‹ Les rêveurs de ParisChapitre 5 sur 9 · UNE RAZZIA · texte numérisé non relu

UNE RAZZIA

Un matin, un vacarme efiroyable venant tout à coup à éclater fit croire aux gens du marquis que le château était envahi par une bande de Cosaques. C'était partout im mélange confus et retentissant de rires, de chansons, de hurlements, de cris qui s'appelaient et se répondaient. Une voix dominait toutes les autres, c'était celle d'Arthur. Tous les habitants du château se préci- IHtèrent aux fenêtres, et l'on vit au milieu des jardins une troupe de jeunes gens qui couraient dans toutes les directions.

Isidore entra tout effaré dans la chambre de M. de Fontenay.

— Monsieur le marquis^ dit-il, ce sont les amis de

M. Arthur qui viennent voir M. Louis.

— Ah ! ce sont les amis de M. Arthur 1 Eh bien I répondit le marquis, il faut prévenir mon fils.

Mais déjà Arthur, perché sur les épaules d'une statue, appelait Louis d*une voix de tonnerre.

— Hé I vous autres, dit le gamin, apprétez-vous, et aussitôt que vous verrez paraître mon cousin, saluez-le comme il convient.

Les amis d'Arthur se rangèrent en ligne dfevant le perron.

— Oh ! monsieur Louis, cria de nouveau le capitaine.

Louis, attiré par ce tumulte, sortit du château. Arthur jeta son chapeau en l'air, et à ce signal, mille cris partirent à la fois du milieu de la bande. Louis s'arrêta étourdi sur le perron.

— Silence à présent! reprit Arthur qui leva la main en signe de commandement, et laissez-moi parler un peu à mon cousin.

— Monsieur Louis, reprit Arthur, au moment oit vous allez entrer dans ma famille, et lorsque j'ai Tespérance de m'allier à la vôtre, il m'a paru convenable de vous présenter mes amis, la fleur des pois du boulevard du Temple, fils légitimes dç la Bohème, tous gamins comme moi, et la terreur des sergents de ville- Ils pleuraient de ne pas me voir, ces agneaux, et c'est pourquoi j'ai pris la liberté de les inviter au château. Approchez, monsieur Louis, approchez; et vous allez voir ce que nous appelons de bons zigs^ nous autres les lions du carré Saint-Martin.

Arthur sauta à bas de sa statue.

LOUIS DB FONTBNÀY 139

— Vive M. Louis! cria la troupe eu chœur.

— Mon cher, lui dit alors M. Arthur, nous venons passer la journée au château, en famille.

Le marquis parut en ce moment sur le seuil,

M. de Fontenay était de tous les habitants du chàteat

le seul que M. Arthur respectât un peu et devant lequel

il perdît son aplomb.

— Ali! diable! murmura-t-il, M. le marquis!

M. de Fontenay salua les jeunes gens de la main.

— C'est donc vous, mon jeune ami, dit-il à Arthur, qui avez amené ces messieurs?

— C'est moi, répondit le gamin... Ils avaient envie de voir le château, un joli monument, et, ma foi, je leur ai dit de venir.

— Et vous avez bien fait, répondît le marquis ; mon fils vous fera les honneurs du château.

Ce bon accueil rendit toute son assurance à M. Arthur.

— Puisque vous^nous permettez de courir un peu, vous nous permettrez bien aussi de déjeuner? dit-il. Il y a loin de Paris au château, et ces messieurs ne seraient pas fâchés d'avoir quelque chose à mettre sous la dent.

Le marquis appela Isidore.

— Qu'on serve à déjeuner à ces messieurs ! dit-il.

A cet ordre, l'enthousiasme des amis d'Arthur éclata.

— Vive M. le marquis! s'écrièrent-ils en faisant sauter leurs casquettes.

Le marquis les apaisa du geste.

— Je te laisse avec les amis de M. Arthur et les tiens, dit^il à Louis; moi, je me sauve.

i49 LES RÊVEURS DE PARIS

Lorsque M™« Plumet et Cœlina, attirées par le bruit, descendirent au salon, elles furent saluées par les acclamations de plusieurs des camarades d'Arthur qui les avaient connues à Paris.

Les félicitations de ces jeunes gens gonflèrent le cœur maternel de M™« Plumet.

— Mais oui! mais oui! dit- elle en se mettant à table^ ce sont de vrais tourtereaux! ça roucoule du matin au soir... Voyons, monsieur Louis, on vous permet d'embrasser votre fiancée. . . devant moi, c'est un baiser légal.

Les encouragements de M™« Plumet avaient pour effet ordinaire de refroidir immédiatement l'amour de Louis. Ils firent mieux cette fois, ils le glacèrent. Louis détourna la tète et agit comme s'il n'avait pas entendu. Le rouge de l'humiliation montait à son visage.

La présence de Louis contint d'abord l'étrange compagnie dans laquelle il se trouvait mêlé ; mais l'animation d'un déjeuner, l'abondance des vins, la gaieté naturelle aux gamins de Paris finirent par l'emporter, et la conversation prit un tour plus bruyant.

— Hé! Arthur, dit l'un des convives, à présent que tu es aristocrate, que fais-tu pour t'amuser?

— Un peu de tout.

— Alors, c'est comme avant.

— Oui, mais dans un autre genre.

— C'est une variation ; et quand les bouteilles sercmt vides, que vas-tu nous proposer?

— Ce que vous voudrez.

— Voilà qui est'parler comme un grand seigneur!

^Qsi, la maison est à la disposition de M. le comte Plumet?

— A peu près, mon cher ; est-ce qu'on se gêne entre parents? n'est-ce pas, cousin?

Des gouttes de sueur perlaient sur le front de Louis ; il aurait volontiers fait sauter Arthur par la fenêtre.

— Alors, passons aux voix, dit un gamin, ami du système parlementaire.

— Et votons au scrutin secret, ajouta un autre.

On apporta un vase, et au milieu des éclats de rii^ diacun écrivit son bulletin.

— Je nomme MU« Ccelina présidente! dit le plus âgé de la bande.

— La proposition est adoptée, crièrent les autres. Ccelina, qui ne s'était jamais tant amusée depuis son

installation au château, posa le vase devant elle.

— Bien ! dit Arthur; maintenant, cousine, procédez au dépouillement du scrutin. Toi, Castor, tu es promu aux fonctions de secrétaire; prends la plume.

Celui que M. Arthur appelait Castor s'assit à côté de Cœlina, qui tira du vase les bulletins les uns après les autres.

— La pêche! dit-elle.

Puis elle ajouta tour à tour :

— La chasse!

— La danse !

— Les quilles!

— Le cheval fondu!

— Une course à âne !

A mesure qu'elle lisait les votes, Castor écrivait.

— Diable J dit Arthur, si Funanirnîté existe quelque part en France, ce n'est pas dans notre scrutin.

— Il n*y a pas de majorité, dît le secrétaire après le dénombrement des votes.

— Alors je propose de tout adopter, dit Arthur.

-«- Oui, cria-t-on autour delà table ; pas d'exclusions ï

— C'est dit ! reprit Artiiur , la pèche, la diasse, la danse, tout et le reste !

— Donc, le scrutin est annulé! reprit Castor.

— Annulé par le peuple souverain! dit Arthur.

Il remplit son verre et le vida à la santé du peupte souverain.

Toute la compagnie l'imita et se leva dans un désordre inexprimable.

— Mon Dieu! pourvu que mcm père ait eu Tidée d'enfermer Marie I pensait Louis.

On comprend que M. de Fontenay n'avait pas attendu les craintes de son fils pour conduire W^ de Chaumont dans un appartement d'où elle ne pouvait nî voir ni entendre les amis de M. Arthur.

ATthur, en sa qualité de grand ordonnateur, entraîna la bande dans le jardin. Chemin faisant, elle s'était ar« mée de tous les fusils en état de tirer qui se trouvaient au château.

— Où est le gibier? demanda Castor.

— Attends, répondit Arthur.

Il arriva au clapier, que depuis cpielque temps il avait négligé, et en ouvrit les portes.

— Attention, maintenant, et pas de bruit, dit-il; le lapin est un animal craintif qu'il ne faut pas effrayer

par des chansons intempestives; donnons-lui le loisir de goûter aqx légumes de M. le marquis, et puis en chasse !

La troupe se cacha derrière des arbres, en silence, les fusils prêts, et retenant ses éclats de rire.

Un lapin sortit, puis un autre, puis deux, puis trois, puis la bande entièra Un premier coup de fusil partit; les pauvres bétes effarouchées s'échappèrent dans toutes les directions et la fusillade édata sur toute la ligne.

Deux ou trois lapins, victimes du hasard, restèrent parmi les choux et les salades du potager. Encouragé par ce premier succès, Arthur courut au pigeonnier.

— La plume après le poil, dit-il.

Les pigeons, assaillis par une décharge générale, s'éparpillèrent à tire d'aile. Il en tomba quelques-uns.

— Voilà le rôti, s'écria Castor qui attacha les oiseaux avec une ficelle et les pendit en bandoulière sur ses épaules. ^

Un des anus d'Arthur avait vu un cor de chasse dans la salle à manger du château ; il s'en empara et sonna de toutes ses forces. Les chiens du chenil répondirent è ce bruit par des aboiements furieux que les coups de fusil avaient déjà provoqués. Arthur proposa de les mettre en liberté.

— Oui ! oui! plus d'esclavage 1 cria-t-on.

Le chenil ouvart, les chiens partirent en bondissant.

Ce ne fut plus alors qu'un pêle-mêle assourdissant ^e cris, d'alxHemente et de détonations. C'était comme une tempête au travers du jaf din.

En passant devant le bassin, un des chasseurs vit au milieu de Feau une troupe innocente de poissons rouges qui frétillaient.

— Pardieu 1 dit le chasseur, la pèche est aussi parmi les plaisirs votés.

Il courut au château, prit une ligne et vint gravement s'asseoir sur la margelle du bassin.

Un de ses camarades Timita. un autre en fit autant et bientôt la bande tout entière, rangée en cercle, présenta rhameçon aux hôtes du vivier.

— Tiens ! dit Castor, ces poissons rouges sont de toutes les couleurs. En voilà un blanc !

— C*est l'aïeul de la compagnie, répondit Arthur,

— Le mien est noir, dit un autre*

— Cest qu'il est en deuil.

— En voici un panaché de rose et de gris.

— Des couleurs tendres !... ce doit être un poisson amoureux.

— Et cet autre qui est tricolore!

— C'est à cause de ses opinions politiques ; il a mis sa cocarde sur son dos.

