G LES RÉVOLUTIONNAIRES
» C'était le temps du grand enthousiasme, des grandes passions musicales, des longues rêveries, de joies infinies, inexprimables I . . . Quand j'arrivais à l'orchestre de la chapelle royale, Lesueur profitait ordinairement de quelques minutes avant le service, pour m'intormer du sujet de l'œuvre qu'on allait exécuter, pour m'en exposer le plan et m'expliquer ses intentions principales. La connaissance du sujet traité par le compositeur n'était pas inutile, en effet, car il était rare que ce fût le texte de la messe. Lesueur, qui a écrit un grand nombre de messes, affectionnait particulièrement et produisait plus volontiers ces délicieux épisodes de l'Ancien Testament, tels que Noémi, Rachel, Ruth et Booz, Débora, etc., qu'il avait revêtus d'un coloris antique, si vrai . . ,
» De tous les poèmes (à l'exception peut-être de celui de'Mac-Pherson, qu'il persistait à attribuer à Ossian), la Bible était sans contredit celui qui prêtait le plus au développement des facultés spéciales de Lesueur. Je partageais alors sa prédilection, et l'Orient, avec le calme de ses ardentes solitudes, la majesté de ses ruines immenses, ses souvenirs historiques, ses fables, était le point de l'horizon poétique vers lequel mon imagination aimait le mieux à prendre son vol.
» Après la cérémonie, dès qu'à Vite missa est le roi Charles X s'était retiré, au bruit grotesque d'un énorme tambour et d'un fifre, sonnant traditionnellement une fanfare à cinq temps, digne de la barbarie musicale du moyen âge qui la vit naître, mon maître m'emmenait quelquefois dans ses longues promenades. C'étaient ces jours-là de précieux conseils, suivis de curieuses confidences. Lesueur, pour me donner du courage, me racontait une foule d'anecdotes sur sa jeunesse ; ses premiers travaux à la maîtrise de Dijon, son admisson à la Sainte-Chapelle de Paris, son concours pour la direction de la maîtrise de Notre-Dame; la haine que lui porta Méhul ; les cabales ourdies contre son opéra de la Caverne, et la noble conduite de Cherubini à cette occasion; l'amitié de Paisiello qui le précéda à le chapelle impériale ; les distinctions enivrantes prodiguées par Napoléon à l'auteur des Bardes, les mots historiques du grand homme sur cette partition. Mon maître me disait encore ses peines infinies pour faire jouer son premier opéra ; ses craintes, son anxiété avant la première représentation; sa tristesse étrange, son désœuvrement après le succès; son besoin de tenter de nouveau les hasards du théâtre; son opéra de Télémaque écrit en trois mois; Jafière beauté de madame Scio vêtue en Diane chasseresse et son
superbe emportement dans le rôle de Calypso. Puis venaient les discussions, car il me permettait de discuter avec lui quand nous étions seuls, et j'usais quelquefois de la permission un peu plus largement qu'il n'eût été convenable. Sa théorie de la basse fondamentale et ses idées sur les modulations en fournissaient aisément la matière. A défaut de questions musicales, il mettait volontiers en avant quelques thèses philosophiques et religieuses, sur lesquelles nous n'étions pas non plus très souvent d'accord. Mais nous avions la certitude de nous rencontrer à divers points de ralliement, tels que Gluck. Virgile, Napoléon i9 vers lesquels nos sympathies convergeaient avec une ardeur égale. Après ces longues causeries sur les bords de la Seine ou sous les ombrages des Tuileries, il me renvoyait ordinairement pour se livrer pendant plusieurs heures à des méditations solitaires, qui étaient devenues pour lui un véritable besoin. » 2
1. Trinité singulière à laquelle toute sa vie Berlioz, quoique devenu l'ami des Bertin, resta fidèle.
2. Berlioz, Mémoires. V. aussi dans sa Correspondance inédile. publiée par M. Daniel Bernard (Calmann Lévy, éd.), 2e édition, page 358, à l'appendice, une très intéressante lettre de Berlioz à son maître Lesueur.
