douteriez-vous un instant de son refus?
— Qui diable sait! Mais refus ou acœptation, ce qu'elle voudra sera fait.
— Mais, mon père, Arthur est un vaurien de la pire espèce.
— Voilà que tu exagères encore ! L'autre jour, Cœlina avait toutes les vertus, aujourd'hui Arthur a tous les vices. Le plus clair de tout cela, c'est que l'une est une femme et l'autre un homme; au demeurant, tous deux cousins.
— Il suffit cependant de regarder pour voir ce dcmt Arthur est capable.
— Peccadilles que tout cela! Arthur est jeune, et il a le caractère plus jeune encore que son âge. Le temps modifiera son humeur et emportera les aspérités dont tu te plains.
— Des aspérités! vous y mettez de la complaisance; mille défauts plus odieux les uns que les autres.
— Bah ! l'essentiel est qu'il plaise à Marie; le reste n'est rien... Il a de l'esprit, il est amusant, et, en somme, ton cousin n'est pas mal...
Louis se mordit les lèvres.
— Mon cousin! mon cousin! s'écria-t-il, il ne l'est 'pas encore !
— Oh ! il s'en manque de quinze ou vingt jours. Qu'est-ce que cela?
Louis fit quelques pas dans la chambre.
— Ainsi, reprit-il, vous tenez à ce que je parle à Hane?
— Certainement! et le plus tôt possible. Tu sais bailleurs de quelle commission Arthur t*a chargé. Il a tien le droit de compter sur toi, et je suis bien sûr de ton empressement. Attends ici ; je vais t'envoyer Marie.
Le marquis sortit là-dessus sans plus d'émotion que s'il venait de causer avec son fermier de la récolte et du beau temps.
Louis tomba dans un fauteuil.
* — Ils sont tous fous dans cette maison ! s'écria-t«il... Donner ma cousine à un pareil malotru... II faut que mon père ait perdu la raison. Pardieu! si M. Arthur s'imagine que je vais parler pour lui, il a compté sans son hôtel... Il me suffira de dire la vérité pour que Marie le renvoie à ses cabarets! Il n'y a que Cœlina qui ait eu du bon sens : M^'^^ Marie de Chaumont la îemme de M. Arthur Plumet, gamin de Paris!... Ces deux noms accouplés en disent plus que mille raison* nements... Enfin, elle va venir, et nous allons voir.
Is frôlement d'une robe annonça l'approche de Marie. Elle ouvrit la porte et s'avança vers Louis avec la grâce d'un cygne qui fend les eaux.
Une malicieuse gaieté pétillait dans ses yeux.
— Vous avez à me parier, mon cousin? dit*elle en souriant.
Louis la regarda.
— Elle si jolie l se dit-il mentalement, ce serait im meurtre !
— Il parait, ajouta Marie, que vous avez une corn-
munication à me faire? me voilà toute prête à causer avec vous tant que vous voudrez.
— (Test vrai, répondit Louis avec effort, on m'a chargé pour vous d'une commission que je n'aurais certes pas acceptée si mon père lui-même ne m'en avait prié.
— C'est donc bien grave?
— Cest du moins fort désagréable.
— Ah! mon Dieu! savez-vous que vous me feriez peur si je n'avais du courage!
— Vous, du courage, avec ces yeux si doux...
— Oh! mes yeux ne disent pas toujours ce qu'ils pensent... Et puis, tant qu'il ne s'agit que de paroles... je ne crains rien... ainsi, allez toujours.
— C'est qu'en vérité je ne sais comment vous dire cela.
— Eh bien ! dites-le tout naturellement, je m'effrayerai après, s'il y a de quoi^
— Oh! ce n'est pas ce qui manquera... Mais c'est qu'en vérité la commission est si bizarre, que j'aurais besoin, pour m'y préparer, de faire, comme Sosie, im discours à ma lanterne.
— Et comme il n'y a pas ici de lanterne...
— Je ne sais par quel bout commencée
— Cest donc bien terrible?
— Si ce n'était que terrible, ce ne serait rien; mais c'est bien plus encore, c'est ridicule.
— - Voilà qui pique ma curiosité.
— Et c'est là où commence rembarras ; flgiffez-vous,
LOUIS DE FONTENAl 431
ma chère cousine, que je suis chargé de vous proposer un mari.
— Mais je ne vois pas que cela sdt si ridicule, cc«nme vous disiez tout à l'heure. Je vais avoir dix-neuf ans... viennent les vendanges. ^
— C'est qu'il y a mari et mari.
