CONCERT DE BERLIOZ A SAINT-PÉTERSBOURG
» A Michel Glinka.
3 mars 1847, minuit.
» Où es-tu, mon ami ? Pourquoi ne te trouves-tu pas avec nous ? Pourquoi ne partages-tu pas le plaisir et la joie de tous les nôtres ? Berlioz a été compris à Saint-Pétersbourg ! On a compris cette musique raffinée et contrepointée, malgré le fléau des cabalettes italiennes qui ris-
quait d'abâtardir le goût slave ! Pour moi, j'ai toujours eu foi dans les instincts profonds de notre public. J'y croyais lorsque des écrivassiers à demi lettrés barbouillaient toutes sortes de sottises sur tes opéras, ne sachant distinguer la mélodie de l'harmonie, les dièses des bémols. L'expérience alors n'a pas trompé mon attente : la masse du public fut ravie de tes mélodies originales; elle sympathisait à ta musique, même exécutée médiocrement, et savait deviner ce qu'elle n'entendait pas. C'est avec un pareil sentiment d'extase virginale qu'elle est soumise à l'influence de Berlioz.
» Tu connais par cœur la musique de ce compositeur : ce n'est pas à moi de te dire combien il est difficile de s'en rendre maître de prime abord. Depuis Monteverde, chaque progrès marqué dans la musique a commencé par dérouter la compréhension des masses. Au xvie siècle l'accord de septième sans préparation paraissait une énormité : la plus mince polka ne
saurait s'en passer aujourd'hui Le vieux
Haydn a dû essuyer à son tour une jolie bordée de reproches; nous nous souvenons encore tous que nos grands-pères traitaient Mozart de sauvage et d'incompréhensible. Après la troisième symphonie de Beethoven, la Gazette musicale de Leipzig, le meilleur journal du temps,
déclara que M. Louis Van Beethoven avait vraiment tort de s'occuper de symphonies, que cette mosaïque d'accords bizarres n'avait aucun sens, et qu'il ferait mieux de se borner aux variations de piano « qu'il compose assez bien ». Tu sais ce qu'ont dit de toi certaines gens, — cela ne vaut pas la peine de le répéter. Ta gloire a eu son contingent d'injures grossières proférées par l'ignorance et le mauvais goût. Quoi ! Messieurs les compositeurs, vous oseriez faire du nouveau en matière de musique ! Vous avez la prétention de ne pas écrire ce que tout le monde a écrit avant vous, quand il vous serait si facile de répéter à votre tour toutes ces paroles charmantes, expression neuve d'une pensée originale : « Comment cela va-t-il? — Bien, merci ! »
» Berlioz a fait faire à la musique une dizaine de pas en avant. .. Son nom est encore peu connu chez nous; cependant l'immense salle de l'assemblée de la Noblesse était archipleine ce soir. Il va sans dire que la Marche Hongroise et la Valse des Sylphes ont été répétées sur la demande du public. Cela ne m'a pas étonné. Mais le croiras-tu ? Le chœur magnifique de la première partie du Faust : « Christus resurrexit » a été écouté et pleinement apprécié par le public, malgré ses formes sévères coulées dans le bronze. Je craignais beaucoup pour le chœur des
soldats, lié par un contrepoint si ingénieux au chœur des étudiants. C'était la pièce qui terminait la première partie du concert. Il n'y a point là de coda à applaudissements : les soldats et les étudiants se séparent et partent ; leur chœur bruyant finit par un pianissimo. En thèse générale, cela n'est d'aucun effet sur un grand public; mais ce chœur, assez difficile à suivre, a été accueilli par une approbation unanime. La scène de Roméo et Juliette où le chant mélancolique de Roméo, répété et élargi par les instruments de cuivre, se relie aux phrases brillantes de la musique du bal chez les Capulets, — cette scène a aussi été couverte d'applaudissements. Encore du nouveau: personne n'a quitté sa place avant la fin de la Marche triomphale, qui terminait la séance . Berlioz a été rappelé au moins douze fois clans le courant du concert, dont le programme, tu le vois, ne contenait que des fragments détachés: nous manquons de chanteurs en ce moment, les Italiens sont en vacances I
» Tu demandes peut-être à savoir quelle a été mon impression personnelle ? Laissons cela, si tu veux, jusqu'à notre prochaine entrevue, jusqu'aux longues causeries près de la cheminée, car je ne saurais rendre sur le papier la parole vive et les impressions vives. Je te dirai