Les poissons péchés bâillaient dans l'herbe autour de Castor qui s'était constitué le gardien des provisions.

— Quelle friture i dit-il dans un élan d'admiration.

— Et quelle matelotte 1 ajouta Arthur.

— Ce sera pour le dîner, reprit un troisième.

— 11 nous faudra inviter le marquis, poursuivit un autre.

— Ça fait que nous lui rendrons son déjeuner, politesse pour politesse ! reprit Castor.

— Lapins, pigeons et poissons frais! on ne mange pas mieux chez le père Latuile ! s* écria Arthur.

Le bassin commençait à se vider, lorsqu'une des filles du château, attirée par la curiosité, se glissa près de la troupe sur la pointe du pied.

Le sable qui craquait sous ses pas la trahit.

— Oh ! dit Castor, une nymphe !

11 se leva d'un bond et s'élança vers le buisson derrière lequel la curieuse s'était blottie.

La nymphe, qui était lingère de son état, poussa un cri et prit la fuite.

Castor se jeta à sa poursuite.

La lingère riait un peu, et comme Galathée regardait parfois derrière elle.

Les deux fugitifs couraient dans une partie du jardin coupée par des carrés de buis qui rendaient la poursuite plus difficile. Castor gagnait et perdait du terrain tour à tour. Les pécheurs avaient abandonné leurs lignes et se tenaient debout pour juger des incidents de la course au baiser.

— Il l'embrassera! s'écria Arthur comme s'il se fût trouvé au paradis des Funambules.

— Il ne l'embrassera pas! répondit aussitôt une voix diarmée de ce souvenir des moeurs populaires.

Et ce colloque, composé d'affirmations et de négations, s'établit au milieu des rires de la bande émoustfllée.

La lingère n'y tint pas et se mit à rire; sa course tf en ressentit et Castor l'eut bien vite rattrapée. Elle se

laissa aller dans ses bras, tout essoufflée, et il rembrassa gaillardement.

La troupe entière applaudit.

Trois ou quatre jeunes filles qui travaillaient au château, lingères ou repasseuses, les servantes de la maison et les filles de la ferme, emportées par la curiosité, avaient fait comme leur compagne. L'une s'était rapprochée, puis Tautre, et toutes enfin n'étaient plus séparées d'Arthur et de ses amis que par l'épaisseur d'une plate-bande.

EDes avaient pris leur part des rires et des applaudissements, mais, attaquées au plus fort de leur jde par les rivaux de Castor, elles eurent à peine le teaçs de fuir l'espace de quelques pas.

— Sauve qui peut et attrape qui court! cria Arthur cpii n*était pas l'un des moins prompts à sauter pardessus les buissons et les bancs.

On laisse à penser dans quel état de colère se trouvait Louis; cette gaieté bruyante, ces rires éclatants, ces violentes explosions de mots vifs et parfois grosâers, cette recherche et ce goût du tapage, tout l'irritait et le blessait. Mais il était chez kii, son p^ avait donné toute liberté à M. Arthur. Louis se contenait.

Quant à Cœhna, elle avait vu trop de scènes pareilles dans les p»arties de campagne auxquelles elle avait assisté, pour s'en émouvoir beaucoup. On peut ajouter qu'elle y jouait son rôle assez volontiers. Castor, le plus enj;reprenant et le plus gai de la bande, l'amusait mémo beaucoup.

Un instant cependant Louis surprit sur le visage da

LOUIS DE PONTBNAY 447

€œlîna une expression de tristesse et de mécontentement. Cette expression, qui répondait à la secrète disposition de son âme, le charma. Il se rapprocha soudain de Cœlina.

— Vous semblez triste, lui dit-il.

— C'est vrai, répondit-elle.

— Ahl je vous comprends! ces jeux, ce tumulte vous d^laisent.

Cœlina secoua la tète.

— Non pas , répondit-elle, je regrette seulement que mes amies ne soient pas ici*

— C'est là ce qui cause votre chagrin?

— N'est-ce pas bien naturel? Si elles étaient au château, elles s'amuseraient avec nous. Vous ne les connaissez pas! elles sont gentilles à croquer. Il y a Anna, la brunisseuse, qui rit toujours, et Juliette qui chante comme un oiseau; et Hortense la blonde... elle vov^ plaira celle-là; elle est aussi sentimentale que vous et cherche, comme elle dit, un cœur pour son cœur; il y a encore Marguerite, la corsetière, qui danse comme une toupie, et Constance, et Caroline, et Louisa et Qotilde, qui n'a pas sa pareille pour les crêpes. Je veux que vous en goûtiez.

— Je ne sais pas trop si j'en aurai jamais l'occasion.

— Rien de plus facile, au contraii'e; nous les inviterons au château.

— Ici?

— Sans doute... Dimanche prochain, si vous vou- ^ lez... Après notre mariage je choisirai un jour par semaine pour les avoir toutes à dtner. Seront-elles

contentes de manger des glaces et de boire du punch, Mathilde surtout qui Tadore !

— Mathilde, encore?... Mon Dieu, Cœlina, combien avez-vous donc d'amies?

— Je ne sais pas, trente ou quarante, mes bonnes amies, s'entend, car autrement j'en ai bien une centaine; rien que dans un atelier, rue Saint-Martin, chez un gros passementier, j'en connais dix-huit... Ces pauvres amies, qu'il me tarde de les revoir!... Je veux que le jour de mes noces elles soient toutes au château.

La conversation fut interrompue par de grands cm. Arthur et Castor appelaient Cœlina à tue-tête.

11 s'agissait d'une partie de colin-maillard, qui venait d'être organisée, et pour laquelle on réclamait le concours de Cœlina.

— Me voilà! répondit la fleuriste.

Et elle quitta Louis en courant.

Tous les amis d'Arthur et leurs compagnes improvisées étaient assis en cercle dans une pièce de gazon; Castor prit leurs noms, les mêla dans une casquette et tira pour savoir auquel d'entre tous% hasard destinerait le bandeau.

Le nom de Cœlina sortit le premier^de la casquette, et Castornoua un mouchoir sur les yeux de la fleuriste.

— Maman Plumet gardera les gages, dit Arthur. Et le jeu commença.

Louisvit poindre avec épouvante l'aurore des jeux nnocents et cette longue série de baisers qui en sont laccompagnement ordinaire. Devant cette nouvelle

épreuve, son courage, déjà chancelant^ céda, et il prit la fuite.

Gomme il suivait une avenue de marronniers, le cœur gros d'ennuis, il rencontra M. de Fontenay. Le marquis vit d'un coup d'oeil ce qui se passait dans l'esprit de Louis.

— Je te cherchais, lui dit-il.

— Moi, mon père ?

— Je dois écrire à mon notaire, et comme il me parait que tu n'as pas changé d'opinion, je vais le prévenir pour qu'il dresse le contrat.

— Quel contrat ?

— Parbleu ! le tien.

— Mon contrat de mariage ?

— Eh ! oui ! Tu me regardes avec des yeux effarés comme si tu arrivais du Congo. Es-tu décidé, oui ou non?

— Certainement... Cœlina a ma parole, i— Alors tu n'as plus qu'à choisir le jour.

— Pourquoi tant de hâte ?

— Afin que tu^sois heureux un peu plus tôt.

On entendit, derrière les charmilles, une bourrasque d'éclats de rire.

— Encore ! dit Louis.

— Ces jeunes gens s'amusent, répondit le marquis.

— Ne pourraient-ils s'amuser sans faire tantde bruitl

— Bah! c'est de leur âge... mais laissons là leurs }€sax et revenons à ton mariage. Que faut-il que j'écrive au notaire?

'— Que vous le préviendrez dans quelques jours, répondit Louis en faisant un effort sur lui-même.

Son père, Ckelina, Arthur, ce qu*il voyait, ce qu*fl entendait, tout augmentait fia secrète disposition à la tristesse ; et le seul coin de son cœur où la colère n'arrivât pas était celui où souriait l'image de Marie.

Louis ne s'était pas trompé, les jeux innocents régnaient en maîtres dans le jardin. On chantait, on dansait, on s'embrassait, et le diable, malgré l'étiquette, n'y perdait rien.

Cependant, vers le soir, et tandis que M. Arthur, Castor et leurs complices se livraient aux apprêts d'un dîner servi en plein air, Cœlina remontait vers le château ; sa gaieté s'était envolée, etinalgré elle la fleuriste soiqnrait. Il lui semblait qi^ quelque chose manquait à son coeur, quelque chose que le bruit, le plaisir, le luxe ne suffisaient pas à remplacer. Elle se souvenait d'une partie de campagne à Meudon, qu'elle avait faite l'année précédente, en automne, et elle se demandait pourquoi elle en était revenue si joyeuse et le cœur léger. Cependant il avait plu, on avait mangé un méchant dîner d'auberge, aucun des amusements qu'on s'était promis n'avait pu être pris.

— Mais il me semble, murmura Cœlina, que Jacques y était.

Et elle soupira.

— Qu'as-tu, ma fille? On dirait que tu es triste! dit à Cœlina le père Plumet, qui la rencontra sur la terrasse du château.

LOUIS M FONTEWiY lU

— Pardine! elle a qu'elle est fatiguée! répondit Mn» Plumet.

— C'est donc la fatîgae qm la fait pleurer !

— Bon ! si elle pleure, c'est que Castor ou un autre lui aura dit quelque bêtise... Tîi saisWen que Cœlina a uncœur de poulet.

— Elle a un cœur de fille et je sais ce qu'a y a d^ dans ! Vois-tu, Cœlina regrette...

— Bon ! voilà que tes idées te reprennent..^ Elle ne regrette rien ! . . . Elle est heureuse comme uneprincesse!

— Alors, je plains les princesses.

M"© Plumet haussa les épaules. Elle ne comprenait pas qu'on s'avisât de plaindre des femmes qui ont le droit de porter des robes de velours, avec des rivières de diamants sur le cou et des couronnes sur la tête; car c'était dans cet appareil de théâtre que M™€ Plumet aimait à se représenter les princesses.

— Cest bon ! c'est bon! dit-elle, laisse là ta fille et vas mettre ton habit... voilà l'heure du dtner qui vient... Si ce n'est pas honteux ! Le beau-père d'un comte en veste I

Cœlina resta seule accoudée sur un vase de fleurs.

— Quelle singulière chose que le bonheur ! murmura^ t-elle ; je ne me suis jamais senti tant de dispositions à pleurer que depuis que je suis heureuse !

Elle essuya une larme qui mouillait le coin de ses yeux.