— Sans doute. Et le vôtre ?
— Oh ! le mien est d'une espèce toute particulière. Bref, vous voyez en moi le ministre plénipotentiaire tfe M. Arthur Plumet, candidat à votre main.
Marie regarda bien tranquillement son cousin.
— Eh ! quoi ! reprit Louis, vous ne riez pas?
— Et pourquoi voulez-vous que je rie ? M. Plumet est rhôte de votre père.
— Grâce k Dieu, il ne le sera pas toujours.
— Et puis cette proposition que vous vous ^s chargé de me transmettre est la première de ce genre qui me soit faite... et cela flatte toujours l'amour* propre.
— Vous plaisantez !
— Avec, votre futur cousin... un membre de notre famille... ah!
— Et vous accepteriez les.honmiages d'un pareil homme?
— Pourquoi non î La demande qu'il fait de ma main prouve que je suis bonne à marier... je commençais à penser le contraire... Sa recherche flatte ma coquetterie...
— Mais vous ne l'avez donc pas regardé î '
— Pas beaucoup, je Favoue... ce premier examen
tas LES RÊVEURS DE PARIS
ii*a pas été à son avantage, c*est vrai ; mais après tout, ce monsieur n'est peut-être pas aussi mal que je Tai cm... Comment Tappelez-vous donc votre cousin?
— Arthur.
— Un joli nom... il ne *rille peut-être pas par la distinction...
— Dites donc qu'il est e£Eroyablement commun.., les épiciers de la rue aux Ours n'en veulent plus pour leur fils.
— Vous croyez? Eh bien! je vous abandonne le nom... Ce sont les qualités du cœur et de l'esprit qu'on cherche dans un mari.
— Et vous avez l'espoir d'en trouver chez M. Arthur?
— Oh ! je n'ai pas cette ambition pour le moment! Si la nature n'a pas fait grand'chose pour lui, l'éducation a moins fait encore ; mais il changera...
•— A son désavantage. Il est mal, il sera pire.
— Vous ne croyez donc pas à mon influence?
Louis sauta sur ses pieds.
— Je ne sais si je rêve ! dit-il.
— Non pas... vous causez...
— Voyons, ma chère cousine, vous l'avez entendu?
— Assez pour savoir que son langage n'est pas précisément celui d'un homme du monde, mais où auraitil appris à s'exprimer?
— Et quelles manières ?
— Mon Dieu ! je conviens que les gentlemen en ont ûe meilleures, mais n'est-ce pas M""** Plumet, votre belle-mère, qui l'a élevé ?
— Savez-vous où il vous conduira î
LOUIS DE FONTENAT 133
— J'imagine qiie ce ne sera pas au faubourg Saint- Germain...
— Aux barrières, ma cousine.
— C'est là sans douie qu'il a appris à danser, p mvre garçon l... Je lui donnerai des conseils; bre^ je ferai pour lui ce que vous ferez pour votre femme.
— Je vous écoute, et je ne vous comprends pas. Vous si élégante...
— Oh ! dit Marie avec un sourire charmant, un peu de mousseline, un peu de rubans, et c'est tout.
— Laissez-moi croire que la femme est bien pour' quelque chose dans cette grâce ; et toute cette finesse, cette distinction suprême, cet esprit délicat, toutes ces séductions appartiendraient à un pareil drôle! c'est impossible !
Marie eut quelque peine à retenir un malin sourire ; mais prenant son air le plus grave :
— Impossible! reprit-elle, mais pas plus, il me semble, que votre mariage avec Mue Gœlina. Savezvous ce que nous ferons, mon cousin? nous vivrons tous les quatre sous le même toit, vous et votre femme, mon mari et moi.
— Un ménage à quatre !
— Cîoflaposé de deux écoliers et de deux professeurs. Ce sera charmant et tout à fait neuf.
— Merci, je n'ai pas de goût pour le professorat, dit Louis d'un air raide.
— Bah! reprit Marie, il n'y a que la première leçon qui coûte... Voici comment nous diviserons l'emploi de nos journées. Le matin, déjeuner et cours de gram-
484 LBS RÊVEURS DE PIRIS
maire ; à nudi, promenade dans le parc et géographie; à quatre heures, un mélange de petits gâteaux, d'histoire et de conversation ; à sept heures, dhier et un peu de lecture. Nous supprimons le boudoir et nous faisons une classe. Je me charge de votre femme, chargez-vous de mon mari.
Louis resta muet devant sa cousine ; le sang-froid de Mdrie l'écrasait.
