X. Boisselot, 1er grand prix de
Besozzi, 1er grand prix de 1837;
Roger, mention honorable de 1838, 1er grand prix de 1842 ;
Enfin Charles-François Gounod, 1er grand prix de 1839.
En dehors des lauréats de l'Institut, Lesueur eut pour élèves plus d'un musicien distingué : Dietsch, Jules Tariot, Varney, MM. Reber, Marmontel, Henri Lemoine, Vogel. Avant la création du Conservatoire , Lesueur était déjà connu comme professeur; Piccinilui avait confié l'éducation musicale de son fils ; Persuis, dont nous avons parlé, les frères Nadermann et d'autres avaient suivi ses conseils .
Quand on songe à Berlioz, nature bouillante, intelligence prime sautière, esprit brouillon et impatient du joug, on se dit qu'il lui fallait bien un maitre tel que Raoul Rochette nous dépeint Lesueur. Un pédadogue, même de grand talent n'eût su que faire d'un pareil élève, et les dons briliants dont le ciel avait doué cet être bizarre eussent été perdus, annihilés si on lui eût appliqué la règle commune .
Si donc il y avait des hommes providentiels, on pourrait dire que Lesueur le fut pour Berlioz. Pour tous d'ailleurs* c'était un vrai professeur : il avait le grand art d'encourager. Ses élèves devenaient bientôt ses amis, et Lesueur aimait ses amis, on peut le dire, avec violence. L'un
des grands motifs de sa fameuse brouille avec Sarrette fut que l'administrateur du Conservatoire, dans les nominations de répétiteurs, n'avait pas, selon lui, assez bien traité ses disciples et amis Dourlen,Persuis et Marc.Lesueur avait fait plus en faveur de ce dernier. En 1794, dix-huit mois après le succès de la Caverne, alors qu'il était le compositeur aimé des artistes et acclamé du public, n'avait-il pas fait débuter Marc sous son propre nom? Cela même avait compromis quelque peu sa réputation, car la critique ne fut pas sans remarquer dans l'œuvre de l'élève certains morceaux indignes de la main qui avait écrit la Caverne, Malgré ces quelques taches et grâce peut-être au nom de son auteur supposé, l'ouvrage de Marc, intitulé Arabelle et Vascos ou les Jacobins de Goa, rencontra le succès. Quand ce succès fut bien établi, deux mois environ après la première représentation, Lesueur s'empressa d'en raporter l'honneur à qui de droit, en écrivant au Journal de Paris la lettre que voici :
« Il est temps d'instruire le public et les » artistes de l'Opéra-Comique national des motifs » qui m'ont déterminé à faire paraître sous mon » nom la musique du drame intitulé Arabelle » et Vascos. Le premier a été d'épargner au )> citoyen Marc, auteur de cette musique, les dé-
>) sagréments attachés à un début; le second, de » donner aux artistes du théâtre Favart un com- » positeur de plus, et de montrer à la Républi- » que un talent qui pourra lui devenir cher. Je » ne me suis point dissimulé les dangers que » j'avais à courir en me chargeant de la respon- » sabilité; mais j'étais si intimement persuadé de » la beauté de plusieurs morceaux de cet opéra. » que j'en eusse regardé la chute comme une » injustice ; et dans ce cas j'aurais eu le cou- » rage de la supporter. Enfin le succès a » couronné mon espoir, et j'en rends la gloire à » qui elle appartient tout entière.
» J'atteste maintenant que c'est moins l'amitié » pour le musicien que son talent qui m'a dé- » terminé à la démarche que j'ai faite, et que » j'eusse entrepris la même chose pour tout » autre artiste qui eût eu le même génie. Mon » extrême amour pour les arts et leur gloire est » entré pour tout dans le péril auquel je me » suis exposé. Je déclare en outre n'avoir point » fait une note dans la musique du citoyen Marc.ni » même donné un conseil... Il ne reste qu'à invi- » ter les artistes de l'Opéra Comique national à » continuer leurs soins pour un ouvrage qui. par » l'affluence des spectateurs qu'il continue d'at- » tirer, prouve combien il est agréable au public.
» Signé : Lesueur. »
Le fait n'était pas nouveau dans l'histoire de l'art : Gluck avait de même prêté à Salieri l'appui de son nom glorieux pour l'aider à faire passer les Danaïdes. Néanmoins, il est assez rare, et il honore la mémoire de Lesueur.
La grandeur morale a son rayonnement sympathique. Aussi Lesueur était-il aimé de tous ceux qui l'entouraient. 11 l'eût été d'abord pour ses manières obligeantes, affables et polies. Il était aussi admiré pour son caractère, qui avait une renommée de rigidité antique. On citait à ce sujet plus d'une anecdote, dont nous avons recueilli les moins connues.