— Allons, dit-elle doucement, il ne faut plus penser à tout cela... M. Louis m'aime et je dois m'appHquer à îaimer aussi. Pourquoi n*est-ilpas là? Peut-être l'ai-je contrarié en dansant et en sautant comme je l'ai fait avec les amis d'Arthurî II est parti brusquement,.* viae

iSS LEâ RÊTEURS DE PAR19

autre fois j'y prendrai garde... mais aussi pourquoi n*est-il pas resté avec moi?... Jacques ne m'aurait pas quittée, lui! Bon! voilà qu^ je pense encore à Jacques. Est-ce que je le regretterais, comme dit mon père, car j'ai bien compris que c'est de lui qu'il voulait parler ?•.. Ce serait indigne après ce qu'il m*a fait ! Me tromper, moi, qui l'aimais de si bon cœur!... Maintenant, c'est fini. . . ce serait mal à moi d* y penser encore. . , D'ailleurs, je vais épouser M. Louis, j'aurai des équipages, des laquais, un château ; je serai heureuse, comme dit maman... Pauvre mère ! comme si on ne pouvait pas être heureuse sans çaî De quel air elle se promène dans ces grands salons! Est-ce que l'autre jour elle ne vou^ lait pas se faire faire une robe à queue comme elle en voit dans les tableaux!

Cœlina se mit à rire.

— Bon ! je ris à présent ! repritrelle ; tant mieuis, c'est plus gai... Je n'aurais pas voulu m'asseoir à table avec cet air maussade.

Elle releva la tète et fit un pas pour s'en aller. Un homme était devant elle.

— Jacques ! s'écria-t-elle.

— Je vous dérange peut-être, dit l'ouvrier. Je passais, vous avez ri, et c'est ce qui fait que je vous^i vue. Alors je me suis approché malgré moi.

— Vous êtes au château ! Mais comment se fait-il..

— Oh! c'est fort simple. M. le marquis avait besoin d'ouvriers pour des réparations ; il a écrit à son tapis^ sier, chez lequel le hasard a fait que je suis entré de-

puis deux ou trois jours, et celui-ci m'a envoyé au château pour y diriger les travaux.

L'ombre du soir aidait Cœlina à cacher son trouble ; mais le cœur lui battait bien fort et elle n'osait pas rearder Jacques.

— Vous paraissez heureuse, reprit-il, et je ne vourais pas troubler votre bonheur; cependant j'ai une

grâce à vous demander...

— A moi ?

— Oui, mademoiselle, j'ai bien des choses à vous di-'v.... Peut-être me serais-je tu, quoique vous m'ayez accusé injustement, mais puisque je vous rencontre, mon cœur me pousse à vous parler.

— Mais je ne puis...

— Oh! de grâce, ne me refusez pas!... Cest peutêtre la dernière fois que je vous vois, et il me serait bien dur de penser que vous emportez une mauvaise opinion de moi.

— Si vous avez à vous justifier, que ne le faisiezvous quand vous étiez chez mon père?

Cœlina discutait, donc elle cédait; Jacques le comprit.

-7- Je ne le pouvais pas alors, reprit-il; à présent, je suis libre. Ne croyez pas que je veuille vous détourner de vos projets. S'ils assurent votre bonheur, ai-je le droit de me plaindre? mais, je vous en prie, accor^ dez-moi un entretien, le seul, le dernier que nous aurons ensemble!

Cœlina hésitait; non pas qu'elle ne désirât, autant peut-être que Jacques lui-même, cet entretien qu'il de-

mandait avec tant d'instance, mais elle craignait d*ètre surprise, et ne savait à quoi se décida.

— Eh bien! mademoiselle, 70U6 ne tépomiez pas? reprit Jacques.

— Mon Dieu! ce que vous me demandez est lais& difficUe! dit-elle.

En ce moment, un troisième personnaige intervint; c'était M™e Plumet qui cherchait sa fille. Elle était dans toute la splendeur d'une toilette du soir, un éventail à la main.

— Tiens! dit-elle en reconnaissant T^Hiviier, c'est Jacques! Bonsoir, Jacques^

— Bonsoir, maman Plumet!

— Maman!... Il me semble que vous pourriez dire Mme Plumet! Est-ce que madame vous éoopcherait la langue, par hasard?

— C'est bon! on vous dira madame, et jgros comme les bras?

— Très-bien! mon garçon! très-bien! on te pardonne, continua M"»« Plumet en s' éventant, tu as donc de l'ouvrage au château?... Tant mieux... je te recommanderai à M. le marquis.

— Ma mère!.,, dit doucement Gœlina.

^ — Certainement.... ^t puis tu aurasma pratiqius. C'est toi, mon garçon, qui arrangeras le mobilier de ma fille.*. tu.8oigneras ça, par exemple^ et tout en acajou.

— Comptez-y, et s'il y manque qudques coups de marteau, fiez-vous à moi.

— Seulement, à présent que je suis une grande dame, je-ne pourrai plus te voir comme autrefois... Si tu^à

LOUIS DE rOFTENÀT IN

me parler, tu me feras demander dans le corridor.,, j'irai... je te le promets.

— Quoi ! vous aurez cette bonté !

— Tu sais, j'ai toujours eu bon cœur, moi; mais à condition que tu feras comme si tu ne me connaissais pas.

— Hein!

— Tu n'as pas les manières comme il faut; et si tu me rencontres, tu ne me salueras pas.

— Pardine'I s^écria Jacques, on ne vous saluera pas, vk demain, ni jamais.

— Tiens! il se fâche.

— Jacques ! . . . murmura Cœlina.

— Laisse-le, ma fille, un faraud qui veut faire son monsieur, des gens de rienî

Jacques prit son chapeau et salua Cœliua

— Adieu, mademoiselle, dit-il, je pourrais oublier que Mme Plumet est votre mère, et j'aurais tort...

Mais Cœlina passant rapidement devant sa mère, dit tout bas à Jacques :

— Demain, ^ mitfi, dans le salon bleu.

Jacques tressaillit et CœBna disparut en courant. Quant à M"* Plumet, elle traversa la terrasse majestueusement.

— Voilà bien les ouvriers! dit-elle en grommelant; on veut leur faire du bien, et ça n'a pas pour un soude reconnaissance. Cest dégoûtant!

Comme elle montait le perron, elle entendit la voix d'Arthur.

— Holà! maraud! qu'on serve te dîner! disait le gamin.

vu LES REVEURS DE PARIS

M"n« Plumet s'arrêta émerveillée.

— Quel gentilhomme! murmura-t-elle*

VICE VEnSA

Le lendemain, dès onze heures, Jacques était dans le salon bleu. Pour mieux écarter les soupçons, il décrocha les rideaux d'une fenêtre autour de laquelle il planta force clous, aidant ce travail de fantaisie d'une chanson dont il improvisait à la fois et les paroles et la musique.

Midi sonna et Cœlina ne parut pas.

— Si elle allait ne pas venir! murmura Jacques.

il tendit l'oreille pour écouter si on ne marchait pas dans la pièce voisine.

— Après ça, reprit-il, cette pendule avance peutêtre.

11 tira sa montre, elle marquait midi et quart.

— Non, il est impossible qu'elle ait voulu se moquer de moi! ajouta-t-il.

Il reprit d'autres clous et en planta une douzaine.

— Je ne puis cependant pas faire de ce mur une pelotte, reprit-il en regardant son ouvrage.

Mais au même instant une porte s'ouvrit et CœliDa parut.

Jacques, qui s'apprêtait à parler, ne trouva pas un mot et resta muet sur son échelle , son marteau à la main.

Cœlina, non moins troublée que lui, gardait le silence, les yeux baissés.

L'ouvrier la regarda un peu de côté ; Cœlina s'était parée pour ce rendez-vous ; il soupira.

— Je voudrais la trouver laide, dit-il, et elle ne m'a jamais paru si jolie !

Jacques, exaspéré, jeta violemment son marteau par terre.

— Ah ! fit Cœlina.

Jacques sauta en bas de son échelle.

— Je vous ai fait peur, mademoiselle î dit-il d'un air troublé.

^— Un peu, répondit Cœlina.

— Ce n'est pas mon intention, au contraire. Si je pouvais même, ce n'est pas ce sentiment que je vous inspirerais.

Cœlina, émue, détourna la tête.

— Vous voyez, monsieur Jacques, dit-elle, que je suis venue.

— Monsieur !... Vous m'appelez monsieur ! J'ai donc une tournure de monsieur, à présent?... Ah! mademoiselle !

— Dame! comment faut-il que je vous appelle? Tout n'est-il pas fini entre nous?

— Tout?

— Sans doute, et ce n'est pas ma faute l

— Oh ! si vous aviez voulu !

— Ce que vous dites-là n'est pas juste, monsieur Jacques... je n'ai jamais rien eu de caché pour vous, moi.

168 LES RfiTEUKS DE PARIS

—-Vous ayez raison, et ce n*est pas pour vous adresser des reproches que je suis venu ici...

— Je le pense bien.

— J'y suis venu pour me justifier... je puis vow perdre, mais je ne veux pas que vous ayez de moi Tidée que je suis un malhonnête homme.

— Je ne demande pas mieux !

— Il vous souvient sans doute de ce qu'Arthur vom a dit le jour où j*ai dû renoncer à vous?

— Que trop !

— CétaU la vérité.

— Vous l'avouez donc !

— C'était vrai, mais ce n'était pas la vérité vraîe^ comme on dit aujourd'hui.

— Que voulez-vous dire ?

— Vous allez voir. Vous savez, mademoiselle, que j'ai une sœur.

— Oui, Mil® Louise, qu'on dit si jolie I

— Je crds bien I Elle a tout votre air.

— Ah!

— Or, il faut vous dire qu'au pays où elle est retournée âei»2is quelques mo^, die ne manquait pas d'amoureux ; c'était à qui, le dimanche, danserait avec elle. Parmi ceux qui la courtisaient le plus, il y avait le fils d'un riche meuniar des environs, un garçon de bonne mine, grand et bien fait.

— Un garçcm toat fait pour devemr mi mari.

— Malheureusement ma soeur se mit à l'-aimer uâ peu trop, et, un beau jour, ma tante m'écrivit pour in*

LOUIS DE FONTENÂT 1S9

dire que ma pauvre Louise avait été séduite par le meunier.

— Ah ! mon Dieu 1

— Quand j'appris ce malheur, je partis sans rien dire à personne et j'arrivai au pays. Ma petite sœur se jeta dans mes bras en pleurant. Je ne la grondai pas, eUe était bien trop malheui«usei«^ scm séducteur l'avait abandonnée.

— Oh! le misérable!

— Ma première pensée fut d'emmener ma sœur à Paris. Vous comprenez qu'elle ne pouvait pas rester au

— Quoi! partir eans voir le meunier!