— Eh bien ! Louis, que dites-vous de mon projet? reprit-elle bien tranquillement.
— Moi, rien... dit-il en faisant quelques pas au hasard.
— Alors, veuillez aller chez mon oncle, et dites-lui de ma part que j'autorise M. Arthur à me faire la cour. Louis s'arrêta, et saisissant Marie par la main :
— Parlez-vous sérieusement! lui dit-il.
— Très-sérieusement.
— Bien. Me permettez-vous alors de vous adresser une question!
— Une, deux, trois... toutes celles que vous voudrez.
— Ne vous est-il jamais arrivé, ma cousine, de rêver une autre existence?
— Ohisi!
— Et le mari que votre cœur vous présentait était-il tel qu'on voit M. Arthur!
— Oh! non! mon tuteur, votre père, le guide, le conseiller de ma jeunesse, le meilleur, le plus indulgent des hommes, m'en avait fait entrev(Hr un autre.
— Ah!
- — Il me parlait d'un mari choisi dans le monde <A^
fêtais appelée k vivre; il portait un nom honoraWe,.. mon oncle m'apprenait à Taimer, et, vous l'avoueraije, je me sentais toute disposée à lui obéir i
— Vraiment! dit Louis avec une secrète émotion.
— Cest touf naturel ! Il me dépeignait ce mari sous des couleurs si charmantes... il devait être le compagnon, Fami de toute ma vie... ce n'était pas un roman, c'était la* plus gracieuse, la plus aimable des réalités.
— Eh bien?
— Eh bien I dit Marie d'un petit air dédaigneux, je vous l'ai dit; ce n'était pas un roman et voilà ce qui a tout détruit, l'espoir de votre père et mon rêve. Eh owi ! ce bonheur était trop facile ! Que voulez-vous, je vous le demande, qu'on fasse d'un bonheur qui s' offre ainsi de lui-même , comme un fruit mûr à la main qui veut le cueillir! c'est prosaïque, c'est bourgeois, c'est à donner des nausées. Quand on a rame un peu bien trempée on quitte les routes battues... on se lance hardiment dans les espaces inexplorés où se meut la fantaisie; j'hésitais cependant, mais votre exemple m'a décidée, et maintenant, comme vous, je cours après l'imprévu, le fantasque, l'impossible.
— Ainsi, dit Louis un peu tristement, vous avez renoncé à ces projets dont mon père vous parlait en Allemagne?
— Complètement.
— Et si vous n'alliez pas être heureuse?
— C'est possible! mais au moins je n'aurai pas eu l'humiliation de subir un de ces bonheurs vulgaires
13e LfiS RÊVBURè DE PARIS
comme les familles ont le mauvais goût d'en préparer à leurs enfants.^ Voilà qui révolte mon âme, je m'indigne contre cette tyrannie odieuse du bon sens, de la tradition, de l'expérience qui veut tout courber sous son joug; et pour guide à ma vie, comme vous, comme tous les cœurs fiers, je prétends choisir le hasard.
Après cette petite tirade, débitée d'un air superbe, Marie se leva.
— Marie ! s'écria Louis, prenez garde à ce que vous allez faire !
— Ah ! prenez garde aussi, mon cousin! Si vous insistez si fort pour me détourner de ce projet, vous allez me faire croire que vous regrettez presque la résolution que vous avez prise!
— Moi ! quelle idée ! répondit-il en hésitant un peu.
— Alors, pourquoi vous montrer si grandement épouvanté?... Fais-je autre chose que vous imiter?
Et comme Louis ne répondait pas :
— Votre communication est faite, je croîs, ajoutât-elle; allez, à présent, et répétez à mon onde, à M. Arthur, ce que je vous ai dit.
Elle tendit sa main à Louis, qui la prit machinalement et la laissa retomber après. 11 avait le cœur serré comme dans un étau.
Marie s'éloigna d'un pied léger; mais quand elle fut à la porte, elle se retourna :
— Pauvre cousin ! dit-elle d'un air si charmant et si doux, que si Louis l'avait entendue, il serait tombé à ses genoux.
LOUIS DE FONTENÀT 137
Comme elle sortait, Arthur se présenta devant elle, irisé et le lorgnon dans rœil.
— Eh bien I mademoiselle ? dit-il de son air le plus charmant.
Louis releva le front à demi.
Marie hésita un instant ; puis saluant Arthur :
— Mon cousin est là, dit-elle, remerciez-le ; et elle s'échappa.
Louis détourna la tête pour cacher deux larmes qui tombaient de ses yeux.