‹ Les révolutionnaires de la musiqueChapitre 22 sur 42 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Quel est le sort que l'avenir réserve aux ouvrages de Berlioz ? La Damnation de Faust, la symphonie de Roméo et Juliette, V Enfance du Christ resteront-elles comme des chefs-d'œuvre, ou bien périront-elles après avoir jeté un éclat passager? Des enthousiastes voient dans Berlioz

un dieu qui doit détrôner Beethoven, un nouveau Messie que l'avenir saluera. Bien plus, l'histoire de la musique date de lui. Ce qui est antérieur est effacé ; quant aux nouveaux venus, ils n'ont qu'une chose à faire, emboîter le pas. Il nous faut parler sa langue, adopter sa critique, imiter ses procédés, sous peine de ne pas exister : hors de Berlioz, point de salut. Certains artistes, plus épris de la pureté du style que des séductions de la couleur, déclarent hautement que Berlioz ne savait pas écrire ; ils le regardent volontiers comme un perturbateur, un violenteur des règles et de langage, un génie de décadence. D'autres enfin, les sages, nous disent : Berlioz restera, sinon comme un classique incontesté et incontestable, du moins comme une merveilleuse exception, un brillant phénomène, un monstre de génie.

Qui a raison ? Berlioz est-il un astre, une comète ou un simple météore ? Madame de Sévi gné a dit un jour avec plus d'esprit que de sens : « Racine passera comme le café. » Et le café nous est resté, — heureusement, — Racine aussi. Depuis qu'on a vu l'avenir casser ainsi l'imprudente sentence de la grande dame, la critique est devenue timide. Elle se tient sur la réserve, veut faire la part des choses et, de peur de s'exposer à des mécomptes par trop vifs, se garde des prophéties.

On peut le dire pourtant sans se compromettre : Berlioz restera. Il restera malgré les amères critiques de ses ennemis, malgré même l'engouement irréfléchi de ses amis. Il est venu dire une parole que nul auparavant n'avait dite comme lui, et cette parole ne sera pas perdue, parce que rien ne se perd. Il a eu un précurseur en celui dont nous venons de raconter la vie ; mais comme le disciple a dépassé le maître ! Avec quelle puissance il a grandi ses doctrines ! Certes, Berlioz a apporté sa pierre à l'édifice, une pierre qui est bien à lui, et sur laquelle il a pour jamais gravé son nom.

D'autres ont appris de lui le secret de cette couleur qu'il répandait avec une souveraine profusion. Ils sauront l'appliquer à un dessin plus ferme, plus contenu, et de cette union entre le dessin classique et la couleur de Berlioz naîtra une splendide création : la musique moderne, qui sera l'art le plus grand, le plus puissant, le plus magnifique qu'ait jamais rêvé génie humain. Jusqu'à ce jour, les Allemands seuls ont su dégager la poésie de la nature ; les Italiens ont chanté la passion ; nous parlons le langage du sentiment tempéré par le goût. La musique moderne réunira à la fois la poésie, la passion, le sentiment, le goût ; ce sera la vraie langue universelle, le lien cosmopolite des esprits et des cœurs.

Berlioz aura beaucoup fait pour cet art nouveau ; et pour finir par un hommage à cette patrie française à qui le monde doit tant et que nous n'aimerons jamais assez, il nous est doux de penser que, dans ce large fleuve de Fart moderne qui confond et mêle tant de choses, l'un des courants les plus forts sera le courant français. Car, on en convient aujourd'hui, c'est sottise d'accuser Berlioz de germanisme . Il est Français et bien Français : Provençal par le relief du contour et le feu de la couleur, Gaulois par la verve et l'impétuosité, Parisien par la merveilleuse clarté de l'esprit, il est Français, enfin, par ses origines, puisque ce n'est ni au delà du Rhin, ni de l'autre côté des monts qu'il a été chercher ses modèles et ses maîtres : c'est en France qu'il a trouvé sa voie, grâce à Lesueur. Par cette influence directement exercée sur Berlioz, l'auteur de l'Essai de la musique une et imitative, le musicien des Bardes et de la Mort d'Adam touche à notre génération. C'est ce qui nous a engagé à crayonner cette figure un peu oubliée, quoique si près de nous, figure curieuse et sympathique.

L'homme et l'artiste, chez Lesueur, méritaient, que cet hommage leur fût rendu.

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