— Oh ! que non l Tout bien arrangé pour le départ, f allai trouver le jeune homme... il travaillait citez «on père. Quand il entendit mon nom il devint tout pâle. Nous entrâmes l'un et l'autre dans un petit jardin : t Tenez, lui dis-je, si vous avez un peu de cœur, y ous ne laisserez pas dans le désespoir une pauvre fiUe qui vous aime et que vous avez rendue mère. i> Jene sais pas ce que j'avais dans la voix et dans le visage, mais ce jeune homme me prit la main. « Je me suis mal conduit, me dit-il, mais laissez-moi faire, je vais trouver mon père et lui demander son cons^tem^at. — Et s'il refuse? — Oh! alors, reprend le jeune honune, je m'en passerai; j'ai fait le mal, je dois le réparer. Je vous demande seulement dix jours pour :1e décider, »

— Et vous? demanda Cœlina avec émotion.

— Moi, je serrai la main du meunier. « Vous parlez coimne un brave garçon, lui dis-je; faites comme vous

dites et nous serons frères. » Le lendemain, je pris ma sœur et nous partions pour Paris. Il y avait à la Chapelle-Saint-Denis une bonne vieille femme que je connaissais. J'y conduisais Louise, et c'est en arrivant que votre cousin m'a vu.

— Mais, pourquoi ne pas parler ?

— Eh! le pouvais-je! Rien n'était fini encore; si le fils du meunier avait manqué à sa parole, j'aurais fait un malheur... On ne dit ces choses-là que lorsque tout est arrangé !

— C'est vrai. Et à présent?

— Oh ! à présent, Louise est mariée avec son meunier et heureuse! il faut voir! Le père, qui est un peu sévère, mais juste dans le fond, l'aime comme la pru- Delle de ses yeux. C'est la reine du moulin.

Cœlina, malgré elle, prit les mains de Jacques et les serra.

— Vous savez tout maintenant, reprit le tapisâer, je mns un honnête homme, et vous auriez dû penser que je ne vous tromperais jamais.

— Jacques, mon ami ! s'écria la fleuriste avec une émotion qu'elle ne cherchait plus à dissimuler.

— Oui, votre ami, votre meilleur ami, reprit Jacques en essuyant une larme qui coulait de ses yeux... Mais enfin, c'est fini; il n'y aura que moi de malheureux.

Cœlina lui pressa les mains dans les siennes sans répondre.

— Ma résignation vous surprend peut-être, continua rouvrier d'une voix caressante. Oh ! je n'ai pas tou-

LOUIS DE FONTENAIf J61

jours été aussi calme... Si je vous avais rencontrée lorsque j'ai appris votre prochain mariage, je ne sais pas ce que j'aurais fait; mais, grâce à Dieu! j'ai eu le temps de réfléchir; et j'en suis arrivé à me prouver que tout était pour le mieux. 11 m'a fallu bien des efforts pour cela, mais enfin j'y suis parvenu.

Cœlina baissa la tète et regarda le tapissier d'un air étonné.

— Vous allez me comprendre, reprit-il ; je ne vous aime pas comme un égoïste, je vous aime pour vous. Que seriez-vous devenue avec moi ? J'aime le travail, c'est vrai, et il n'est rien que je n'eusse fait pour vous rendre heureuse ; mais ce ne sont pas les chômages qui manquent... Peut-être auriez-vous eu de mauvais jours à passer. Avec M. Louis, M. le comte, comme on dit, vous ne connaîtrez jamais ni la gène, ni les soucis. C'est un brave et digne garçon... Vous serez riche, heureuse, enviée... Et le spectacle de votre bonheur sera pour moi une consolation... Vous me permettrez bien de vous voir quelquefois, n'est-ce pas, mademoiselle?

— Jacques! s'écria Cœlina qui sentait les larmes la gagner.

Le tapissier détourna la tête pour ne pas laisser voir qu'il pleurait, et tous deux, sans oser se regarder, restèrent un instant silencieux.

Jacques fit quelques pas dans la chambre pour étouffer son émotion, et revint auprès de Cœlina.

— Un Sernier mot, et j'ai fini, dit-il : il est d'usage.

quand on se sépare, de se rendre mutuellement les objets qu'on s'est donnés.

— Quoi? vous les avez apportés?

— Us sont là, dans mon sac, avec mes outils, tout ce que j'ai de plus précieux. Ah ! pas un ne manque, allezl c'étaitmafortune... Tenez: voilà le bouquet de violettes que vous m'avez donné au bal de Romainville. Il sent encore bon. Vous aviez une robe blanche et vous avez porté ce petit bouquet sur votre cœur tout un soir.

— C'est vrai !

— Et ce ruban que vous aviez au cou le jour de votre £ète, vous me l'aviez refusé tout le long de la journée, et le lendemain, en me réveillant, je le trouvai attaché à ma veste avec une épingle... c'est vous qui l'aviez mis... Tenez, l'épingle y est encore! Pauvre ruban! je ne l'embrasserai plus !

— Je ne vous oblige pas à me le rendre!

— Non ! non! si je le gardais, il me rappellerait m bonheur qui n'est plus pour moi! J'ai fait bien des bêtises, mais le soir, quand je rentrais dans madiaml»re, je le trouvais, et il me donnait du courage..* ce ruban c'était ma chaîne à moi ?

— Pourquoi Tai-je rompue! murmura la fleuriste, mais si bas que Jacques ne l'ei^ndit pas.

— Voilà encore ce petit livre que vous aviez gagnée la foire de Saint-Cloud, continua l'ouvrier* On y voit des images coloriées qui représentent les quatre parties du monde. L'Amérique vous ressemble un peu, et j'aimais à la regarder à cause d'un joli enfant qu'elle

LOUIS DE FONTSNAT 103

tient sur ses genoux. Ça me donnait toutes sortes d*idées qui me faisaient pleurer de joie. Tenez, mademoiselle, r^renez l'Amérique.

Comme Xaccpies présentait le petit Kvre à GcBlint, M™e Plumet entra au bras du marquis, supeii», heureuse, triomphante.

Marcher au bras d*un vrai marquis! M"»« Plumet n'avait rien rêvé de plus beau depuis les jours lointains de son enfance,

A la vue des deux jeunes gens, elle ne put retenir une exdamation de dépit.

— Tiens ! dit-elle, encore Jacques?

Jacques fraf^ du pied et ferma vivement le sac aax souvenirs.

— Ah ! vous connaissez M. Oiquot? demanda le marquis avec bonhomie.

— Oh ! un peu...

— Un peu beaucoup ! comme dit le prov^be, reprit Jacques... Mais alors i^ms habitions ensemble le faubcHirg Saint-Denis.Onserencontraitie matin sur le trottoir et on jasait... Que de fois n*ai-}e pas porté à votre cinquième étage vos trois sous de lait et votre pain de quatre livres, hein, maman Plumet?

M»" Plumet était hérissée comme un chardon; elle était rouge de plaisir en entrant; à présent elle était pourpre de colère.

— Oh ! grOTamelait-elle entre ses daits, ces goas du peuple n'ont pas le moindre tact !

— Et le jour que vous achetiez vostagots^Thivardep-

nier, vous rappelez-vous quelle promenade nous avons faite sous mon parapuie?... Nous n* avions pas entre nous deux les six sous qiril fallait pour Tomnibus, continua Jacques, qui avait sur le cœur les grands airs de M«« Plumet.

Mme Plumet écumait, mais elle n'osait pas quitter V bras du marquis.

— Alors, dit M. de Fontenay, si vous êtes d'aussi vieilles connaissances, M. Cliquot me fera bien le plaisir de rester ce soir au château ? Je réunis quelques personnes, et il est juste que les amis de M™« Plumet y soient.

Si M™« Plumet avait tenu Jacques dans un coin, elle lui aurait arraché les yeux.

— Comment donc ! s'empressa de répondre l'ouvrier, c'est beaucoup d'honneur que me fait monsieur le marquis, et je resterai, certainement.

Toutes les idées de M™« Plumet étaient bouleversées; elle ne comprenait pas comment un homme qui pouvait avoir des vicomtes et des ducs chez lui, avait assez peu de goût pour inviter des tapissiers.

— Mais, dit-elle timidement, peut-être Jacques a-l-il de l'ouvrage ?

— Il n'y a pas d'ouvrage qui tienne ! Diable ! on n'a pas tous les jours de pareille aubaine ! répliqua Jacques.

M™« Plumet courba la tête; elle se sentait vaincue. Cette réunion, pour laquelle M. de Fontenay venait d'inviter Jacques, avait été préparée depuis deux ou

trois jours par le marquis, à Tinsu de Louis. Lorsque celui-ci apprit qu'une petite fête allait le jour même attirer au château ses anciens amis du boulevard, il s'effraya sérieusement.

•-- Quoi ! tous mes amis? dit-il à son père.

— Les plus intimes... Les deux fils de M. de GarofFé, entre autres.

— Ah ! mon Dieu ! s* écria Louis, qui connaissait leur goût pour la raillerie.

— Si ton cousin Arthur avait la bonne pensée de nous amener quelques-uns de ses bons amis, M. Castor et deux ou trois autres, par exemple, la partie serait complète.

— Mais, mon père, ce projet de fête vous est venu bien brusquement?

— Je m'y suis décidé il y a deux ou trois jours; je ne t'en avais donc pas parlé î

^- Jamais.

— C'est un oubli.

— Et pourquoi cette fête?

— Oh ! d'abord il ne faut pas prendre ce mot pompeux dans sa signification officielle. Il n'y aura ni mât de cocagne, ni pantomimes, ni orchestres militaires, ni feux d'artifice; la fête se composera tout uniment d'un dtner et d'un petit bal après...

— Ah! on dansera?

— Si nos voisines nous viennent voir, certainement, n est temps, ce me semble, que je présente ta nouvelle amUIe à nos amis.

lee LES RËVEI3RS DE PARIS

Louis pensa avec terreur aux bonnets extravagant» de M"^ Plumet, à ses exdamations imitées de la scène moderne, surtout aux excentricités, aux insolences de M. Arthur.

Le marquis fit semblant de ne pas remarquer Tacca- Dlement de soa fils.

— On fera un peu de musique, ajouta-t-il négligera- Boent; Marie chantera et tu l'accompagneras au piano.

Louis baissa la tète comme une victime.

M. de Garoffé, fidèle à sa promesse, arriva avec ses deux fils.

— L*amadou est sur la pierre, lui dit M. deFontenay tout bas; Marie auprès de Louis et Jacques auprès de Gcelioa ; il ne s'agit plus que de battre le briquet.