seulement qu'à la répétition du concert, entendant pour la première fois Faust et Roméo, j'étouffais à force d'attention concentrée : la hardiesse des contrepoints de Berlioz, l'unité sévère, semblable à celle de Haydn, qu'il garde à travers les formes les plus variées, la fraîcheur de l'instrumentation, l'originalité des rythmes audacieusement échafaudés les uns sur les autres, tout cela était tellement inouï pour moi, que d'abord je fus incapable de me rendre compte de mes sensations. Tu le sais, je ne crois guère aux gens qui prétendent comprendre une œuvre nouvelle au premier abord. J ai assez entendu de musique dans ma vie, assez fouillé d'in-folios; aucune partition ne m'effraie et cependant, malgré tout, il y a pour moi une musique que l'on saisit à la minute,... et il y en a une autre qu'on doit étudier, comme nous avons étudié celle de Mozart et de Beethoven. N'est-il pas vrai que si nous ne connaissions pas par cœur les œuvres de S. Bach, elles nous arrêteraient à chaque pas? Des difficultés bien plus grandes nous attendent dans une musique dont l'orchestration est pleine d'effets nouveaux. Ici, le désir même de se rendre compte de ces efforts contrarie l'impression générale, et l'empêche de se produire* Mais, en revanche, quelle jouissance immense à entendre cette musique géniale pour la seconde
fois, alors que le sentiment intérieur inconscient et la persuasion consciente se fondent dans une unité absolue ! J'avoue que plusieurs endroits du Faust et du Roméo ne m'ont apparu dans toute leur beauté qu'à la seconde audition. Aussi, est-ce avec la plus grande joie que j'ai constaté l'exaltation générale de notre public, dont la majorité entendait la musique de Berlioz pour la première fois. En vérité, il doit exister une sympathie particulière entre la musique de Berlioz et le sentiment intime des Russes, pour qu'on puisse expliquer ce fait curieux.
» On avait coutume de dire : l'art musical n'a plus rien de nouveau à nous offrir, tout y est épuisé et rebattu ! Eh ! bien, au contraire, chez Berlioz tout est nouveau, et il n'y a pas de corde dans sa géniale fantaisie à laquelle n'ait répondu une corde dans l'âme de l'auditeur, — corde neuve, de l'existence de laquelle nous ne nous étions jamais doutés ! Que de richesses se trouvent encore enfouies dans les profondeurs des sensations humaines!
» Pardonne-moi le diffus de ma lettre : je l'écris au milieu de la nuit, sortant du concert de Berlioz, plein de sensations chaleureuses, variées.
» Encore un mot qui t'intéressera comme
musicien russe. Berlioz ne tarit pas d'éloges à l'endroit de notre orchestre. 11 n'y a eu que deux répétitions, et pourtant cetle niasse d'instrumentistes est entre les mains de cet excellent chef d'orchestre comme un morceau de cire qui revêt les formes les plus variées, les plus inattendues. Dans la Valse des Sylphes, si difficile sous le rapport de la linesse d'exécution, l'orchestre se réduisait à un murmure et semblait être un écho lointain.
» Nous attendons avec impatience le second concert.
» Pourquoi n'est-tu pas avec nous ?
» Prince Wladimir Odoiewski. »
Même enthousiasme, mêmes ovations au second concert ; le lendemain Berlioz partait pour Moscou, où l'attendaieni, dit-il, « des difficultés matérielles assez étranges, des musiciens de troisième ordre, des choristes fabuleux, mais un public d'une ardeur et d'une impressionnabilité au moins égales à la chaleur du public de Saint- Pétersbourg ». Il nous est loisible d'en juger par les lignes suivantes, insérées dans la Gazette dé Moscou du 3 avril 1847,
« Berlioz est à Moscou. Nous devons féliciter nos amateurs et connaisseurs de l'arrivée de ce
compositeur, remarquable et original au plus haut point; nous nous réjouissons pour eux, car ils entendront enfin des œuvres qui ne sont connues de la plupart d'entre eux que par ouidire, et qui néanmoins jouissent en Europe d'une immense célébrité. Le grand talent de Berlioz — ce Victor Hugo de la nouvelle musique française — trouvera sans doute chez nous des appréciateurs comme il en a trouvé en France et en Allemagne...