L'empereur Paul 1er avait fait proposer à Lesueur un engagement de cinquante mille roubles pour venir à la cour de Russie, où les plus hautes dignités l'attendaient. Plus d'un eût accepté sans hésitation, comme sans reproche. Mais Lesueur se faisait une autre idée de ses devoirs. Il fit répondre au tsar, qu'il était résolu à consacrer sa vie et ses facultés à son pays, et qu'aucune considération ne le déterminerait à quitter la France.
Un jour, le maréchal Berthier recevait l'Empereur à sa table. Il écrit à Lesueur, le priant de lui envoyer les meilleurs artistes de la chapelle impériale. Lesueur arrive à l'heure indiquée, à la tête d'un petit orchestre choisi. Le maréchal
reçoit ces messieurs dans la salle à manger, et leur explique qu'ils joueront pendant le repas, et exécuteront ensuite la musique du bal. Lesueur répond, très ému. que ses artistes ne sont point des ménétriers, mais les premiers instrumentistes de l'Europe, qu'ils avaient cru être appelés à exécuter un concert devant Sa Majesté, mais que voyant qu'ils s'étaient trompés, ils allaient se retirer « à moins, ce dont je doute, dit-il, que l'Empereur ne donne des ordres précis à ce sujet ». « M. Lesueur est dans son droit, dit Napoléon à qui l'affaire fut soumise, j'aime que les artistes aient la dignité de leur talent. Faites venir la musique d'un régiment. »
Après le sacre de Charles X, où l'on avait joué des fragments de Lesueur et Cherubini, le ministre envoya à notre héros le brevet d'officier delà Légion d'honneur. Mais Lesueur tenait à sa croix de chevalier, qui lui rappelait un bien beau jour, puisque Duroc la lui avait apportée le lendemain de la représentation des Bardes. Il déclara ne pas vouloir d'avancement.
Ce refus ne dut pas surprendre la cour, car elle était informée des sentiments napoléoniens de Lesueur. Après les Cent-Jours et la seconde Restauration, Lesueur, resté jusqu'alors maître de chapelle aux Tuileries, put concevoir quelque inquiétude sur le sort qui lui était réservé et sur
la solidité de sa position. Invité bientôt en soirée au château, il s'y présente, et Madame Royale, duchesse d'Angoulême, l'ayant aperçu, lui adresse la parole en ces termes : « Monsieur Lesueur, on dit que vous aimez beaucoup Bonaparte? — L'on dit vrai, Madame, répondit l'artiste. Napoléon a été mon bienfaiteur, et je ne l'oublierai jamais. » La princesse, touchée de cette franchise, reprit : « Vous avec raison, Monsieur Lesueur, il faut savoir aimer ses amis. »
Rien n'inspire plus aux jeunes âmes le respect et la sympathie que la fidélité aux choses tombées. Aussi les élèves du Conservatoire entouraient Lesueur de toutes les marques d'une véritable vénération. Et puis parfois ce Romain avait des naïvetés d'enfant.. Une anecdote entre mille : M. Boisselot, après avoir été l'élève de Lesueur, s'apprêtait à devenir son gendre. Xavier Boisselot est un provençal renforcé : disons-le, il y a plus que de la Provence, il y a de l'Orient dans cette tête grave où brille un œil de gazelle, dans cette démarche nonchalante et digne, dans ces habitudes de rêverie et de farniente. M» Boisselot disait un jour à Gounod : « Moi, je voudrais n'avoir rien à faire, et me promener toute la journée sur le boulevard, en fumant des cigares ! » C'est là un idéal qui n'est pas bien difficile à atteindre; mais M. Boisselot était-il bien
sûr de n'avoir que celui-là? Était-il descendu au fond de sa conscience? avait-il bien pratiqué le « Connais-toi toi-même » recommandé par le sage avant de formuler ce vœu qui, disait-il. contenait le rêve de sa vie ? Evidemment non ; ce qu'il lui eût fallu, c'est l'immense horizon du désert, le palmier à l'ombrage rare, le chibouck fumé le soir en rêvant au loin, l'œil dans le ciel empourpré. Car Boisselot est un habitant des pays dorés, un vrai fils du soleil; je n'en veux pour preuve que la manière dont, fiancé à mademoiselle Lesueur, il faisait la cour à sa future. D'autres jouent du piano et chantent, parlent chiffons, racontent l'anecdote à la mode, disent le cours delà rente, critiquent la pièce du jour. Lui s'amusait, nouveau Schéhérazade, à imaginer des contes qu'il débitait, aux pieds de la jeune personne, à l'austère vieillard assis au coin de la cheminée dans un grand fauteuil à oreilles, une chaufferette toujours sous les pieds. Mademoiselle Lesueur écoutait certainement, mais non pasplusque son père, que la verve méridionale de son gendre émerveillait. L'ilJustre compositeur prenait au sérieux les imaginations folles du conteur et y croyait presque autant qu'à la théorie de l'harmonie des Grecs . Boisselot avait l'esprit prodigue autant que fertile; les trésors ne lui coûtaient pas ; il les répandait au contraire
à profusion, vêtissant ses héros des habits les plus somptueux, couvrant les belles amoureuses de ses rêves des bijoux les plus invraisemblables. Il parlait un soir d'un diamant donné par un prince Charmant quelconque à la dame de son cœur, et il disait que ce diamant était au moins gros comme sa tête : « Comment ! s'écria le futur beau-père se levant de son fauteuil, en êtes-vous bien sûr? » et il donnait tous les signes du plus profond étonnement.