— Et qui le battra? demanda le vieux capitaine.

— Le hasard.

— Mais si le hasard ne se présente pas ?

— Je le ferai naître.

M"»« Plumet, on le pense bien, avait mis pour la circonstance tout ce qu'elle avait trouvé de plus beau dans sa garde-robe : robe de soie gorge de pigeon, bonnet flamboyant, ceinture éclatante; elle marchait comme un cortège. Mais son bonheur avait une épine, et cette épine s'appelait lacques.

Quant à M. Plumet, il ne voyait dans cette, fête que la nécessité où elle le mettait d'abandonner ses chers outils et de passer un certain habit noir tout battant neuf, que sa femme lui avait fait foire et dans lequel il était au supplice.

LOUIS DE FOMTEKAT 167

Arthur avait disparu. Isidore, interrogé sur la cause de cette absence, répondit que M. Arthur était parti depuis le matin. Ce départ diminua de moitié les inquié* tudes de Louis.

«—Ah! disait-dl en scHipirant, pourquoi W^^ Plumet n'a-t-elle pas la migraine ! La migraine ne fait rien à propo si

Cœlina était un peu triste malgré ses fraîches couleurs, triste surtout quand elle rencontrait les yeux de Jacques.

Les amis de M. de Fontenay s'empressèrent autour de Louis quand il entra au salon, un peu plus tard qu*il n'aurait dû et un peu embarrassé aussi.

— Voilà bien longtemps que je ne vous ai vus, leur dit-il, des circonstances imprévues sont mon excuse...

— On les connaît tes circonstances, répondit un des fils de M. de Garoffé en rinterrcwnpant ; elles ont dixsept ou dix-huit ans. Crois-tu que le bruit de tes escapades ne soit pas arrivé jusqu'au boulevard ? Peste l mon cher, tu as ressuscité Téglogue avec la bergère et le bosquet de rigueur ! C'est beau !

— Il est de fait qu'une idylle en plein dix-neuvième siècle, c'est tout à fait neuf. As-tu pris un brevet d'invention? dit l'autre fils en riant.

— On a parlé de mariage, je crois, reprit l'aîné qui s'appelait Paul. C'est le dénoûment prosaifque de ces sortes de poésies. La fiancée n'est-elle pas cette diarmante jeune personne qui caresse les touches du piano d'une main plus blanche que l'ivoire î

— Non, celle-là c'est ma cousine.

— Rien que ta cousine, tant pis! Mais l'autre, où donc est-elle ? *"

— Lk-bas près de la porte, en robe rose.

— Celle qui parle à ce bonhomme logé dans un habit noir d'une forme inconnue?

— C'est son père.

— Et comment l'appelles-tu, ce père?

— M. Plumet.

— Quel nom ! mais la femme doit s'appeler M"" Panache ! murmura l'un.

— Et la fille, M»e Pompon! ajouta l'autre.

— Eh bien ! je parie que M™« Panache doit être cette aimable personne qui croque là-bas son quatrième gâteau.

— Cette dame enluminée comme un paravent?

— Tout juste. Je vais le demander à Louis.

La question faite, Louis répondit que Paul ne s'était pas trompé.

— Mais l'erreur était impossible! répliqua Paul; Mme Panache, pardon, je me trompe, M"»* Plumet, est de ces femmes qu'on reconnaît toujours sans les avoir jamais vues. ^

— Il est certain, dit un troisième, qu'elle porte des couleurs qui n'habitent que les climats du faubourg Saint-Denis.

— C'estunebelle-mèred'occasion,poursuivitun autre*

— On en trouve comme ça au Temple, diez les mar* chands d'habits.

— Comprenez-vous rien à l'histoire naturelle, reprit Paul : mariez-moi cet habit noir avec ce bonnet jonquille, et vous aurez cette robe rose.

— C'est qu'elle n'est vraiment pas mal; un petit air éveillé, avec des yeux vifs et doux qui disent tout ce qu'ils veulent.

— Un peu plus même, ajouta Paul, qui venait de surprendre au vol un regard jeté sur Jacques.

Louis qui s'était écarté de ce groupe de railleurs ne les entendait pas, mais voyait leurs rires. Ce qu'il souffrait ne peut pas s'exprimer.

Marie passa près de lui et lui pressa la main doucement.

— Mon ami, du courage, lui dit-elle, ne serai-je pas toujours près de vous?

Louis regarda Marie,

— Ah! malheureux! dit-il, qu'ai-je fait?

Comme ils se sépaiaient. M™» Plumet poussa Louis du coude.

— Hé ! mon gendre, dit-elle, vous avez un drôle d'air!

— Mais taisez-vôus donc, répondit Louis que la vue d6%rubans jonquille de M™®*Plumet exaspérait; dans le monde on ne parle pas!

— Faut donc mettre sa langue dans sa poche, pour lui plaire à ce monde!... merci, c'est commovie!

Louis s'éloigna brusquement.

Pendant que sa femme allait et venait comme une comète, M. Plumet causait dans un coin avec Jacques.

— Qu'en dis-tu, mon ami? lui disait-il, — car à pré-

170 LES RÊVEURS DE PilRIS

sent qiie tu f es expliqué avec ma fille, je puis bien te donner ce nom, — il m© semble qu'entre nous nous sommes plus gais.

— C'est possible, père Plumet, mais ce que je sais, c'est que si j'étais à la place de M. Louis, je n'aurais pas cette figure. Voyez quel air triste!

M. Plumet haussa les épaules.

— Je n'y comprends plus rien, reprit-il, c'est une idée qu'a eue M. le marquis et à laquelle il tient; et cependant il a du bon sens, cet bomme-là!

M"'*' Plumet, repoussée par Louis, se rabattit du c^ du marquis.

— Si nous dansions un peu, hein? lui dit^Ue.

— Dansons, ma chère madame Plumet,

— C'est ça, il n'y a rien de tel qu'un petit air de danse pour vous mettre en appétit avant le dîner!

Quelqu'un s'assit au pianp et préluda,

Jacques se leva vivement et ^'approcha de Cœlina.

— Voulez-vous, mademoiselle, danser avec meiî «Bt-il.

Co^na chercha Louis des yeux; il parlait avec Marie.

— Volontiers, dit-elle, en tendant sa main à l'ouvrier.

Sans penser à Cœlina, Louis prit celle de sa cousine, qui l'accepta pour cavalier.

Paul deGaroffé salua gravement M*"* Plumet, et dans l'attitude d'un ambassadeur qui 3'adresserait à une princesse de sang royal ;

— Madame Plumet voudta-nt-elle me faire l'hcmneur de m'accorder cette preiçjyère contredanse î dit-U.

LOUIS DE FONTENÀY 171

— Ah! je le crois bien! répondit-elle

•*- Comment I tu danses à ton âge ! s*écria le père Jér6me.

— A ton âge ! répéta M™© Plumet; comme il est poli! dirait-on pas que j'ai Fâge de TObélisque?... Qaarante-deux ans, viennent les artichauts !

— Hum! murmura le père Jérôme, il y a longtemps qu'ils sont venus, ces artichauts-là!

Tout à coup, la porte du salon s'ouvrit avec fracas, et Arthur parut.

L'aimable Arthur était gris. Ses camarades, reconnaissants des plaisirs qu'il leur avait procurés la veille, Tavaient invité k déjeuner, et dans les épanchements de l'amitié il n'avait pas pu s'empêcher de boire un peu trop et un peu trop souvent.

— Tiens! tiens ! dit Arthur en s'arrêtant sur le seuil; on ne m'a pas attendu pour ouvrir le bal! on danse sans moi ! Le procédé me parait mesquin! mais c'est égal, je vais vous faire voir que les gens de ma sorte savent aussi astiquer le parquet ! ^

Arthur passa les pouces dans les encoignures de son gilet et se mit en position de danser.

Mais dès le premier pas il chancela.

— Ohé! le plancher glisse ! s'écria-t-il.

i Jacques s'élança et le retint.

) Le gamin le regarda et partit d'im éclat de rire.

— Jacques... l'ami Jacques ici, dit-il; ah! c'est bien,. tante Plumet, d'avoir fait inviter M. Cliquet.

— Bon ! il tombe bien! murmura M™« Plumet.

— Et vous, monsieur Louis, mon cher cousin, ce que vous faites là est d*un grand cœur ! Danser devant un rival, et lui céder votre fiancée, c'est beau, c'est antique ! reprit Arthur.

Mme Plumet, épouvantée du tour que prenaient les confidences, s'épuisait à lui faire des signes auxquels le gamin s'obstinait à ne pas prêter la moindre attention.

— Mais tais-toi donc ! lui dit-elle à demi-voix.

— Que je me taise, et pourquoi? Vous avez beau secouer votre bonnet qu'on dirait peint comme un perroquet, vous ne m'empêcherez pas de faire l'éloge de mon cousin... Car enfin tout le monde sait ça... mon ami Jacques a fait la cour à ma cousine, qui l'aimait aussi.

— Ah ! elle l'aimait aussi ? dit Paul.

— Tiens ! vous n'allez donc jamais à Romainville, vous, ni à l'île Saint-Denis, vous, ni au bal de Gythère, vous?

— Ma foi, non! répondit Paul.

— Ah ça ! mèn cher, où diable allez-vous donc? Enfin, n'importe ; si vous ne savez rien de cette histoire, les bosquets et les goujons en savent quelque chose! En ont-ils cueilli de ces lilas, en ont-ils mangé de ces fritures ! Et ils roucoulaient, qu'on les aurait pris pour des tourterelles; des amoureux à perpétuité, quoi! Mais voilà qu'un beau jour ça s'est cassé... Qu'est-ce qui ne casse pas !

Et pour joindre l'exemple au précepte, M. Arthur rompit un petit jonc qu'il tenait à la main.

LOUIS DR PONTENÂY 173

— Bon ! voilà mon stick en morceaux, reprit-il.

— Donc, continua-t-il avec cette ténacité qui caractérise rivresse, Jacques et Cœlîna étaient comme Estelle et Némorin, il n'y manquait que la houlette ; mais on avait les mirlitofls. Te souviens-tu, Cœlina, du jour où vous dansiez à la fête des Loges, comme il t'embrassa à la barbe de ce hussard qui faisait le beau ! Le hussard bleu en devint jaune... Sapristi! ce souvenir m^égaie, moi, et il faut que je t'embrasse, ma cousine, et vous aussi, mademoiselle Marie!

Aithur, en trébuchant, s'élança vers les deux Jeunes fines.

Mais Tune se cacha dans les bras de Louis, etl'autre dans ceux de Jacques.

