Ù20 LES RÉVOLUTIONNAIRES
de cet orchestre que je ne connaissais pas et que je dois croire maintenant fort de mes amis.
» D'ailleurs, vous ne savez pas la bonne fortune qui m'attendait à Riga. Figurez-vous que j'y ai vu jouer Hamlet de Shakespeare, et très bien, ma foi, par un acteur nommé Baumeister, que je n'avais jamais entendu nommer.
» J'ai été, comme toujours, révolutionné par cette merveille du plus grand des génies humains ; les Anglais ont bien raison de dire qu'après Dieu, c'est Shakespeare qui a le plus créé. . . 11 ne devrait pas être permis de représenter ses chefs-d'œuvre devant le public ainsi composé au hasard, de niais, de demi-niais, de demi-lettrés, de grammairiens, de maîtres d'école; de soldats, de bonnes d'enfants, d'élégantes, d'intrigantes, de lionnes édentées, de nourrices, de dandies, de marchands de blé, de maquignons et de commis-voyageurs.
» Oh! si j'étais immensément riche, quelles représentations je me donnerais à moi et à mes amis ! Et comme je consignerais à la porte tous ces gens-là, que Dieu a mis sur terre pour ramener les artistes à l'humilité et couper les ailes de leur ambition !
» Heureusement il y a mis aussi quelques grands esprits, soutenus et réchauffés par un excellent cœur, pour relever le courage de ces
mêmes artistes quand ils tombent asphyxiés par la cohue des crétins. Vous connaissez ces cœurs et ces esprits si rares, monsieur le comte, et vous ne devez pas douter du respect et de la reconnaissance qu'ils inspirent. Il est vrai que vous êtes artiste aussi, et au plus haut degré, et que, si nous ne sommes pas des vôtres, vous au moins vous êtes des nôtres. Vous me l'avez bien prouvé par votre partition des Bohémiens, si riche d'idées originales et vivaces ; mon Dieu ! que cela serait intéressant à entendre ! Pourquoi tardez-vous à l'achever?... Si j'étais près de vous, je vous talonnerais pour en obtenir la conclusion.
» Adieu, monsieur le comte, croyez à mon entier dévouement et aux sentiments de respectueuse affection que je vous ai voués.
» Hector Berlioz. »
Le comte Michel Wielhorski et son frère le comte Mathieu, bien connus pour leur amour des belles choses et pour la généreuse protection qu'ils accordaient aux artistes, avaient admirablement accueilli le musicien français à Pétersbourg, et, dès le premier jour, s'étaient déclarés ses admirateurs. Sur une seule de ses œuvres, le comte Mathieu fit des réserves formelles. Il déclara n'avoir rien compris à l'ouver-
ture du Carnaval romain que Berlioz avait fait entendre à son premier concert. Cette ouverture ne reparut plus sur le programme des séances qui suivirent. Mais Berlioz ne songea nullement à garder rancune au comte de sa franche critique. Il lui écrit au contraire, ainsi qu'on vient de le voir, dans les termes les plus affectueux.
La révolution de février 1848 fut loin de mettre Berlioz en belle humeur. Il écrit, quelques mois après cet événement, au même comte Wielhorski.
a Paris, 15 rue de Larochefoucauld.
28 novembre 1848.
» Monsieur le Comte,
» La nouvelle invasion du choléra en Russie me fait désirer vivement d'avoir de vos nouvelles. Soyez assez bon pour m'en donner. Deux lettres de Pétersbourg, qui me sont parvenues à Londres l'hiver dernier, sont les seules que j'aie reçues de Russie depuis que je vous ai quitté.
» Quels changements, depuis cette époque, dans notre malheureuse Europe! Quels cris, quels crimes, quelles folies, quelles stupidités, quelles mystifications atroces I Rendez grâce à Dieu de n'avoir chez vous que le choléra physique ; le choléra moral est cent fois plus redoutable.
Paris a toujours la fièvre et de fréquentes attaques de delirium tremens ; songer aux travaux paisibles de l'intelligence, à la recherche du beau dans la littérature et les arts, en un pareil état de choses — c'est vouloir faire une partie de billard sur un vaisseau battu par une tempête du Pôle antarctique au moment où une voie d'eau s'est déclarée dans la cale, et une insurrection de matelots dans l'entrepont,
» Nous avons pourtant organisé un beau concert à Versailles dernièrement, pour la caisse des musiciens associés. On m'avait chargé de l'organisation et de la direction de cette fête musicale. On nous avait prêté la splendide salle du palais, que le public n'avait encore pu voir que deux fois depuis qu'elle existe. La recette a été magnifique, eu égard au temps et aux mœurs. Car le bas prix des places n'a pas permis d'opérer en grand. Nous avons eu l'illustre Marrast entouré de sa pléiade de gredins1, siégeant aux lieu et place de Louis XV et de sa cour. Les journaux vous auront sans doute appris cette bouffonnerie républicaine.