» Le talent de Berlioz est tellement original, tout en lui est si nouveau et si inouï, que pour l'apprécier à sa juste valeur et fixer la place qu'occupent ses œuvres dans l'histoire de la musique moderne, il est indispensable de jeter un rapide coup d'œil sur le développement de cet art depuis sa domination décidée en Europe... (Ici un aperçu de l'histoire de la musique.) »... Enfin apparut Berlioz, esprit original, talent hardi, sachant unir toute la sévérité de la théorie à une passion effrénée, je dirai même révolutionnaire, pour le nouveau. J'ai appelé tout à l'heure Berlioz le Victor Hugo de la musique française. Cette assimilation, qui vient involontairement à l'esprit, est la définition la plus claire que l'on puisse donner du caractère et de la signification de sa musique. Berlioz est un romantique français dans toute l'acception du mot.
Même agitation révolutionnaire, même réaction contre tout ce qui est ancien, classique et généralement reçu. La réunion du sublime et du baroque, préconisée par Victor Hugo, l'orgie de la fantaisie la plus illimitée à ce qu'il semble, mais cependant contenue dans les bornes du système une fois accepté, le caprice des formes et la sévérité de l'idée fondamentale, toutes les antithèses qu'affectionne l'esprit français; l'exagération des effets, l'emploi des masses et l'art de les faire manœuvrer, une profonde haine de ce qui est commun et trop usité, un esprit de terrorisme contre le goût ancien, nous rencontrons tout cela dans les magnifiques œuvres de Berlioz, et nous nous laissons entraîner par leur audace inouie, leur caractère révolutionnaire et en même temps pour ainsi dire prophétique. En écoutant cette musique, on croirait volontiers que tout est renversé, tout remis en question ; il semble que rien de tout ce qui existait antérieurement ne saurait résister à ce choc formidable, et dans ces sons extraordinaires que nul n'a jamais entendus même en rêve, gît l'embryon d'une musique originale, le germe d'un avenir inconnu. Certainement, plusieurs des innovations introduites par Berlioz ne prendront pas racine: bien des choses appartenant spécialement à la personnalité du compositeur, d'autres,
nées de sa lutte avec le siècle, périront comme choses fortuites ; mais il est hors de doute que la révolution qu'il a opérée, particulièrement dans la musique symphonique, trouvera beaucoup d'écho dans l'avenir et produira des fruits abondants. Il faut ajouter que, comme instrumentateur, Berlioz n'a peut-être pas son pareil: il semble que personne n'est jamais parvenu à une pareille profondeur dans la connaissance de l'orchestre et de ses effets, à un pareil savoir dans la réunion des instruments, à tirer de l'orchestre des sons encore inconnus pour en faire une langue capable d'exprimer toutes les nuances du sentiment humain.
» Le talent extraordinaire du maître français m'impose le devoir d'être franc envers lui : par là seulement je puis dignement honorer ce grand homme. Comme nous Favons déjà dit, il est avant tout instrumentaliste ; pour lui, comme pour les Allemands en général, la voix humaine, solo ou en chœur, n'a presque toujours que la valeur d'un instrument, d'une partie de l'orchestre. Chez lui la voix et la mélodie n'occupent pas la première place ; le chanteur n'est pas le roi, mais le serviteur, l'esclave de l'orchestre. La mélodie même dans ses œuvres a un caractère instrumental. Elle est rarement confiée à une seule voix, à un seul instrument ; le plus sou-
vent elle est distribuée sur toute la surface de l'orchestre. Certainement ce procédé donne à la mélodie un aspect tout à fait original, mais il la prive de ce charme qui lui appartient partout là où la voix est le principal organe des sensations humaines.., ..»
Nous supposons toujours dans ce travail que le lecteur connaît les Mémoires de Berlioz. Pour ceux qui n'auraient pas présents à l'esprit les chapitres de ce livre relatifs aux voyages en Russie, reproduisons ces quelques lignes d'un article de l'Abeille du Nord, qui contiennent d'intéressants détails sur le premier concert de Berlioz à Saint-Pétersbourg :
a Berlioz est arrivé chez nous avec sa dernière et magnifique symphonie de Faust, dans l'intention de donner plusieurs concerts composés de ses œuvres. Pour cela, il avait besoin d'un orchestre immense, d'une masse de choristes et seulement de trois solistes, un soprano, un ténor et une basse. Sur Je premier chef, il a eu pleine satisfaction : notre orchestre peut hardiment rivaliser avec les meilleurs de l'Europe, et, noire excellent premier violon Mess à sa tête, il a vaillamment soutenu sa renommée. Nos chœurs aussi sont excellents et nombreux, mais les chanteurs !!! Hélas ! Notre amour-propre national a dû souffrir quand on a vu que pour l'exécution de sa
Damnation de Faust, Berlioz n'avait pu trouver de Marguerite, et s'était difficilement décidé pour le choix du Faust. Méphistophélès seul s'est montré à la hauteur de sa tâche, mais ce n'a pas été un mince étonnement d'entendre des récitatifs où Faust faisait les questions en français, tandis que Méphistophélès lui répondait en allemand...))