— Jacques ! s'écria Cœlina.

— Louis! s'écria Marie.

Leurs cœurs avaient parlé à la fois.

Au moment où le père Jérôme, qui avait eu grand'peine jusqu'alors à contenir sa colère, jetait Arthur sur un sofa à l'autre bout de la chambre, Isidore annonçait le notaire du marquis.

— Approchez, mon cher monsieur Desmarets, dit le marquis; vous venez à propos pour dresserdeux contrats,

— Ce sera bientôt fait, répondit le notaire; j'ai, d'après vos ordres, préparé les deux actes, il n'y manque rien que les noms.

— Et c'est moi qui vais vous les donner, dit M. Plumet, résolument; mettez sur l'un le comte Louis de Fontenay et M"* Marie de Qiaumont, et siu: l'autre.

Jacques Cli<{uot, ouvrier tapissier, et Cœlina Plumett fleuriste. Voilà!

Les quatre jeunes gens tressaillirent.

— Mais, mon pauvre homme, tu te trompes, la langue t'a tourné, bien sûrl s'écria M"** Plumet.

— Paix! reprit inq;)érieusement Jérôme. Il y a assez longtemps que je me contiens; cette fois je dirai tout. Croyez-v^us donc que j'aie des yeiœ pour ne pas voir et un cœur pour ne pas sentir? On peut ne rien sa* voir, mais on est père et cëa suffit! JMU le marquis est un brave homme, cpie je req)ecterai toute ma vie; mais entre nous, je ne sais quelle idée il a eue de nous faire venir au château. Nous n'y sommes pas à notre place. Si le bon Dieu ne nous avait pas envoyé M^^e Marie et Jacques, savez- vous ce qui serait arrivé? Je vais vous le dire, moi. Ma fille aurait épousé M. Louis, qui aurait certainement tenu sa parole, parce qu'on peut être étourdi et homme de cœur tout ensemble; puis le mariage accompli, nos deux jeunes gens auraient fait le plus mauvais ménage de Paris, et ce n'est pas peu dire. • Tout en rabotant mes planches, j'ai fait plus d'une réflexion... J'enrageais à part moi, de voir l'aveuglement de M. le marquis et la folie dans laquelle sa complaisance allait nous entraîner tous. Dieu merci! nous pouvons nous en tirer^ tirons-nous-en!

Jérôme fit quelques pas et tendit sa main à M. de Fontenay.

— Sans rancune, monsieur le marquis, dit-il. Laissons l'eau suivre la pente et la fleuriste allar vers le tapissier. Vous avez entendu les deux cvis de ces enfants; oe

LOUIS DE FONTENÀT 175

cri-là en dit plus que les meilleurs raisonnements. Ma fille aime Jacques^ Mii« Marie aime son cousin, et c'est tout naturel. Vous vouliez une épreuve^ elle est faite. Donc, monsieur le notaire, écrivez.

Le marquis prit la main que lui tendait Jérôme.

— Vous ^s un brave iKanme et d'un rare bon sens^ lui ditp-il.

— Mais si vous trouvez que j'ai si grandement raison, pourquoi diable ne parliez-vous pas plus tôt?

— Et si j'avais parlé, mon fils ne m'aurait pas cru; je l'ai laissé faire, il a senti par lui-même qu'il se trompait. Voilà tout le secret.

Les quatre jeunes gens se regardèrent du coin de l'œU. . Louis fut le premier qui fit un pas.

— Mademoiselle, dit-il à Cœlina, je vois bien que votre père a mieux jugé nos cœurs que nous-mêmes; vous avez un bon mari, voulez-vous de moi pour frèreî

— Oh! comme cela, je vous aimerai de tout mon cœur et sans effort, dit-elle joyeusement.

— Moi, dit Marie en l'embrassant, j'ai bien le droit de doter mon amie.

— Oh! fit Jacques.

— Ceci, monsieur, ne vous regarde pas... C'est mon iadeau de noces, reprit-elle en souriant, et j'y tiens!

— Eh bien! j'accepte comme ça, dit gaiement Cœlina,. mais^en retour c'est moi qui vous ferai toutes vos fleurs,, et si vous en prenez ailleurs, nous nous brouillerons^

Cette scène avait complètement dégrisé M. Arthur. Il regardait sa tante d'un air consterné.

— Faîtes donc des pièces, nouez Tintrigue, préparez les dénoûments avec Thabileté d'un maître, précipitez l'action, dit-il avec accablement, et quand vous rêvez un triomphe, c'est une chute qui vous attend! désillusion !

— C'est que tu ne sais pas ton métier, lui dit le père Plumet en riant : un bon auteur ne cherche jamais à faire marcher ensemble les chiens et les chats.

FIN DB LOUIS DB FONTBfTAT

FABIEN DE SEBNY

Parmi les Jeunes gens qui fréquentaient journellement le boulevard des Italiens, en 182..., Fabien, de Serny était bien certainement Fun de ceux qu'on y voyait le plus souvent. La plupart des habitués de cette promenade où se réunissent les désœuvrés de Paris étaient presque toujours tentés de le saluer quand ils le rencontraient, ce qui arrivait trois ou quatre fois par jour. Une sorte de camaraderie relie tous ces oisifs, parmi lesquels un bon nombre coudoie cette tribu vagabonde qu'un fameux romancier appelle, dans son langage pittoresque, la Bohême de Paris. Quelques-uns ont dévoré leur patrimoine; plusieurs n'ont -jamais rien possédé; cependant tous dînent chaque jour, soupent souvent, et dorment quelque part, chez eux ou ailleurs. Ils ne font rien ou pas grand chose ; leur grande affaire est de se

promener, venant on ne sait d'où, pour aller au diable» si le diable en veut.

Ce n'est pas qu'au milieu de ces condottieri de la bourgeoisie modoma» On ne trouve de bons jeunes gens fort honnêtes; mais, à vrai dire, ils ne sont pas en majorité dans cette Bohême, qui perdrait de son originalité, si elle perdait de sa douteuse vertu. Fabien de Semy avait, parmi ce monde-là, un bon nombre de camarades auxquels il touchait dans la main. Cependant il eût été fort en peine de dire conmient il les avait connus; mais Paris est bien certainement la ville où on s'enquiert le moins de ces choses-là, ce qui est sans doute cause du laisser-aller que chacun apporte dans ses relations.

Régulièrement, quel que fût le temps ou la saison, Fabien se promenait, sur le boulevard s'il faisait beau^ dans le passage de l'Opéra s'il pleuvait, de deux à six heures de Taprès-nridi, et fort communément le soir jusqu'à minuit. Il ne se rendait pas bien compte du motif qui le retenait en cl^ endr(Ht, mais il trouvait un sin^ gulier plaisir à mener une vie qui ne pouvait le conduire à rien. On le rencontrait, les mains cachées au fond des poches d'un pantalon à la cosaque, fumant un cigare le plus gravement du monde, allant et venant comme im philosophe qui médite ou comme ua gourmet qui digère. Il y avait d^à quelques années que soû père et sa mère étaient morts, le rendant maitre, pour tout biai, de six mille livres de rwite dont il vivait. Avec cette somme, quand on ne travaille pis, lorsque surtout on aie goût des choses élégantes, on ne réussit pas toujours à gagner

FABIEN DE SERNY 179

convenablement le bout de Tannée ; aussi Fabien, qui tfavait jamais su additionner, se serait-il trouvé souvent embarrassé s'il n'avait eu, dans le faubourg Saint- Germain, un honnête homme d'oncle qui accourait au moment des crises et soldait,les déficits avec un dévouement dont le jeune homme lui tenait compte dans son cœur.

Cet oncle, pair de France de la monarchie de Juillet, ennuyé qu'il était de vivre seul dans son hôtel de la rue de Varennes, avaiit fort souvent pressé M. de Semy de venir demeurer avec lui; mais Fabien, qui ne pouvait se résoudre à passer les ponts, s'y était toujours refusé sous mille prétextes. Le bonhomme, déjà vieux et très-riche, était fort en peine de manger ses revenus, qui s'accumulaient chez son notaire, et passait ses Jours, pour tuer le temps, à courir chez les ministres fil connaissait mieux que les garçons de bureau tous les couloirs de tous les ministères et interpellait les huissiers par leurs noms, ce qui lui donnait raie sorte d'autorité aux yeux des solliciteurs vulgaires. A ce métier-là il avait gagné une certaine influence où l'habitude qu'on avait de le voir entrait pour une bonne moitié : son titre faisait le reste. M. de Villaines aurait bien désiré se servir de cette influence en faveur de son neveu, qu'il voulait pousser dans une carrière administrative ou politique, mais sur ce chapitre-là Fabien ne s'était pas montré moins intraitable que sur le chapitre du logement. Le mariage non plus n'entrait pas dans ses sentiments; si bien que, dans l'existence calme et facile de M. de Villaines, l'avenir du jeune homme était

le côté sombre, le point de l'horizon où s'amoncelaient les nuage i. Il en causait quelquefois avec sa fille qu'il avait marice à M. de Nouans, conseiller référendaire à la cour des comptes.

M"*^ de Nouans affectionnait sincèrement son cotisin qui le lui rendait de tout son cœur et qui la voyait fréquemment à cause de leur voisinage, car elle demeurait rue Basse-du-Rempart et lui rue Neuve-<les-Maihurins. On disait même que si Fabien avait voulu se plier aux goûts de son oncle, sa cousine Henriette se serait appelée M"»« de Semy, et on le blâmait beaucoup, dans un certain monde, d'avoir laissé échapper l'occasion d'établir solidement sa fortune. Mais ces idées-là ne cadraient pas avec la dédaigneuse nonchalance de Fabien qui répugnait à ces sortes de spéculations. Aussi n'avait-il jamais pris la moindre peine pour f^iire dévier tout doucement vers un amour romanesque la tendre auiitié que lui témoignait cette charmante cousine. 11 avait, au contraire, félicité sincèrement M. de ViUaines du ch<MX qu'il avait fait de M. de Nouans pour gendre.

Fabien possédait, moins une seule, toutes les qualités qui commandent le succès ; il était assez heureux pour plaire à première vue ; ses manières avenantes et son humeur égale achevaient ce que sa physionomie avait commencé ; il avait suffisamment d'esprit pour causer avec tout le monde sans offusquer personne, assez d'intelligence pour comprendre ce qu'il ne savait pas, Ausssi Faimait-on généralement sans qu'il eût l'air de s'en prévaloir. 11 était fort discret en toutes choses; mais nous devons avouer qu'en dehors des questions

FABIEN DE SERNY )81

OÙ le cœur est engagé, sa discrétion n*était plus que de rindifférence: il oubliait le lendemain ce qu'on lui avait dit la veille.