Berlioz est souvent poète, souvent aussi extraordinaire et bizarre, porté à l'exagération ; quelquefois il est spirituel, mais rarement il montre ce qu'on appelle du cœur. Sa musique ressemble à son style, et l'un et l'autre sont ce qu'était l'homme, extravagant et passionné plutôt qu'affectueux et tendre, totalement dépourvu de simplicité et de naïveté. Mais, dans le passage que nous venons de citer, on voit le ton s'adoucir. Pas d'expression acerbe, pas de critique malveillante ; rien qu'un hommage ému, mêlé de regret, quelque chose comme le regard plein de larmes que jette un croyant sur une idole autrefois adorée et que le temps aurait brisée.
Berlioz ne s'est pas contenté de parler et d'écrire sur son maître avec ce respect inusité chez lui. Il avait la foi agissante, et plusieurs années après la mort de Lesueur, il s'efforçait de réchauffer et d'entretenir son culte. La preuve en est dans le billet suivant qu'il écrivait en mars 1844 au célèbre chanteur Alexis Dupont :
A Monsieur Alexis Dupont, aux Ternes, près Paris, banlieue.
«15 mars 1844.
« Mon cher Dupont,
« Je vous ai cherché inutilement au Conservatoire dimanche dernier, j'avais un service à vous demander; voici ce dont il s'agit : je donne un grandissime concert àl'Qpéra-Comique, le samedi saint 6 avril, à 8 heures du soir. Seriez-vous assez bon pour chanter le motet de Lesueur, que vous connaissez, In média nocte (la Veillée de David), et qui a un si beau caractère?
» Vous m'obligeriez infiniment, car je tiens à faire entendre ce morceau, et je sais que vous y avez toujours produit un grand effet.
» Écrivez -moi un mot à ce sujet le plus tôt possible.
» Mille amitiés.
» H. Berlioz. »
C'est que Lesueur avait été plus qu'un professeur ordinaire pour Berlioz. Ne l'a-t-il pas aidé de son influence? N'a-t-il pas assisté à l'enfantement des premières œuvres de l'élève, encourageant de sa présence, qui était comme
une consécration, l'exécution publique d'essais pourtant bien médiocres? — Berlioz lui-même l'avoue. N'a-t-il pas appuyé autant qu'il était en son pouvoir ses démarches auprès des gens puissants ?
« Rodolphe Kreutzer était directeur général de la musique à l'Opéra; les concerts spirituels de la semaine sainte devaient bientôt avoir lieu dans ce théâtre, il dépendait de lui d'y faire exécuter ma scène 1; j'allai le lui demander. Ma visite fut toutefois préparée par une lettre que M. de la Rochefoucauld, surintendant des Beaux-Arts, lui avait écrite à mon sujet, d'après la recommandation pressante d'un de ses secrétaires; ami de Ferrand. De plus, Lesueur m'avait chaudement appuyé verbalement auprès de son confrère. On pouvait raisonnablement espérer. Mon illusion fut courte. Kreutzer, ce grand artiste, auteur de la Mort d'Abel (belle œuvre sur laquelle, plein d'enthousiasme, je lui avais adressé quelques mois auparavant un véritable dithyrambe), Kreutzer, que je croyais bon et accueillant comme mon maître, parce que je l'admirais, me reçut de la façon la plus dédaigneuse et la plus impolie. Il me rendit à peine
1. Une Révolution grecque, sans doute brûlée depuis. {Note de Berlioz.)
mon salut, et, sans me regarder, me jeta ces mots par-dessus son épaule : « Mon bon ami (il ne me connaissait pas !), nous ne pouvons exécuter au concert spirituel de nouvelles compositions. Nous n'avons pas le temps de les étudier. Lesueur le sait bien. » Je me retirai le cœur gonflé. Le dimanche suivant, une explication eut lieu entre Lesueur et Kreutzer à la chapelle royale, où ce dernier était simple violoniste. Poussé à bout par mon maître, il finit par lui répondre sans déguiser sa mauvaise humeur : a Eh! pardieu! que deviendrions -nous si nous aidions ainsi les jeunes gens? » Il eut au moins de la franchise *. »
Ce que le récit de ce fait par Berlioz met le plus en lumière, c'est l'égoïsme de Kreutzer; mais il nous sera permis de faire ressortir la bonté active de Lesueur, qui ne craint ni les démarches, ni même les éclats pour être utile à son élève. C'est ainsi qu'il s'attira cette brusque réponse de Cherubini, auprès de qui il insistait pour qu'il vînt entendre la Symphonie fantastique, dans la salle des concerts du Conservatoire : « Que zé n'ai pas bezoin d'apprendre comment il ne faut pas faire! », lui dit le directeur impatienté.