Le critique de V Abeille du Nord s'était montré, dès le premier jour, chaud partisan de Berlioz. Il écrit dans un autre endroit :
« Comme tous les grands hommes, M. Berlioz doit nécessairement avoir des détracteurs. Il ne vit que pour l'art; il lui est dévoué de toute la force de son âme, et préfère la gloire à tous les avantages de la vie. Ayant créé un nouveau genre de musique, il a eu à combattre de nombreuses et fortes oppositions, avant que ce genre eût acquis droit de cité dans le monde musical . . . D'ailleurs toute la vie de ce remarquable compositeur prouve qu'il s'occupe de son art par vocation, par passion, par une inclination irrésistible. Ce sont là les signes ordinaires du génie. »
A son retour de Moscou, Berlioz entreprit une nouvelle campagne. C'est au Théâtre-Impérial, cette fois, qu'il voulut se faire entendre. Il tenait à honneur de produire devant le public de Pétersbourg, non plus des fragments détachés, mais une œuvre entière : il choisit sa symphonie
de Roméo et Juliette. Le projet de monter cet ouvrage ayant été accueilli par Guédéonof, directeur du théâtre, Berlioz fut le maître de former son orchestre et ses chœurs, et de conduire les répétitions jusqu'au point de perfection qu'il désirait atteindre. Il eut alors ce qu'il avait souvent désiré et rêvé : toutes les ressources musicales d'un grand établissement dramatique et lyrique étaient réunies dans sa main, et ce nombreux personnel lui obéissait aveuglément, comme au seul chef reconnu et nécessaire. Le chœur d'hommes était colossal, le chœur des femmes se composait de soixante soprani et contralti aux voix fraîches et sonores et, de plus, assez bonnes musiciennes recrutées dans les chœurs du Théâtre Italien, du Théâtre Allemand et dans l'école de chant annexe du T héâtre-Impérial . Les Capulets répétaient d'un côté, les Montaigus de l'autre : grâce à ce procédé, les choristes de Saint-Pétersbourg purent surmonter les difficultés inhérentes à l'œuvre, et devant lesquelles a échoué récemment, faute d'un esprit suffisant d'organisation, notre admirable Société desconcerts du Conservatoire. Le prologue de la symphonie était étudié dans un troisième local. Berlioz ne réunit les trois chœurs que lorsque chaque exécutant posséda sa partie presque de mémoire. L'ensemble de cette masse de voix dans le grand
finale fut, dit-il, on ne peut plus satisfaisant. Les solistes étaient Versing, pour le père Laurence, madame Walcker, pour les strophes du contralto dans le prologue; la partie vocale du scherzetto de la fée Mab fut confiée à un acteur allemand, Holland, que Berlioz déclare spirituel.
« C'était impérialement organisé, dit-il dans ses Mémoires ; l'exécution devait être, et elle fut merveilleuse. Je me la rappelle comme une des grandes joies de ma vie. De plus, j'étais si bien disposé ce jour-là qu'en dirigeant j'eus le bonheur de ne pas faire une seule faute, ce qui m'arrivait alors rarement. Le grand-théâtre était plein ; les uniformes, les épaulettes, les casques, les diamants étincelaient, ruisselaient de toutes parts. On me rappela je ne sais combien de fois. Mais je ne faisais pas grande attention, je l'avoue, au public ce jour-là, et l'impression de ce divin poème shakespearien que je me chantais à moi-même tut telle, qu'après le finale je courus tout frémissant me réfugier dans une chambre du théâtre où, quelques instants après, Ernst me trouva pleurant à flots. « Ah! me dit-il, les nerfs! je connais cela! » Et s'approchant de moi, il me soutint la tête et me laissa pleurer comme une fille hystérique pendant un grand quart d'heure. »
Tel est le compte rendu de Berlioz. Voyons
maintenant l'impression du public et l'opinion de la presse. Nous les chercherons aux nouvelles musicales de la Bibliothèque de lecture, recueil mensuel publié à Saint-Pétersbourg. Il faut savoir, avant de lire l'analyse qui va suivre, que le critique de la Bibliothèque de lecture n'avait pas montré, lors des concerts donnés au mois de mars, un enthousiasme excessif. Il avait écrit à cette occasion un article très sérieux, où il discutait les tendances pittoresques de Berlioz. Se plaçant au point de vue classique, il disait : « Chaque art a ses limites : la peinture ne chante pas, la musique n'écrit pas! ; La poésie peut représenter les objets extérieurs, mais la musique, étant l'expression la plus élevée de la sensation, n'a de puissance que là où la parole perd son pouvoir; — dans la sphère du sentiment. Lorsqu'au lieu d'exprimer l'état de l'âme, elle entreprend de peindre. les choses matérielles; elle sort de son rôle véritable pour entrer dans un domaine où elle risque de devenir parfois ridicule, et où le plus souvent elle se trouve dans une situation inférieure vis-à-vis de la peinture et de la poésie. » Ce sont là des idées fort raisonnables. x\ucun théorème ne paraît plus certain : la plus sage raison a dicté ces règles d'une critique sûre et solidement assise. Mais n'est-ce pas le privilège du génie de dominer les théories au lieu de s'y
