‹ Les révolutionnaires de la musiqueChapitre 14 sur 42 · Lamartine, Entretiens de Littérature : Cicéron · texte numérisé non relu

Lamartine, Entretiens de Littérature : Cicéron

et presque diaphane eût prêté à rire, si la dignité de sa figure n'eût commandé le respect. Toute l'austérité, la simplicité d'une vie passée dans le travail se lisaient sur ses traits. Il avait un air patriarcal qu'il tenait de famille, car nous avons vu qu'à Drucat-Plessiel son père était considéré comme l'arbitre du canton, et l'abbé Talon nous a parlé de l'aspect vénérable de ce vieux paysan. L'œil, souvent étonné, était celui d'un esprit qui revient d'un lointain voyage au pays des rêves et dans les champs de la méditation. C'est qu'en effet Lesueur méditait et rêvait constamment ; chaque jour il s'enfermait plusieurs heures dans son cabinet, et là, seul, séparé du monde, qui n'existait plus pour lui, il travaillait soit à ses compositions, soit à sa fameuse Histoire de la musique, qui n'a jamais été terminée et dont M. Boisselot nous promet les fragments.

Un jour, la sonnette annonce un visiteur ; c'était le moment du travail du maître . Madame Lesueur, seule avec lui à la maison, va ouvrir. « Dites à M. Lesueur que le comte de X... est là. — M. Lesueur n'est pas chez lui, répondit l'épouse, fidèle à la consigne. — Ah ! je regrette beaucoup, fit l'étranger, que M. Lesueur ne soit pas là ; » et il y avait dans le ton de sa phrase un air d'aristocratique impertinence. A quelques jours de là, madame Lesueur va au théâtre avec

des amis. On lui montre dans une loge le roi de Prusse,' alors de passage à Paris. Quelle ne fut pas sa surprise en reconnaissant le comte de X... qu'elle avait si bien éconduit !

Lesueur était à cette époque très célèbre à l'étranger, notamment en Allemagne, et tous les compositeurs de ce pays qui voyageaient en France tenaient à honneur de lui rendre visite. Weber n'y manqua pas. De même faisaient tous les personnages de distinction qui portaient quelque intérêt aux beaux-arts. Mais, on le voit par l'aventure arrivée au roi de Prusse, les princes mêmes n'étaient pas admis à troubler l'heure de la méditation. Au milieu des devoirs de sa situation officielle et des obligations multiples qu'impose la société, le maître s'était réservé une somme de temps où sa rêverie pût étendre ses ailes. C'était, autant que cela se peut en dehors du cloître, un vrai solitaire.

Comme tous les solitaires, il mêlait à ses travaux, à ses discours, d'étranges visions ; mais son point de vue était toujours original. La médaille qui est enfermée dans son écrin garde fidèle l'empreinte à arêtes vives du graveur, bien supérieure à la monnaie vulgaire qui court de main en main et à force de frottement devient méconnaissable. L'âme de Lesueur, naturellement portée vers les hauteurs, en descendait

rarement, n'étant point obligée de se plier aux petites exigences de la vie sociale.

Son enseignement se ressentait de cette constante application de son esprit aux grandes choses. Il ne finissait jamais une leçon, nous dit M. Boisselot, sans avoir parlé de trois sujets chers à sa mémoire : Homère, la Bible, Napoléon. En pensant à l'empereur, son imagination s'exaltait, sa parole s'échauffait, car malgré son aspect claustral, il était plein de sensibilité et possédait une certaine dose d'éloquence.

Ces mêmes habitudes de vie austère, de contemplation solitaire et grave, qui donnaient à son esprit un tour si élevé à la fois et si particulier, avaient imprimé à ses compositions un cachet absolument original, qui en fait quelque chose d'unique, non seulement à son époque, mais dans l'histoire de l'art. Lesueur avait peu de moyens à sa disposition ; il parlait une langue où la simplicité touchait de bien près à la pauvreté. Mais quand une fois il s'était bien représenté les objets qu'il voulait peindre, quand il avait imprégné son imagination des sentiments qu'il avait à exprimer, il trouvait des accents à lui seul connus, et savait donner à ses mélodies un caractère qui nous confond encore. Tous ceux qui ont entendu de la musique de Lesueur ont été frappés de ce caractère. Nous avons dit

Feftet que ses messes produisaient, même à côté de celles de Cherubini. Ce fut après une exécution de l'oratorio du sacre que le jeune Elwart écrivit au maître une lettre enthousiaste et demanda à être admis parmi ses élèves, ce qui lui fut accordé.

Eh ! bien, cet homme austère, grave; dont la renommée était si grande et les œuvres si admirées, était avec ses élèves bon, simple, affectueux. Dès qu'il rencontrait un naturel bien doué, il s'y attachait avec un vif intérêt, évitant toujours, — chose étonnante de la part d'un esprit aussi absolu — de gêner la personnalité naissante, craignant de substituer son autorité aux conseils de la nature; encourageant tous les efforts. Il n'essayait pas de créer des musiciens semblables à lui ; conseiller expérimenté, il assistait à l'enfantement du génie, et v aidait doucement, sans violence.

« Cette méthode d'enseignement si éclairée et si libérale tenait, chez Lesueur, au caractère de l'homme autant qu'au sentiment de l'artiste. Il était impossible de joindre à des convictions plus profondes, à des principes plus arrêtés et plus sévères en toutes choses, une bonté plus une facile, indulgence plus égale, en un mot de porter à un plus haut degré la passion pour l'art et l'intérêt pour ceux qui le cultivent » *. 1. Raoul Rochette. Notice sur Lesueur.

Ainsi la classe de Lesueur au Conservatoire devint une pépinière de lauréats, et si Ton jette les yeux sur la liste de ses élèves couronnés par l'Institut, on voit qu'en effet, l'enseignement pris en commun chez le maître a cependant laisse à chacun des disciples sa part d'individualité. Voici cette liste :

Lebourgeois, 1er grand prix de 1822;

Ermel, 1er grand prix de 1823 ;

Paris, 2e grand prix de 182o, et 1er grand prix de 1826;

Guiraud (Jean-Baptiste) 1P1 grand prix de 1827, aujourd'hui professeur à la Nouvelle- Orléans,, d'où il nous a envoyé son meilleur ouvrage : Ernest Guiraud.

Berlioz, 2e grand prix de 1828, et 1er grand prix de 1830 ;

Eugène Prévost, 2e grand prix de 1829, et 1er grand prix de 1831 :

Ambroise Thomas, 1er grand prix de 1832, — le septième lauréat de cette classe glorieuse, et que pour cette raison le maître appelait sa septième sensible ;

Lecarpentier, 2e grand prix de 1833 ;

Elwart, 1er grand prix de 1834;

Ernest Boulanger, 1er grand prix de 183o;

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