» L'Opéra, entre les mains de Nestor Roqueplan et Duponchel, se traîne mourant. Il était déjà
1. Les amis de Berlioz regretteront cette violence malséante. Mais tout le monde sait qne le trait dominant du caractère du maître n'était pas l'aménité. Sa haine contre les hommes et les choses de 1848 le fait délirer.
bien malade quand Pillet Ta quitté, mais la Nestoration (pardon du calembour) Ta achevé. Meyerbeer a pourtant commencé les répétitions du Prophète ; il faut avoir du courage pour risquer un ouvrage de cette dimension au milieu de semblables circonstances, quand une émeute, ou un changement de gouvernement, ou un revirement ministériel, peuvent suffire à lui couper la parole, si éloquente qu'elle soit !
» Halévy vient d'obtenir un succès monstre avec son Val d'Andorre à l'Opéra-Comique. C'est vraiment bien. Il y a là des choses, dans sa partition, d'un sentiment très élevé et très juste, et des mélodies charmantes. J'ai dit ce que je pensais dans mon feuilleton. C'est tout le contraire pour Jeanne la folle ; il n'y a là ni idées, ni style ; c'est tout bonnement gros, bête et plat. Vous me direz : « Comment peut-on allier la grosseur à la platitude ? » Je ne sais comment l'auteur y est parvenu ; c'est un des secrets de son métier...
» J'ai passé dix mois à J^ondres; j'y ai donné deux concerts (c'est un miracle d'avoir pu y parvenir) et j'ai été accueilli par les Anglais comme si j'eusse été un national talent. La presse tout entière m'a adopté avec une chaleur incroyable à l'exception d'un vieux niais du Morning Herald, qui a découvert que je ne savais pas le contrepoint.
» Croyez-vous que les Anglais d'aujourd'hui forment vraiment un peuple musical, amoureux des grandes choses, et fort dédaigneux des petites ?... Je n'ai pas encore écrit mes Lettres sur la Russie ; M. Bertin ne m'avait pas paru disposé à les imprimer dans les Débats, et je ne puis me décider à les donner ailleurs *. Je ferai une nouvelle démarche auprès de M. Bertin ; peut-être a-t-il changé d'avis maintenant. Je ne sais quelles pouvaient être ses raisons. J'ai tant de choses à dire sur Pétersbourg que je veux une tribune convenable. M. Bertin me trouvait trop engoué d'eux sans doute. Je le convertirai.
» Votre tout dévoué.
» H. Berlioz. »
Le comte Wielhorski n'est pas le seul ami que Berlioz ait gardé à Saint-Pétersbourg. Il conserva aussi quelques relations de correspondance avec le directeur delà chapelle impériale, Alexis Lvof. C'est à lui qu'il écrivait de Riga, le 16 mai 1847, le jour même de son fameux concert, une lettre qui se terminait par cette humouristique boutade. Après avoir longuement félicité Lvof sur un opéra de sa composition, Ondine, qui
1. Les Lettres sur la Russie n'ont jamais paru ; Berlioz les a utilisées dans ses Mémoires»
place son auteur « bien haut parmi les compositeurs actuels, » Berlioz ajoute :
« Mais pour tout vous dire, j'étais sûr de cela avant de vous avoir entendu : quand on aime et respecte la musique comme vous l'aimez et la respectez, quand on en parle comme vous en parlez et qu'on a la pratique de l'art que vous avez, on doit écrire de la sorte. Tout cela s'enchaîne. Tout cela désole aussi, si l'on pense aux moyens d'exécution qui deviennent de plus en plus introuvables. Et je ne sais si cet Anglais qui demandait dans un de nos grands restaurants de Paris un ténor ou un melon pour son dessert, avait raison de laisser le choix au garçon : moi, je demanderai toujours le melon : il y a beaucoup plus de chances avec lui d'éviter les coliques: le végétal est bien plus inoffensif que l'animal1. »
Quatre ans plus tard, nous trouvons la lettre suivante au même.
« Paris, 1er février 1851, » 19, rue de Boursault.
)> Mon cher Monsieur Lvof,
» Je vous remercie mille et mille fois de votre envoi et de l'aimable lettre qui l'accompagne. Sans aucun doute, je ferai, et le plus tôt possible, le travail que vous m'indiquez pour le
1. Daniel Bernard, Correspondance inédite d'Hector Berlioz, appendice de la deuxième édition.
Journal des Débats ; je l'eusse même commencé cette semaine si un article nécrologique ne fût venu réclamer une triste priorité.
» Spontini vient de mourir, et je dois, à son sujet, écrire un long article. Cette mort, dès lof gtemps prévue, m'a néanmoins profondément affligé. Je l'aimais, cet homme peu aimable , à force de l'avoir admiré. D'ailleurs , les aspérités mêmes de son caractère m'avaient attaché à lui , sans doute en s'accrochant aux aspérités du
mien
» Je vous remercie cordialementdesbeauxmorceaux de votre composition que vous m'envoyez ; nous ne manquerons pas de les exécuter à la Société Philharmonique dès que le cours des études du chœur le permettra. La biographie de Bortniansky sera sans doute très bien aussi reçue. Nous avons dit son Pater (en latin) au concert de mardi dernier ; il a été fort bien chanté et encore mieux accueilli.
» Soyez assez bon pour saluer de ma part les artistes de la chapelle impériale, et leur dire que je conserve d'eux le souvenir le plus affectueux et le plus sincèrement admiratif. J'ai enfin réussi à les faire connaître à Paris et à les faire appré-