soumettre ? Avec Berlioz l'art musical devait reculer les bornes où il avait été longtemps enfermé, et par des conquêtes magnifiques agrandir triomphalement son domaine et son champ d'action . La froide analyse du critique russe que nous venons de citer ne tint pas devant une audition répétée, et surtout devant une exécution intégrale d'une œuvre de Berlioz. L'article publié en juin sous la rubrique Nouvelles musicales raconte avec bienveillance et même avec sympathie, les concerts du mois d'avril.
« A son retour de Moscou, Berlioz a donné un nouveau concert. Quoique nous soyons souvent en désaccord avec Berlioz quant à ses tendances, nous devons cependant avouer que plus nous entendons sa musique, plus elle nous attire. Notre siècle a vu naître beaucoup de compositeurs, mais la source de la création musicale paraît avoir tari. La plupart de ceux qui sali vrent à l'art de la composition cherchent — quelquefois en vain — à tirer parti d'un petit nombre de formules depuis longtemps connues, qu'ils voudraient rajeunir par la forme ou par d'impuissantes combinaisons. Au contraire, Berlioz apporte beaucoup de nouveau : nouvelles idées, nouvelles formes, nouveaux rythmes, nouveaux effets d'orchestre. S'il consacre toutes ses forces à la recherche d'une impossibilité (nous appelons
ainsi la production, au moyen de la musique instrumentale seule, des effets réservés à la peinture et à la poésie), ce n'est pas à dire pour cela qu'on doive le tourner en raillerie; sa fermeté, sa conviction inébranlable lui méritent au contraire des éloges. Et d'ailleurs, qui peut dire à quel point élevé il est capable d'atteindre? N'a-t-il pas découvert beaucoup de choses entièrement inconnues avant lui? Le génie doit traverser plus d'une étape avant d'arriver au but que lui assigne sa destination; Berlioz est encore jeune, et il est permis de prévoir qu'il ne s'arrêtera pas en si bon chemin . »
Suit une analyse détaillée des principaux morceaux de la symphonie Harold en Italie, jouée au concert du 23 avril, avec Ernst comme alto principal ; puis le critique aborde ainsi le compte rendu de Roméo et Juliette :
« Nous retrouvons dans cet œuvre étrange l'artiste téméraire qui cherche à nous entraîner dans un domaine où les moyens musicaux sont insuffisants. Le magnifique drame de Shakespeare offrait à Berlioz de très heureux prétextes à peinture musicale :1e combat des Capulets et des Montaigus dans les rues de Vérone, apaisé par l'autorité du duc, fête chez Capulet, où Roméo pénètre masqué, la scène du balcon, si pleine de sentiment et de poésie, la tirade humoristique de Mercutio sut
la fée Mal), riche sujet pour un scherzo fantastique, enfin la scène du tombeau, le réveil de Juliette et sa mort. Mais le compositeur eût-il réussi, avec tout le succès possible, à figurer ces cinq scènes en musique de façon qu'il fût impossible d'en méconnaître la signification, cela est bien loin de remplir le cadre entier du drame ; et comme la musique instrumentale ne pouvait aller plus loin, Berlioz a dû recourir au chant pour les événements qui suivent la mort de Juliette : l'ouverture du caveau, la rencontre des deux maisons ennemies, le récit du père Laurent, la réconciliation des Capulets et des Montaigus. La parole était nécessaire ici pour obtenir la précision qui est un des besoins de Berlioz. Mais, malgré ses efforts, le compositeur n'a pu complètement atteindre son but, pour les raisons que voici. D'abord il arrive fort rarement que le chœur prononce les paroles d'une façon assez distincte pour permettre à l'auditeur de comprendre toute la marche de l'action. Puis, même en supposant cette heureuse chance réalisée, le public ne parviendra pas toujours à saisir ce qui dans le prologue doit se rapporter aux morceaux de la symphonie. Nouvelle preuve du danger qu'il y a à vouloir faire sortir un art de ses limites. La musique pittoresque exige impérieusement une explication, mais cette
explication présente des difficultés qui ne permettent pas à l'auditeur de sedonner une jouissance tranquille. Si Berlioz avait placé sa légende, non plus à l'entrée de sa symphonie, mais au commencement de chaque morceau, il eût mieux atteint son but. C'est le système que Félicien David a suivi dans son Désert, et avec grand succès ; peut-être a-t— il été conduit là par l'exemple de Berlioz et de sa symphonie de Roméo et Juliette.