Quand on joint à ces qualités Fhabitude de ne jamais refuser une partie de plaisir, une course dans la campagne, ou un souper, celle meilleure encore d'avoir toujours quatre ou cinq louis à jeter dans la bourse qu'une bonne fortune ou le carnaval a vidée, et d'écouter sans impatience les histoires les plus extravagantes, fiissent-elles aussi longues que celles de Shéhérazade, on ne peut avoir que des amis. Avec un peu de bonne volonté, Fabien aurait pu se faire des marchepied3 de toutes les épaules qui l'entouraient, et on ne sait paô jusqu'où il serait parvenu; mais c'était là justement la qualité qui lui manquait.

Et cependant, chose bizarre au milieu d'une existence aussi décousue, Fabien ne passait pas pour avoir l'esprit frivole. Quelques graves personnages qu'il avait rencontrés chez son oncle et avec qui il avait causé do matières sérieuses et de certaines questions alors à la mode, se plaisaient à lui reconnaître une vive intelligence des choses et une singulière aptitude à s'approprier les éléments des problèmes e^ des sciences qu'il • avait le moins étudiés. Dans ces circonstances, il déployait dé grandes ressources en quelque sorte spontanées et faisait preuve d'une grande rectitude d'esprit aidée par une facilité remarquable d'élocutiou. Il faut dire aussi que ces facultés étaient puissamment secourues par une prodigieuse mémoire; il lui suffisait de lire un livre pour en retenir la substance, et dans l'occasion,

«Si LES Btrmms rm paris

les souvenirs lui venaient en foule. Mais Fabien n*ai* malt pas les dlscussicm^» et, le pins souvent, il se renfermait dans son indifférence comme un carabinier dans sa cuirasse.

Lorsque M. de ¥ilklnes rencontrait son neveu sur le boulevard ou au bal, 8 le saisissait par le bras et h soumettait à une conversaticm que Fabien suUssait avec une merveffleose résignation.

— Voyons, Fabien, disait l'onde, qu*as-tu fait depuis que Je ne f ai vu?

— Je me suis promené, répondait le neveu,

— Ce n'est pas ime occupationl

— C*en est une plus sérieuse que vous ne penses; eOe me prend tout mon temps.

— Tu ne changeras donc jamais?

— J'aurais trop peur de perdre.

— As-tu réfléchi aux proportions (pie je f ai faites? Le ministre est fort disposé en ta faveur, et, à ma considération, tu serais demain dans les colonnes du Mo^ nitew, si tu voulais. ^

— Dieu m'en garde! j'aime mieux être adHeurs, id par exemple.

— Mais songe, Fabien, que tu pourrais arriva* à tout.

— Je préfère n'arriver à rien ; ça revient presque au même et ça donne moins de peine.

— Sans doute; mais quand les années viendront, peut-être penseras-tu comme moi.

— Alors j'agirai eomme vous. Attendons ce temps-là» D'aifleurs vous le savez ; si j'acceptais un emploi, je tiendrais à le remplir mieux que personne; j'ai là*<les9iis

FABIEN DE SERNT 183

des principes que rien ne peut faire varier; je ne sais pas s'ils me sont inspirés par la conscience du devoir ou par Famour-propre; mais toujours est-il que je les ai; or, pour bien remplir une fonction aussi peu importante qu'elle soit, il faut y consacrer trop de temps et de souci. C'est pourquoi j'aime mieux ne rien faire.

— Pas même une fin?

— A quoi bon quand on n'a pas eu de commencement?

— Voyons, mon ami, sois raisonnable.

— C'est parce que j'ai trop de bon sens que je ne suis rien ; les fous s'agitent, les sages regardent.

— Si tu te mariais au moins?

— Qu'a-t-on besoin de se mettre à deux pour s'ennuyer? N'est-ce pas déjà trop de l'ennui solitaire?

— Mais, mon ami, une femme qu'on aime n'ennuie jamaisr,.

— Ce serait encore pire. J*ai sur Tamour une théorie arrêtée. J'aurais horreur d'une femme que je n'aimerais pas, et si je l'aimais, cet amour absorberait toute ma vie. Ce serait trop.

— Henriette trouve cependant que tu as tort de rester garçon.

— Si je m'appelais M. de Nouanâ, je dirais qu'elle à raison.

— Ainsi tu ne veux te décider à rien?

— Au contraire, mon oncle, je fais un livre, dit Fa* bien en riant cette fois.

— Ah!

— Un livre, où je démontre Tinutifité du travail.

— Si tu es aussi habile dans la théorie que dans la pratique ce sera un ouvrage curieux.

— 11 sera terminé le lendemain de ma mort,

— Tu es un fou.

— On a toujours calomnié les philosophes.

Cétait, depuis quatre ou cinq ans, sur un thème à

peu près pareil que roulaient les conversations de l'oncle et du.neveu. M"* de Nouans y prenait quelquefois part, et le plus souvent elle finissait par rire avec son cousin, qu'elle emmenait au bois ou aux Italiens,

Cependant, comme il n'y a pas de force que la patience ne paiTienne à dompter, pas d'obstacle qu'une occasion ne permette de renverser, il arriva qu'un jour M. de Villaines faillit s'évanouir de joie en entendant Fabien accepter un emploi qu'il hii proposait. L'excellent pair de France n'en pouvait croire ses oreilles; il sauta au cou de son neveu, manqua de l'étouffer en Tembrassant, et, pour l'empêcher de revenir sur sa décision, il lui fit donner parole, sans s'inquiéter des motifs qui l'avaient engagé à dire oui.

Ces motifs étaient pourtant assez curieux à connaître ; Mme de Nouans fut moins discrète, ou moins prudente que son père, et les demanda à son cousin, qui les lui conta tout naïvement.

11 se trouvait que l'édilité parisienne, mordue à l'improviste par celte tarentule des améliorations qui pique toutes les administrations municipales, s'était aviséed'ap • pliquer au boulevard des Italiens un nouveau système de dallage et de nivellement qui obstruait provisoirement les contre-allées, ouvrait des fondrières sous les

FABIEN DE SERNY 185

pieds des promeneursy et élevait des barricades entre leurs jambes. Pour mettre le comble à l'infortune de Fabien, les ouvriers avaient envabi les deux galeries du passage de l'Opéra, agn d'y établir certains tuyaux à gaz ou à eau dont on faisait l'essai. Depuis un mois ic passage et le boulevard étaient impraticables, et Fabien n'y tenant plus, froissé dans ses habitudes, ir» rite dans ses affections, s'était brusquement décidé à partir.

L'emploi qu'on lui avait proposé l'attachait en qualité de secrétaire à l'ambassade de Naples. M. de Yiliaines l'avait arraché au ministre, passant vaillamment sur le corps de trois députés qui le voulaient pour leurs fils, et de cinq diplomates qui le demandaient pour eux.

Ce fut une grande nouvelle parmi la Bohème du boulevard des Italiens quand on apprit que Fabien allait partir. On n'y crut pas d*abord ; les plus enragés parièrent même cinq louis contre un que la chose était tout bonnement impossible; les autres se contentèrent d*en rire, et les assurances les plus formelles de Fabien ne purent rien contre l'incrédulité générale.

Cependant, le Monitetir^ dans sa partie officielle, donna le coup de grâce aux sceptiques ; mais le jour où le jeune secrétaire alla prêter serment aux Tuileries, de tous les habitués du boulevard, Fabien ne fut pas le moins étonné.

— Je rêve ! dit-il en regardant son habit brodé.

— Non pas, se hâta de lui répondre M. de Villaines, quiîe surveillait de près craignant qu'il ne lui échappât. Tu as compris enfin les nécessités de notre ordre so-

486 LES A YEIJBS BE PÀBIS

cial, tu t*6s rendu à nies sages observations, tu veux conquérir ta place parmi tes concitoyens, te rendre utile à la chose pubU<^, illustrer ton nom par un hon<K'abl6 emploi de tes facultés intelUgentes, et prendre ta part de travail dans l'œuvre sociale.

Fabien ne croyait pas avoir vouhi tant de choses. Hais tandis que son oncle pariait, une pensée traversa sou esprit

— 11 me semble, mon. oncle, dit-il, sans employer aucune périphrase, ce qui prouvait tout d'abord qu'il se rangerait dans la catégorie des diplomates qui crœent que la ligne droit est le plus court chemin d'une négociation à un traité; il me sembla que je ne ferai pas, à Naples, une très-belle figiffe avec mes su. mille livres de revenus, en les augmentant même de mes appointements de secrétaire.

— Que parles-tu de six mille livres ! s'écria le pair de France avec indignation ; tu en auras douze, vingt, trente, tant que tu voudras^ tu peux drer sur moi comme sur une cible ; mon portefeuille est là pour recevoir les coups. Un secrétaire d'ambassade qui est mon neveu ne mianquera jamais de rien !

— Cependant...

— Tais-toi ! je sais trop bien tout ce que je dois au gouvernement du roi et à nos institutions.

Fabien n'avait aucun droit pours' opposer aux preuves de dévouement que son onde voulait donner au gouvernement et aux institutions du royaume. 11 se résigna donc et partit un beau matin pour Naples*

FABIEN DE SBBNI 187

Les agents voyers de Tédilité parisienne continuaieDt à bouleverser le boulevard.

En arrivant à Marseille, il consacra deux heures à visiter les curiosités d'une ville qui n'en a pas; et comme au bout de ce temps^ il s^prit que le paquebot qui fait les Échelles de l'Italie et de l'Orient ne devait chauffer que le lendemain» U remonta tout de suite en voiture, et se décida à faire le voyage par terre, peutêtre parce que c'était à la fois pl^us long et plus dispen* dieux. Fabien avait horreur du bon marché. D'ailleunai, il n'aimait pas à parcourir les pays en sautant de ville en ville à la façon des pierres qui glissent sur l'eau en ricochant de place en place.

Fabien traversa donc l'ItaKe royalement. H n'était plus qu'à une très-petite distance de Naples, lorsqu'un de ces accidents dont les lihrettî d'opéra ont si &rt abusé, le força de s'arrêter dans une assez méchante bourgade qui éparjHllait ses jnais(ni8 aux côtés de la Toute. L'essieu de sa voiture s'hait cassé» et le forgeron du lieu demandait trois ou quatre heures pour le remettre en état. Fabien, <pB n'jétak point pressé d*arriver, «ntra dans un hôtellerie qui exposait fièrement à la poussière une enseigne où un Raphaël napolitain avait peint, en ocre violet sur un bleu criard, un léopard dont les griffes et les dents formidables soutenaient un écu soi|s lequel on voyait écrit : Aile arme d'Inghilterra.