Tel était Lesueur, esprit méditatif et logicien, imagination ardente, mais entièrement ignorant des choses ordinaires de la vie. Seulement, ce défaut de sens pratique lui avait nui dans sa jeunesse, à l'âge de Faction; il le servait dans un âge avancé, en lui permettant de conserver ce que la plupart des hommes perdent à mesure qu'ils apprennent la vie : la naïveté des impressions, la vivacité des sentiments, qualités si essentielles à l'artiste.
Aussi, malgré ses cheveux blancs, Lesueur convenait à la jeunesse, et la jeunesse lui plaisait. Berlioz, nature ardente, curieuse, inquiète, qui par tant de côtés ressemblait à la sienne, l'intéressa vivement ; le vieux maître prit en affection le jeune et turbulent disciple. Écoutons celui-ci raconter dans ses Mémoires les détails de cette intimité: la page est de tous points charmante.
o . . . Je m'étais mis à composer. J'avais écrit, entre autres choses, un cantate à grand orchestre, sur un poème de Millevoye (le Cheval arabe). Un élève de Lesueur, nommé Géromo, que je rencontrais souvent à la bibliothèque du Conservatoire, me fit entrevoir la possibilité d'être admis dans la classe de composition de ce maître, et m'offrit de me présenter à lui. J'acceptai sa proposition avec joie, et je vins un matin soumettre à Lesueur la partition de ma cantate, avec un canon à trois voix que j'avais cru devoir lui donner pour auxiliaire dans cette circonstance solennelle. Lesueur eut la bonté de lire attentivement la première de ces deux œuvres informes, et dit en me la rendant : « Il y a beaucoup de » chaleur et de mouvement dramatique là-dedans, » mais vous ne savez pas encore écrire, et votre » harmonie est entachée de fautes si nombreuses, » qu'il serait inutile de vous les signaler. Géromo » aura la complaisance de vous mettre au cou- » rant de nos principes d'harmonie, et dès que » vous serez parvenu à les connaître assez pour » pouvoir me comprendre, je vous recevrai vo- » lontiers parmi mes élèves. » Géromo accepta respectueusement la tâche que lui conliait Lesueur; il m'expliqua clairement, en quelques semaines, tout le système sur lequel ce maître a basé sa théorie de la production et de la suc-
cession des accords, système emprunté à Rameau et à ses rêveries sur la résonnance de la corde sonore. Je vis tout de suite, à la manière dont Géromo m'exposait ces principes, qu'il ne fallait point en discuter la valeur, et que, dans l'école de Lesueur, ils constituaient une sorte de religion à laquelle chacun devait se soumettre aveuglément. Je finis même, telle est la force de l'exemple , par avoir en cette doctrine une foi sincère, et Lesueur, en m'admettant au nombre de ses disciples favoris, put me compter aussi parmi ses adeptes les plus fervents.
» Je suis loin de manquer de reconnaissance pour cet excellent et digne homme, qui entoura mes premiers pas dans la carrière de tant de bienveillance, et m'a, jusqu'à la fin de sa vie, témoigné une véritable affection. Mais combien de temps j'ai perdu à étudier ses théories antédiluviennes, à les mettre en pratique et à les désapprendre ensuite, en recommençant de fond en comble mon éducation ! Aussi m'arrive-t-il maintenant de détourner involontairement les yeux quand j'aperçois une de ses partitions. J'obéis alors à un sentiment comparable à celui que nous éprouvons en voyant le portrait d'un ami qui n'est plus. J'ai tant admiré ces petits oratorios qui formaient le répertoire de Lesueur à la chapelle royale! . . .