» Nous sommes en désaccord avec Berlioz au sujet de ses tendances ; cependant il nous serait impossible de ne point fixer l'attention sur les beautés véritablement musicales qui se rencontrent dans cette symphonie. »
Et le journaliste russe se livre à une analyse détaillée où il ne marchande pas les éloges. Tout lui paraît remarquable, même le récit du duc figuré par le trombone. Il n'avait donc protesté que pour la forme, et probablement pour dégager sa conscience vis-à-vis des anciens dieux de la musique, dont Berlioz, avec sa troublante fascination, allait fortement ébranler, le culte.
Cependant, malgré l'appréciation élogieusede la presse, le public ne goûta qu'à moitié la symphonie de Roméo et Juliette, et dans le second concert qu'il donna au théâtre impérial, le 30 avril, Berlioz dut ajouter à son programme
plusieurs morceaux de la Damnation de Faust, œuvre qui par sa variété sera toujours assurée d'un succès plus universel.
Le 10 mai, Berlioz quittait Saint-Pétersbourg, plein de reconnaissance pour la cordiale hospitalité de la Russie. Il se rendait à Berlin, appelé par le roi de Prusse, qui avait manifesté le désir d'entendre la Damnation de Faust. En passant par Riga, l'idée lui prit d'y donner un concert. Cette fois c'est au maître lui-même que nous demanderons le compte rendu de la séance. Voici la lettre qu'il écrit de Tilsitt au comte Michel Wielhorshy, le 22 mai-ler juin
« Monsieur le Comte,
» Puisque vous prenez intérêt même à mon concert de Riga, et que vous êtes désireux de savoir comment il s'est passé, en voici l'historique en peu de mots. Schrameck, le maître de chapelle, en réunissant les artistes et les amateurs de la ville à quelques musiciens venus de Mittau, m'a organisé un petit orchestre d'une cinquantaine d'hommes qui n'a point mal marché, et qui a même exécuté avec une furie assez remarquable le final d'Harold (l'orgie des brigands), l'un des morceaux les plus difficiles
qui existent, et que j'ai le regret de ne vous avoir pas fait entendre à Saint-Pétersbourg. Il n'y avait pas de harpe, comme bien vous pensez; Schrameck Fa simulée sur le piano. Nous avons donc monté Harold en entier (avec un excellent alto solo), l'ouverture du Carnaval romain, deux lieder avec orchestre, assez bien chantés par une demoiselle Bamberger du théâtre, le Concert des Sylphes, — sans chœurs !! ! — et la Marche hongroise. L'auditoire a été aussi chaud que clair-semé. Il y a en ce moment onze cents navires dans la rivière de Riga, et tout le monde travaille à vendre ou acheter du blé de huit heures du matin à onze heures du soir ; de sorte qu'il n'y avait dans la salle que des dames, sauf un petit nombre d'hommes1. Quoi qu'il en soit je ne regrette ni la fatigue que m'a causée le concert, ni le temps qu'il m'a fait perdre, à cause des démonstrations chaleureuses
t. Le directeur de la poste avait dit à Berlioz quand il fut question d'un concert à Riga : « Notre petite ville ne ressemble guère à Saint-Pétersbourg. Nous sommes des commerçants ; la vente du blé est une importante affaire. Vous n'aurez pour auditoire qu'une centaine de dames tout au plus, et pas un seul homme. » L'honorable fonctionnaire se trompait. Berlioz parvint à réunir à la salle de concert cent trente-deux dames et sept hommes. La recette fut, une fois les frais payés, de trois roubles (une douzaine de francs).