Quatre ou cinq jeunes gens de bonne mine occupaient le haut bout d*une table tout autour de laquelle était assise une bande poudreuse et bruyante de rouliers, de moines et de virtuoses ambulants, qui mangeaient à même dans de grandes terrines pleines de macaroni. Fabien chercha de Fœil une chaise et une table; mais il n*y avait, dans la salle, pas d'autre table que celle où la nombreuse compagnie de voyageurs 86 pressait. Les jeunes gens se serrèrent un peu les uns contre les aulres et lui firent signe de la main de venir s'asseoir auprès d'eux. 11 n'y avait pas à choisir; d'ailleiu*s l'invitation était faite de si bonne grâce et avec tant de bonhomie, que Fabien accepta sans façon.

L'entretien était fort animé autour de la place qu'il venait de prendre, et, à la manière dont on parlait, Fabien comprit tout de suite qu'il se trouvait en compagnie de gentilshommes. Il était question d*une aventure qui depuis huit jours faisait grand bruit à Naples et défrayait toutes les conversations. Fabien, qui ne savait rien de cette histoire, et qui n'était pas fâché d'avoir une idée des choses qui se passaient dans la ville où la diplomatie le conduisait, se mit, tout en avalant des becfigues rôtis et des ravioli, à écouter de toutes ses oreilles. Les paroles tourbillonnaient comme un essaim dé moucherons.

— C'estune étrange aventure, disait un jeune homme dont la tête, fièrement modelée, était encadrée de ma^

FABIEN DE SERNT iS9

gnifiques cheveux noirs; c'est à faire croire à l'Espagne romantique!

— C'est à écrire son testament quand on part pour un rendez-vous, s'écria le voisin du secrétaire ; m'est avis qu'il faudra se confesser avant d'aimer.

— Mais d'abord, Taîmait-elle ?

— La belle demande i aurait-elle laissé sa jalousie ouverte si elle ne l'avait pas attendu, et l'aurait-elle attendu si elle ne l'avait pas aimé?

— Ce n'est pas une preuve.

'^ Elle est pour moi décisive. En matière de galanterie, le proverbe qui dit qu'il ne faut pas se fier aux apparences a tort ; ici la forme est tout et le fond rien.

— Bahl qui peut savoir où commence la comédie dans la passion?

— Qu'importe ! je consens à ce qu'aucune femme ne m'aime, pourvu que toutes me fassent croire que je suis aimé.

— Mais, messieurs^ ce n'est pas ici la question, dit un bon gros garçon à visage rose et blanc. Il s'agit de savoir ce qu'est devenu le malheureux don Mathias Sariagui.

— Il doit être mort. Il n'y a pas loin du balcon de la signera Theresa à la mer, reprit un autre qui avait de fines moust(«ches à l'espagnole.

— Le marquis l'aurait donc tué ?

— Poignardé ?

— Assassiné ?

— Et pourquoi non? Après tout, il était dans son droit.

— Le droit le permet peutrêtre, mais le politesse le défend.

— Il est certain que si les maris se mettent à jouer du stylet, il ne nous reste plus qu'à prendre la capuce,

— Tâchons de Vétre pas trop fats. En £st-fl beaucoup d'entre nous qui entreraient au couvent? s'écria le jeune homme au profil grec.

— Serait-ce aux Camaldules que don Mathias s'est réfugié?

— On le saurait; et nul ne l'a vu depuis la nuit du 6 juillet.

— Quelqu'un a-t-il revu la marchesina?

— Moi! moi ! crièrent quatre ou cinq voix.

— Pâle, sans doute, les yeux voilés, le regard triste, le front baissé comme la Toresilla dans Norma^

— Point du tout ; mais vive, souriante, moqueuse ^ jolie comme la Stellita dans II Bartiere.

— Oh ! les femmes ! dit un blond jeune homn^ ea levant au ciel un r3gard mélancolique comme une élégie.

— Quelqu'un lui a-t-il parlé de sa victime ?

— Moi, dit un grand cavalier en caressant une longue barbiche comme en portaient les raffinés du temps de la Ligue. Elle m'a ri au nez.

— Cependant elle l'aimait.

— A vous dire vrai, Je n'en crois rien.

— Il la suivait partcMit !

— C'était son ombre I

— Au bal, dans sa loge, à la promenade, sous ses fenêtres, qui voyait-on ? Lui, lui, toujours lui !

FABIEN DS Smnr 191

—Donc elle ne Vaimait pas. Les heureux sont prudents, s'écria le jeune homme aux moustaches pointues*

— Quand ils ne sont pas étourdis, reprit en souriant le cavalier aux longs cheveux*

— Quelqu'un sait-il bien la manière dont les choses se sont passées? J'arrive de Capoue où l'histoire nous Ji été racontée de différentes façons par les officiers du régiment de la princessOp dit le jeune homme blond, rose et blanc

— Voici la version qui pacatt la plus exacte ; je la tiens d'un sonneur de Saint-Janvier qui est l'amant d'une des caméristes de M»« de Sainte-Ursule. Vous savez tous que depuis sept à huit mois don Mathias Sariagui faisait une cour assidue à la marchesina, repartit un des cavaliers.

—Il vous succédait, intwTompit un autre.

— Et il me ressemblait. Bouquets, billets doux, soupirs, sérénades, passaient sans qjje la belle indolente y prit garde. Cependant don Mathias persévérait.

— n est étonnant qu'elle n'en soit pas morte.

— L'ennui ne tue pas; il endort tout au plus. Mais q^ a jamais sondé ce goufire qu'on appelle le cœur é'une fenmie ! Tout à coup. M"' de Sainte-Ursule changea de procédés à l'égard dé l'Espagnol. Sa brus- (pierie devint de la grâce, sa froideur de l'amabilité, son ironie de la compassion. EUe entrait dans la phase de la pitié. Or, un soir il arriva que, vers minuit, un homme empaqueté dans un manteau se glissa le long du jardin où Mm« de Sainte-Ursule se promène à l'heure où Naples se couche. Cet homme sauta par- dessus le

mur, ouvrit une porte dont il s'était proairé la clef, et grimpa un escalier qui conduit aux appartements privés de la marchesina. Tout à coup une lumière brille au travers des fenêtres entr'ouvertes ; une jalousie se lève avec impétuosité, et xm homme, c'était don Mathias, s'élance sur le balcon tout inondé d'une clarté vive; . une échelle tombe; il va disparaître; mais une mainte saisit et le ramène dans la chambre : la lampe s'éteint; des murmures étouffés passent entre les rainures des jalousies rabaissées... Desdemone pleurait sans doute aux pieds d'Othello.

— Cétàit donc le mari î

— Sans doute ! le Deus ex machina !

— Le connatt-on, ce mari?

— Fort peu. Je ne l'ai jamais vu.

— Ni moi. C'est un original ; quelque chose comme un diplomate greffé sur un antiquaire : il voyage continuellement pour le compte de notre gracieux souverain, et signe des traités en recueillant de vieux sous qu'on appelle des médailles en style archéologique,

— Il paraît que cette nuit-là, le diable étant monté en postillon sur le siège de sa voiture, l'avait malicieusement ramené chez lui. Au matin, une patrouilte passant sous les murs du jardin aperçut l'échelle qui pendait au balcon. L'hôtel était muet. Depuis lors, on n'a plus revu don Mathias. Ses lettres l'attendent chez lui où il n'est pas rentré ; personne ne l'a rencontré, et toutes les recherches qu'on a faites pour le retrouver ont été vaines.

— Le marquis l'aura enterré dans son jardin.

FABIEN DE SERNY 193

— Ôu dans ses caves,

— Peut-être Ta-t-il enfermé vivant dans un cabinet dont il a muré la porte ! Les antiquaires ont les instincts féroces.

— Il l'aura empoisonné avec de la ciguë trouvée à Pompéia.

— Et se sera appliqué à Tembaumer pour lui donner la tournure scientifique d'une momie.

— Bref, soit par le fer, par le feu ou par le poison, don Mathias est mort«

— Vous vous trompea, messieurs, dit tout à coup un gros homme au teint fleuri qui depuis une heure avait pris place à la partie de la table abandonnée par les rouliers napolitains.

Tous les jeunes gens tournèrent les yeux vers leur interlocuteur. Au regard qu'ils échangèrent, Fabien comprit qu'aucun d'eux ne connaissait cet homme.

— Vous avez dit, monsieur ? repartit un des gentilshommes, avec un sourire qui laissait deviner la colère.

— J'ai dit que vous vous trompiez tous.

— Ah! s'écria le chevalier à moustaches, et monsieur se prétend mieux informé que nous?

— J'ai cette prétention, reprit le gros homme tou* en dépêchant une perdrix aux lentilles qu'on venait de servir devant lui.

— Nous sommes ici cinq gentilshommes qui serions curieux d'en acquérir la preuve, dit en se levant le jeune homme qui avait fait le récit si attentivement écouté par Fabien; souffrez que je vous dise nos noms.

ttl LES RÊVEURS M PAUIS

Et il se mit en devoir de présenter ses amis aa bonthOfiome, qui mangeait toujours sans se déranger.

— Antonio di Ponie-Vecchio, capitaine aux gardes; Rafaël Conconi, lieutenant aux dragons de Syracuse; Max de Rhéiss, gentilhoname bavarois ; Orlando Zacari, officier des chasses et monsieur?»., ajouta-t-il en dirigeant vers Fabien un regard interrogatif.

— Fabien de Serny, secrétaire de Fambassade française, dit celui-ci.

— Et votre serviteur, Gaston de Ludre, touriste, reprit le jeune homme, et nous serions tous charmés d'entendre les explications que vous avez sans doute à nous donner ; mais avant c[e vous écouter, nous serions tous non moins désireux de savoir à qui nous devrons l'honneur de connaître la vérité ?

— Au marquis Jacques de Sainte-Ursule, répondit le gros bonhomme en vidant son verre.

Les six jeunes gens saluèrent.

n y eut un instant de silence que rompit bientôt M. de Ludre, qui paraissait le plus résolu de la troupe.

— Nous avouons, en effet, monsieur le marquis, dit-il, que plus que personne vous êtes en positioa de savoir comment les choses se sont passées chez vous, puisque vous y étiez quand don Mathias y est arrivé. Vous ne l'avez donc pas tué?

— Je ne Fai ni poignardé, ni emprisonné, ni enterré; ma. collection ne manque ni de squelette, aide momie.

— Mais alors, qu'avez-vous fait?

— J'ai invité don Mathiag à souper*

Page 1